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Note moyenne 3.98 /5 (sur 21 notes)

Nationalité : Argentine
Né(e) à : San Isidro, Buenos Aires , le 04/11/1968
Biographie :

Gabriela Cabezón Cámara est une écrivaine et journaliste.

Diplômée en lettres de l'Université de Buenos Aires, elle a publié plusieurs romans. "Pleines de grâce" ("La Virgen Cabezaen", 2009), son premier roman, rencontre dès sa parution un grand succès public.

Elle est l’une des instigatrices du mouvement NiUnaMenos et participe activement aux luttes féministes argentines de ces dernières années.

Elle collabore à plusieurs journaux, dont le supplément "SOY" du journal Página/12 qui traite de questions LGBT.

Source : http://www.editionsdelogre.fr
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Bibliographie de Gabriela Cabezón Cámara   (5)Voir plus

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Citations et extraits (36) Voir plus Ajouter une citation
collectifpolar   20 mars 2021
Pleines de grâce de Gabriela Cabezón Cámara
On a passé l’hiver entier là-bas, plongées dans la brume des îles du Paraná, tandis que le fleuve allait et venait. On parlait peu. Moi, la douleur m’a fait me fondre avec les choses et m’a coupée de tout. Je flottais, étrangère à ce qui me soutenait : les arômes de la cuisine et la chaleur du poêle, les affaires de Cleopatra, qui a exercé tous ses talents à l’ombre de la tête de la Vierge et en dépit de ma stupeur face à l’indifférence de la vie et de la mort, de la matière qui gaspille mondes et frêles créatures dans ses propres aventures.
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Charybde2   05 juillet 2021
Pleines de grâce de Gabriela Cabezón Cámara
Ma petite aimait déjà les discours de la plus queer de ses mères, elle semblait danser tandis qu’on l’écoutait. Et moi, elle me plongeait dans la perplexité, comment pouvait-elle citer L’Odyssée presque mot pour mot ? Impossible qu’elle l’ait lue dans sa putain de vie misérable. D’où, bordel, sortait-elle des trucs comme ça ? La Vierge existait et elle était branchée classiques et putes pauvres ?

« Sens donc, Cleo, comme ta fille bouge. » Cleo a lâché son empanada et son ton prophétique et m’a caressé le ventre. « Salut, princesse, je suis ta mère, Cleopatra, celle qui vous donne à manger à toutes les deux, celle qui te coud tes petits vêtements. On va partir d’ici, ma fille. » Cleo est devenue solennelle et la voix du prophète lui est revenue : « On va aller dans un autre pays. Toi, tu vas naître là-bas, c’est un pays avec beaucoup de soleil, de palmiers, une mer verte. Le seul truc qui craint, m’a dit Sainte Marie, Qüity, c’est qu’il est plein de gusanos. » « Ah, non, chérie – j’ai pris un ton ferme – tu peux aller dire à ta Vierge que moi, à Cuba, je n’y fous pas les pieds. » « J’ai dit gusanos, Qüity. » « Et ils ne sont pas tous de Cuba, ces types-là, ma chérie ? » « Oui, mais pour en partir, Qüity, ne sois pas conne. »

C’est alors que je l’ai su et nous y voilà, à Miami, entourées de vers, comme si nous tous qui avions fait partie de la villa avions été condamnés d’une façon ou d’une autre à un même destin. Évidemment, nos vers ne sont pas les mêmes que ceux du cimetière de Boulogne : ceux-là sont humains, ils prétendent vivre dans une perpétuelle nostalgie de Cuba, ils sont pleins aux as et travaillent comme des fous. Les autres, la plupart des Cubains de Miami, vivent des subsides du gouvernement en échange du rôle d’illustration vivante de la dimension néfaste des révolutions socialistes et ils ne font que se pochtronner, se droguer et battre leurs femmes. Pourtant, il est habituel de voir au petit matin ces femmes parcourir la 8e Rue à la recherche de leurs hommes dans tous les bouges où ceux-ci s’effondrent comme des arbres abattus : à partir du septième rhum, le reste n’est que coups de hache. Ils commencent par perdre hauteur et équilibre, donnent un coup à quelqu’un, trébuchent, balbutient une insulte, semblent douter un instant, tombent par terre et c’est fini, ils restent là jusqu’à ce que quelqu’un les soulève. C’est ainsi, d’un bouge à l’autre, qu’Helena était allée, jusqu’à ce que meure le Petit Taureau, même si le Petit Taureau n’était pas un ver et ne frappait pas Helena. Ils ont été, eux, les seuls des nôtres à avoir fait le même trajet que Cleo et moi : bidonville-massacre-Miami.

