Roman mythologique, destin marqué du sceau symbolique de la phorie, le récit sinistre de la vie d'Abel Tiffauges emmène le lecteur dans un monde qui croule sous des symboles qui finalement le dévorent, les oriflammes nazis tombent, le géant Tiffauges s'enfonce dans la tourbière pour y rejoindre
Le Roi des Aulnes, son double inversé.
L'intérêt du roman est là, dans l'inversion des symboles, inversion maligne ou bénigne qui fait de l'histoire un marécage dans lequel les hommes tantôt s'enfoncent en croyant s'élever, comme ce monstre qu'est devenu le peuple allemand embrigadé pour une illusoire gloire, tantôt avancent en inversant la pesanteur, portés par ce qu'ils portent en eux, leur enfance, poids énorme qui est pourtant le seul qui permet, une fois les lunettes de l'adulte mises de côté, de voir le ciel.
Ce roman décline, il va constamment vers le bas, comme la défécation de Nestor et du cheval Barbe-Bleu, l'Ange Anal, et le cadavre allongé du Roi des Aulnes que devient Tiffauges à la fin, fécondent la terre. Ce roman grandit à l'envers. La tendresse de l'ogre s'inverse, elle devient signe de mort, ou c'est le contraire, c'est la mort qui devient signe de tendresse, la mort de Nestor dans la chaufferie du collège Saint-Christophe, au point le plus bas du bâtiment, portant le destin de Tiffauges. La mort des trois pigeons du Rhin et leur écho, celle des trois enfants devenus emblèmes, taches rouges dans la neige, découlent de l'immense amour d'Abel Tiffauges pour eux, comme si tout ce qui passait dans les mains de ce monstre de tendresse se trouvait maudit malgré lui, tout le bien qui émane de lui se transformant en mal, au point qu'il accomplit sans le savoir les rites les plus abjects des camps de concentration, la tonte des cheveux d'enfants dans lesquels il se vautre, heureux, innocent mais portant malheur, comme il portera le petit Ephraïm sur ses épaules pour le sauver tout en ne voyant pas qu'il le tue. Mais il faut sans doute encore procéder à une inversion bénigne pour constater que celui dont on a craint durant toute la lecture du roman qu'il ne devienne l'ogre qu'il croit être, s'il porte malheur, au sens littéral du terme, n'est pas un être mauvais mais un bon bougre porté par un monde qui s'effondre et qu'il ne parvient pas à sauver, même s'il porte le ciel sur ses épaules alors que, comme Atlas, c'est la terre qu'il devrait porter.