Mélinda, fillette de « presque sept ans », est réveillée en pleine nuit par sa sœur Cindy.
Et parce qu'elle se souvient que la maîtresse leur a demandé de lire « Gare au taureau » pour le lendemain, Melinda choisit le livre de lecture de l'école plutôt que Tigrou, son tigre en peluche préféré, ses Barbie ou même son trésor des trésors : la photo de son papa qu'elle n'a jamais connu.
Quelques minutes plus tard, les deux sœurs se retrouvent dehors, en compagnie de tous leurs voisins, tandis que les pompiers luttent contre l'incendie qui dévore leur HLM et leurs maigres possessions.
En attendant un éventuel relogement, leur mère décide d'installer sa petite famille dans une vieille caravane posée sur un terrain vague, à proximité de la baraque à frites qu'elle tient en saison, au bord de la RN4, à l'entrée de Saint-Dizier.
Comble de malchance, la vieille R5 refuse de démarrer ; la batterie est morte. Sa mère ne pourra pas conduire Mélinda à l'école avant quelques jours. Alors, la petite fille, pour échapper à l'accablement, se réinvente un monde tout à elle, plus beau, plus gai.
Quand un cirque débarque en ville et s'installe sur le terrain vague, c'est avec des yeux émerveillés qu'elle regarde le défilé des caravanes flambant neuves et des animaux dans leurs cages…
Puis, Mélinda retourne à ses jeux. Aujourd'hui, elle va jouer à la jungle. Quelle n'est pas sa surprise quand elle découvre la cause de ces bruissements : un bébé tigre, autrement plus impressionnant que son Tigrou en peluche !
Mélinda décide de garder pour elle sa découverte extraordinaire et nourrit l'animal à coup de saucisses à hot-dog et de steaks dérobés à sa mère.
Un peu plus loin, à la ménagerie, Pablo, le jeune fils du directeur du cirque, en pleine panique d'avoir laissé s'échapper le tigreau, se demande comment il va pouvoir réparer sa bêtise.
A quoi servent les clowns ? est comme un rayon de soleil qui à force de persévérance parvient à faire son chemin à travers un ciel sombre et menaçant.
Car le monde de Mélinda n'est pas tout rose, entre sa sœur apprentie coiffeuse et sa mère souvent absente du foyer, à se démener pour joindre tant bien que mal les deux bouts, peu regardante sur les heures sup. L'incendie de leur appartement et les conditions précaires de leur relogement n'arrangent pas les choses.
Malgré tout, l'heure n'est pas au misérabilisme. Et si les personnages d'
Anne Percin ne vivent pas sur la planète des Bisounours, ils ne rejouent pas non plus une énième variation des Misérables.
Sans faire œuvre de naturalisme/réalisme pour autant, l'auteur ancre son récit de plain pied dans le réel.
D'une part, à travers le langage, plein de fraîcheur et de naturel, qui sonne toujours juste, comme tout droit sorti de la cour de récré.
D'autre part, en n'hésitant pas à aborder -avec subtilité et tout en suggestion !- des thèmes de société graves comme la précarité, la situation des familles immigrées, les étrangers expulsés de France, le racisme… Autant de sujets qu'on n'imaginerait pas trouver leur place dans une histoire destinée à un jeune public. Et pourtant.
Néanmoins,
Anne Percin n'oublie pas de glisser dans son histoire une part de rêve, de féerie et d'optimisme, notamment via le monde du cirque (vu ici du côté des coulisses), vecteur de couleur, de fête et de magie.
Touchante d'innocence, Mélinda déborde de vie. Face à la morosité ambiante, son imaginaire fait des miracles. De deux vieilles tongs en plastique rose avec des marguerites, elle fait surgir monsieur et madame Soleil, le sorcier du village et son épouse. L'irruption du bébé tigre va faire basculer le quotidien de la gamine, apportant dans son sillage des moments tout doux comme le pelage du félin et tout chauds comme le soleil de la jungle.
A l'heure de la représentation sous le grand chapiteau, quand l'aventure s'achève, les enfants auront réussi à trouver leur place : Mélinda, dans sa famille ; Pablo, dans la troupe du cirque.
Toujours sur le fil,
A quoi servent les clowns ? parvient à garder l'équilibre subtil entre légèreté et gravité, entre rires et larmes. Un numéro de haute voltige réalisé avec maestria.
Je n'aurais jamais imaginé que le ciel de Saint-Dizier fût si lumineux.
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