Les vers suivent Cleo partout, elle et la tête de la Vierge, ce pauvre hommage de pauvres qu’on qualifie maintenant de relique, ce morceau de ciment peint qui a également survécu au massacre et que Cleo a trimbalé à travers toute l’Amérique et toute l’échelle sociale, jusqu’à parvenir au nord et à la propriété de nombreux comptes bancaires.
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collectifpolar   20 mars 2021
Pleines de grâce de Gabriela Cabezón Cámara
La Vierge parlait comme une Espagnole médiévale et la journée commençait avec la première cumbia. Chacun articulait ce qu’il voulait dire dans sa propre syntaxe et c’est ainsi que nous avons construit une langue de cumbia pour raconter les histoires de chacun, j’ai entendu des histoires d’amour et de balles, de règlements de comptes et de sexe, cumbia joyeuse, cumbia triste et cumbia enragée toute la journée. Maintenant, je ne veux plus en écouter. C’est la raison de ce salon blanc, de ces fenêtres blindées, de cette température contrôlée. J’écris ce qui s’est passé avant et rien ou presque rien ne varie autour de moi : ma fille grandit bruyamment ailleurs dans la maison et Cleo vieillit et finit par se confondre avec les dames prospères, peroxydées et vulgaires de Miami.
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collectifpolar   20 mars 2021
Pleines de grâce de Gabriela Cabezón Cámara
Pure matière affolée de hasard, voilà, pensais-je, ce qu’est la vie. C’est là-bas sur l’île que je me suis mise à l’aphorisme, presque à poil, sans une seule de mes affaires, pas même un ordinateur, à peine un peu d’argent et des cartes de crédit que je ne pouvais pas utiliser tant qu’on serait en Argentine. Mes pensées n’étaient que choses pourries, bouts de bois, bouteilles, tas de branchages, préservatifs usagés, morceaux de quai, poupées sans têtes, le reflet de l’amas de déchets que la marée abandonne lorsqu’elle se retire après avoir beaucoup monté. Je me sentais échouée et j’ai cru avoir survécu à un naufrage. Je sais maintenant que personne ne survit à un naufrage. Ceux qui coulent meurent et ceux qui s’en sortent vivent en se noyant.
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Charybde2   05 juillet 2021
Pleines de grâce de Gabriela Cabezón Cámara
Qu’il y ait eu ou qu’il n’y ait pas eu un autre accident semblable à moi-même ou à Kevin, c’était et c’est toujours quelque chose dont je me contrefous, qui donc a décrété que l’unicité est preuve de résurrection ? Je ne vois pas pourquoi il faudrait penser la nature selon un critère fordiste : « Ce n’est pas une chaîne de montage, les produits ne sont pas tous identiques, et puis il y a Dieu » ; « Il n’y a pas de Dieu », ai-je parfois dit à Cleopatra, les rares fois où je lui ai parlé, quand elle me sortait l’analgésique imaginaire de sa psyché exubérante : des petits contes pleins d’un Kevin au paradis des PlayStation avec écran géant ; « Tu te rends compte, Qüity, l’écran c’est le monde, mon amour », et la Vierge Marie c’est la maman, et Dieu le grand-père. Parce que les complexités filiales de la sainte Trinité, Cleo les avait, et les a, plus ou moins résolues ; selon ce qu’elle raconte, Dieu serait le papa de la Vierge. « Et de Jésus aussi, Cleo ? lui demandais-je alors. Ça ne ressemble pas un peu à un inceste ? Oh là là, chérie, tu dis un insecte comme le Carlos qui se tapait sa fille et l’a mise en cloque, le fils de pute, alors on lui a donné la branlée de sa vie sauf que la morveuse était archi-baisée et enceinte jusqu’au cou tout pareil ? Oui, Cleo, un inceste, ou comme tu le dis, toi : c’était un cafard. Qüity, manquerait plus que Dieu soit pareil à ce Paraguayen de merde, arrête de te foutre de moi. Jésus, c’est le fils de la Vierge toute seule. » Ferme dans ses certitudes théologiques et dans sa capacité à concevoir les liens parentaux, elle poursuivait sa part d’un dialogue qu’on a répété presque chaque jour passé sur l’île : « C’est l’amour qui me porte, Qüity, pour que toi aussi tu saches où est Kevin, idiote, parce qu’il est au ciel, il est content. Oui, Cleo, et il mange des biscuits fourrés à l’ambroisie, c’est ça ? »
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collectifpolar   20 mars 2021
Pleines de grâce de Gabriela Cabezón Cámara
