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La meilleure des mères
Interview : Caroline Dorka-Fenech à propos de Rosa Dolorosa

 

Article publié le 16/10/2020 par Anaelle Alvarez Novoa

 

Rosa et son fils Lino vivent et paradent dans les ruelles du Vieux-Nice où ils sont connus de tous. Ils n’ont que 19 ans d’écart et partagent tout. Ensemble, ils projettent d’ouvrir un hôtel. Alors que leur rêve s’apprête à devenir réalité, Lino est arrêté, inculpé pour le meurtre d’un enfant du quartier.

Mais comment imaginer le pire de la part de son enfant ? Pour Rosa, le pire est impossible. Elle se lance alors corps et âme dans une quête haletante et dévorante, prête à tout pour prouver l’innocence de son enfant. L’autrice Caroline Dorka-Fenech offre une voix, vraie et touchante, à cette Mater dolorosa que rien ne peut arrêter. Nous lui avons posé quelques questions pour en savoir plus sur ce personnage charismatique et ce premier roman.

 

© Alexandre Isard

 

Vous avez mis dix ans à accoucher de ce roman. Pourriez-vous nous parler de votre processus d'écriture ? A quel moment avez-vous décidé que Rosa dolorosa était terminé ? Quel a été le déclic ? 

A chaque fois que l’on m’en parle, cette période de dix ans me paraît à moi-même délirante. Mais c’est bien le temps qu’il m’a fallu pour écrire Rosa dolorosa et me donner l’autorisation de le publier. Plusieurs mois de cheminements, de questionnements, d’errances et de réécritures, tissant peu à peu cette proposition épurée et imagée, cherchant à comprendre et à faire ressentir le parcours de mon personnage aussi fidèlement que je le ressentais, moi, qu’il me bouleversait. Et même lorsque je ne pouvais pas m’y consacrer à plein temps à cause de mon travail et de ma vie de famille, j’ai écrit dans un état d’obsession cette histoire d’obsession.Enfin, j’ai su que la quête était terminée quand je me suis dit : je ne peux plus ni retirer ni ajouter le moindre mot.


Dès les premiers chapitres, c’est une véritable course contre la montre qui s’amorce pour cette mère prête à tout pour prouver l'innocence de son fils. Rosa s’impose comme une véritable héroïne de roman, forte et solaire. En quatrième de couverture, elle est d’ailleurs comparée à la Mamma Roma de Pasolini. Que vouliez-vous montrer à travers le personnage de Rosa ?

Le personnage de Rosa est une croyante : elle croit en l’amour qu’elle voue à son fils, et au nom de cet amour elle combat pour en sauver l’innocence. Or, peu à peu, l’horreur qu’elle ne veut pas voir se met à la contaminer, d’abord son corps, puis son esprit. Elle est donc une héroïne pleine de fêlures, forte et solaire, oui, mais aussi emplie d’ombres contre lesquelles elle lutte. Ce sont ses tensions, ses batailles et ses déchirements que j’ai entrepris de représenter. Quant à Mamma Roma, je l’idolâtre, comme tous les films de Pasolini.


Votre titre fait référence à la Mater dolorosa, la Vierge Marie, mère de Jésus et symbole universel de la maternité. Pourquoi ce choix ?

Je suis athée, mais le Stabat Mater, qui évoque avec lyrisme et empathie la douleur de Marie face à la mort de son fils, est un poème qui me bouleverse. Mon titre rend hommage à son premier vers, « Stabat mater dolorosa ».


Dans Rosa dolorosa, je voulais aussi explorer ce lien sacré qui unit une mère à son enfant, mais une mère et un enfant qui, cette fois, sont loin d’être divins. Je souhaitais interroger ce lien sans jugement, au-delà du bien et du mal, et faire ressentir cette douleur de la perte jusqu’à son point le plus terrible.


Rosa s’efforce d’être une mère parfaite, une « bonne mère ». Selon vous, qu’est-ce qu'être « une bonne mère » ? Votre héroïne y parvient-elle ?

Bien sûr, la mère « parfaite » n’existe pas et en écrivant Rosa dolorosa je ne souhaitais évidemment pas créer un mode d’emploi de ce que doit être une « bonne » maman. Mon point de départ a été le choc déclenché par la déclaration d’une femme dont le fils avait commis des actes monstrueux dans mon environnement familial. Au moment où les crimes ont été révélés, cette mère a déclaré : je préfère le tuer et me tuer plutôt que mon fils aille en prison. J’en ai été sidérée. Puis tour à tour horrifiée et admirative. 

 

Moi qui ai manqué d’amour maternel, j’ai commencé à me demander pourquoi ma propre mère ne m’avait pas aimée autant que cette autre mère prête à tout pour protéger son enfant criminel. Qu’est-ce qu’un amour maternel qui serait capable de braver toute morale ? Cet amour-là est-il vraiment enviable ? De ce questionnement paradoxal est née Rosa, mon personnage : blessée par l’absence de sa propre mère, elle s’est forgée en réaction une représentation de ce que devait être une « bonne mère », une mère aimante, présente, sacrificielle... Cet amour passionnel la conduit à prendre des décisions tragiques.


Votre roman se passe dans le Vieux-Nice, un cadre a priori estival et gai, aux antipodes de la descente aux enfers que vivront cette mère et son fils. Vous écrivez d’ailleurs : « tout un paysage balnéaire que Rosa se mit à trouver dérisoire. Complètement décalé par rapport à ce qu’elle vivait elle ». Pourquoi avoir choisi de faire de Nice le théâtre du combat de cette mère ?

