Note moyenne : 4/5 (sur 6 notes)
Putain d'usine suivi de Après la catastrophe et de Plan Social2Ajouter à mes livres
" Tous les jours pareils. J'arrive au boulot et ça me tombe dessus, comme une vague de désespoir, comme un suicide, comme une petite mort, comme la brûlure de la balle sur la tempe. Un travail trop connu, une salle de contrôle écras... > voir plus
Jean-Pierre Levaray était, depuis 1973, ouvrier dans l'usine Grande-Paroisse près de Rouen. Il s'agit d'une usine de produits chimiques classée seveso 2. Une usine vétuste, dangereuse, L'auteur, militant syndical, témoigne dans son livre de la vie quotidienne du travail posté, de ses copains de travail, des grèves, des nombreux accidents du travail, des coups de blues, des chefs, des plans sociaux... Il termine son livre quand se déclenche la catastrophe d'AZF à Toulouse, une usine cousine de la sienne. Un récit qui est écrit sobrement, d'une belle écriture.
Ce petit livre réunit trois titres parus précédemment : "Putain d'usine", "après la catastrophe" (d'AZF à Toulouse) et "Plan social".
Nous sommes dans le témoignage direct sur le monde de l'usine, la pétrochimie en l'occurence, et du syndicalisme. le tableau n'est pas rose et aucun des acteurs n'est épargné. Aucune concession n'est faite à l'égard de la hiérarchie supérieure, c'est la moindre des choses. Et si son regard est plutôt tendre vers les vieux copains d'ateliers et syndicalistes, il est juste et clairvoyant sur l'évolution "individualiste" des mentalités et des comportements face aux nouvelles conditions de travail, aux plans sociaux...
L'écriture est agréable, mesurée, nous plongeant sans esthétique superflue dans les sentiments de Jean-Pierre Levaray et ses aspirations libertaires.
J'ai également connu des fermetures d'ateliers (dans l'industrie chimique, pour peu que nos décideurs ne trouvent pas assez de rentabilité, un atelier a une durée de vie assez limitée) mais j'ai toujours eu la chance d'être déplacé dans d'autres unités de production du même site. Là, c'est le drame, et la tension qui règne dans l'atelier est exacerbée. L'épée de Damoclès au-dessus des têtes des soixante personnes amplifie les conflits. C'est le contremaître qu'on envoie balader à la moindre occasion; l'ingénieur qu'on n'écoute pas; le travail qu'on effectue en traînant les pieds; le chapardage de tout ce qui traîne comme pour garder un souvenir de l'usine ou tout simplement son dû... Ce n'est pas encore le sabotage, mais les derniers jours de production seront difficiles. Et qu'on ne nous parle pas "d'amour du travail". Il y a longtemps que cette "étrange folie" nous a quittés. C'est le salaire qui fait tenir. Un point c'est tout.
Gagner son pain à la sueur de son front, ou n'être reconnu par le système que par ce que l'on produit, n'est qu'une conception bourgeoise, chrétienne, marxiste, bureaucrate syndicale. La vie est ailleurs.
Dans une société à construire (qui serait libertaire, sans classes ni État), il est certain qu'un grand nombre de produits fabriqués aujourd'hui ne se feraient plus, car basés sur la rentabilité et ne tenant pas compte de l'environnement. Mais, parce que nous ne vivrons pas tous dans de petits villages autarciques, il faudra bien continuer à fabriquer certains produits. Pour le confort et pour pouvoir nourrir le monde. Aussi, c'est dès à présent qu"il faut penser à "comment on produira". En autogérant des petites unités de production (les grosses unités étant obligatoirement inhumaines) ; en effectuant la rotation des tâches dans la population ; en abaissant le temps de travail (travailler deux heures par jour, trois mois par an, que sais-je ?) ; mais surtout en robotisant et en automatisant au maximum.
Aujourd'hui, l'automatisation, l'informatisation, la robotisation sont facteurs de détérioration des conditions de travail : suppression d'emplois, parcellisation, rythmes de travail, stress... C'est pourquoi il faut concevoir le côté libérateur de la technique, qui pourra permettre à tout un chacun de mettre la main à la pâte un minimum de temps pour tous et nous libérant tous du salariat.
C'est dans les statistiques : les ouvriers vivent moins longtemps que les cadres. Qu'on n'incrimine pas seulement le tabac et l'alcool, le rythme et les conditions de travail y sont pour beaucoup. Il y a la pénibilité et la poussières, le stress, les multiples changements d'horaire de travail.
Pour les uns, c'est l'estomac qui se détraque, pour d'autres, le coeur, le dos qui devient fragile, les artères qui se bouchent, le sommeil qui n'est plus qu'un vague souvenir... La liste de nos maux est longue.
Marre. Il y a des jours, c'est pire que tout. On n'a pas envie d'y aller, parce que c'est pas ça la vie. On est loin d'être défini par ce que l'on fait à l'usine. Être salarié, c'est pas nous. Ici, on n'est pas grand-chose; la vraie vie est ailleurs, pas là, pas pendant ces huit heures perdues. La révolution industrielle a fait de nous des salariés, et parce qu'il y avait la sécurité de ce salaire qui tombe tous les mois en échange de notre force de travail, on s'est fait avoir.
... parce que militant "engagé dans le social" - et qui plus est libertaire -, je veux encore rêver qu'on se batte pour un monde sans classes, ni État, une société sans salariat, où l'on réfléchirait sur la consommation et la production, sur la façon de travailler. Où la production jugée socialement utile (en fonction des besoins) se ferait dans des unités non polluantes, basées au maximum sur des machines, sur l'automatisation et l'informatique. Et où, s'il faut quand même travailler, cela se ferait de façon autogérée, par rotation des tâches et pendant un minimum de temps (deux heures par jour, trois mois par an, voire moins...), parce que la vie est ailleurs que dans le travail. Mais c'est une autre histoire...
Saint-Étienne-du-Rouvray, septembre 2002