J’avais l’impression d’être une pierre, un accident, un état de la matière, une roche consciente qu’elle sera fondue, solidifiée et transformée en autre chose et j’avais mal de me savoir ainsi. Je n’ai pas étudié le sujet, mais sans doute n’existe-t-il pas une seule roche identique à une autre. Ou si, mais qui, bordel, pourrait comparer toutes les pierres de tous les temps ? Et je ne vois pas en quoi cela atténuerait la douleur de cette roche de savoir que peut-être, une fois, il y en a eu une autre identique dans la démesure du temps – ce qui n’est pas vrai, ce qui l’est, c’est l’avènement de la matière, l’inquiétude fondamentale des éléments.
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collectifpolar   20 mars 2021
Pleines de grâce de Gabriela Cabezón Cámara
Oh là là, Qüity, si tu commençais les histoires par le début, tu comprendrais mieux les choses. Comment ça, c’est quoi le début ? Tendresse de mon cœur, il y a un paquet de débuts parce qu’il y a un paquet d’histoires, mais moi je veux raconter le début de cet amour, car toi, tu t’en souviens mal, Qüity ; d’un côté, tu racontes les choses comme elles se sont passées et de l’autre, je ne sais pas ce que tu fais, mon amour, tu écris n’importe quelle connerie, alors moi aussi je vais la raconter, notre histoire. Je vais te l’enregistrer, ma vie, et toi tu vas la mettre dans ton récit.
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collectifpolar   20 mars 2021
Pleines de grâce de Gabriela Cabezón Cámara
Je ne vois pas pourquoi il faudrait penser la nature selon un critère fordiste : « Ce n’est pas une chaîne de montage, les produits ne sont pas tous identiques, et puis il y a Dieu » ; « Il n’y a pas de Dieu », ai-je parfois dit à Cleopatra, les rares fois où je lui ai parlé, quand elle me sortait l’analgésique imaginaire de sa psyché exubérante : des petits contes pleins d’un Kevin au paradis des PlayStation avec écran géant ; « Tu te rends compte, Qüity, l’écran c’est le monde, mon amour », et la Vierge Marie c’est la maman, et Dieu le grand-père.
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Charybde2   05 juillet 2021
Pleines de grâce de Gabriela Cabezón Cámara
On a passé l’hiver entier là-bas, plongées dans la brume des îles du Paraná, tandis que le fleuve allait et venait. On parlait peu. Moi, la douleur m’a fait me fondre avec les choses et m’a coupée de tout. Je flottais, étrangère à ce qui me soutenait : les arômes de la cuisine et la chaleur du poêle, les affaires de Cleopatra, qui a exercé tous ses talents à l’ombre de la tête de la Vierge et en dépit de ma stupeur face à l’indifférence de la vie et de la mort, de la matière qui gaspille mondes et frêles créatures dans ses propres aventures. Je suis restée repliée sur moi-même en position fœtale, pareille à celle qui se faisait en moie et malgré moi : mon ventre était vivant de cette enfant qui y grandissait, mais moi je n’étais qu’un cimetière de morts chéris. J’avais l’impression d’être une pierre, un accident, un état de la matière, une roche consciente qu’elle sera fondue, solidifiée et transformée en autre chose et j’avais mal de me savoir ainsi. Je n’ai pas étudié le sujet, mais sans doute n’existe-t-il pas une seule roche identique à une autre. Ou si, mais qui, bordel, pourrait comparer toutes les pierres de tous les temps ? Et je ne vois pas en quoi cela atténuerait la douleur de cette roche de savoir que peut-être, une fois, il y en a eu une autre identique dans la démesure du temps – ce qui n’est pas vrai, ce qui l’est, c’est l’avénement de la matière, l’inquiétude fondamentale des éléments.
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collectifpolar   20 mars 2021
Pleines de grâce de Gabriela Cabezón Cámara
Quand on se dispute, parfois, je lui dis qu’elle trimballe le lupanar jusque dans son nom. Elle, à l’en croire, ne se vexe plus « pour rien ». « Qüity, mon amour, il m’est tout arrivé, plus rien ne peut m’humilier. Et encore moins cette crise de moralisme qui te prend depuis qu’on est à Miami : toi qui m’as trouvée bien excitante en voyant de très près la pute que j’étais, tu ne peux pas me sortir ces conneries maintenant, mon cœur. »
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