Ma famille vient de Nice et c’est donc naturellement que j’ai choisi d’ancrer mon histoire au cœur de cette cité cosmopolite bleue, pleine de contrastes, où le soleil fait contrepoint avec l’horreur qui s’y joue.

 

Cela dit, je ne propose pas une représentation naturaliste de la ville. C’est d’un Nice réinventé dont il s’agit dans Rosa dolorosa, un Nice mythologique, pourrait-on dire, où les décors font écho aux tensions intérieures de mon personnage.

 

 


Vue de Nice © Clive Kim

 


A plusieurs reprises dans le roman, il est question du « crime, ce crime que personne n’avait vu »... Pas même le lecteur. En effet, ce crime dont est accusé Lino ne sera jamais précisément décrit, expliqué. Pourquoi ?

Rosa dolorosa est écrit à la troisième personne, mais le narrateur n’est pas omniscient. L’histoire est narrée en focalisation interne, à travers le point de vue unique du personnage de Rosa. Or Rosa n’a pas vu le crime. Seuls le meurtrier et la victime l’ont vu et auraient pu le décrire. Mais cette victime est morte, et le criminel n’assume pas son crime : il ne peut pas le raconter non plus.

Vous savez, Rosa dolorosa n’est pas un polar au sens classique qui accumulerait les fausses pistes, manipulerait son lecteur et aboutirait à la résolution rassurante de tout. Le suspense qui s’y développe est existentiel. Ce qui m’intéressait, c’était d’explorer les sentiments qui naissent quand, justement, le réel nous échappe : Rosa n’a rien vu du crime, et elle tente de se raccrocher à ce qu’elle croit savoir de son fils, au nom de l’amour absolu qu’elle lui porte, au nom de sa croyance. Elle prend conscience qu’elle ne peut pas tout connaître de son fils, le doute s’immisce : est-il ou non coupable ? Ça la perturbe jusque dans sa chair.

Dans le livre, il y a donc une tension entre les descriptions (ce que Rosa voit) et ce qui ne peut pas être décrit : l’innommable, le crime.


Rosa et son fils forment un duo inséparable/fusionnel. Elle l’a eu à 19 ans et l’élève seule depuis sa naissance. Votre roman dessine avec une grande sensibilité cette relation mère/fils, unique et complexe, mais aborde également avec justesse les difficultés auxquelles sont confrontées les mères célibataires. Ces questions de société vous intéressent-elles particulièrement ?

Rosa est une mère célibataire qui a effectivement élevé son fils dans un contexte social difficile : il était important pour moi d’évoquer les déchirures de notre société et la façon dont elles imprègnent notre psychologie, même si le livre ne cherche pas à démontrer de façon univoque un déterminisme social. Le crime abominable dont il est question relève d’ailleurs davantage de la pulsion.


Vous êtes diplômée de l'école de cinéma, la FEMIS et scénariste, aimeriez-vous adapter cet ouvrage pour le cinéma

J’ai un double parcours : j’ai suivi à la fois des études de lettres (j’ai été professeur de français) et de cinéma. Mais Rosa dolorosa s’est imposé à moi sous la forme d’un livre : seule l’écriture littéraire m’a permis d’explorer ce personnage de l’intérieur.

Est-ce que j’aimerais en faire un film ? Si, un jour, un ou une cinéaste que j’admire tombe amoureux de Rosa autant que moi, pourquoi pas ? Mais je n’en fais pas un impératif. J’aime Rosa dolorosa tel qu’il est né : ce livre-là.


Votre livre paraît lors de la rentrée littéraire de l’automne 2020. Allez-vous lire certains livres à paraître en même temps que le vôtre ?

Oui ! J’ai commencé par Betty de Tiffany Mc Daniel : superbe !

 

Caroline Dorka-Fenech à propos de ses lectures
 

Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

Depuis l’enfance, tous les livres que j’aime me donnent envie d’écrire. Vers l’âge de 8 ans, j’ai lu coup sur coup Charlie et la chocolaterie de Roald Dahl et L’homme invisible de H.G. Wells. Ces deux chefs-d’œuvre m’ont émue à jamais. Lire et écrire : soudain, pour moi, c’était ce qu’il y avait de plus beau à faire dans la vie.


Quel est le livre que vous auriez rêvé d’écrire ?

Cette question… Comme il s’agit de rêver, rêvons : une des tragédies de Shakespeare, Othello ou Macbeth, par exemple… Je place Shakespeare au sommet.


Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

Un an après avoir lu Dahl et Wells, vers l’âge de 9 ans, j’ai découvert Le Moine de Lewis. J’étais bien sûr trop jeune pour le comprendre totalement, mais cette expérience reste gravée en moi. Une ouverture vers des territoires interdits, et la sensation violente de ne plus être seule dans un univers plein d’ambiguïtés et de transgressions.


Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Le Horla de Maupassant, je crois. A chaque relecture, de nouvelles profondeurs apparaissent.


Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Ohlala, tellement de livres encore à découvrir.


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

L’espèce humaine de Robert Antelme n’est pas encore assez connu à mes yeux. Ce livre, le seul écrit par l’auteur, rédigé à son retour des camps, m’a brûlée.


Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

Aucun.


Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

« Prisonniers des gouttes d'eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels. » L’incipit des Champs Magnétiques de Breton et Soupault me fascine.


Et en ce moment que lisez-vous ?

Oh… Voilà que je relis encore Le Grand Cahier d’Agota Kristof ! Je l’adore.

 

 

Découvrez Rosa Dolorosa de Caroline Dorka-Fenech publié aux Editions de La Martinière

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