En dialogue avec Michelle Perrot
Rencontre animée par Thierry Marchaisse
"En 1991, quand le rideau de fer de la Guerre froide est définitivement tombé, on a cru aux jours meilleurs. L'effondrement des tours de Manhattan, le 11 septembre 2001, nous a définitivement désillusionnés. En France, l'arrivée du national-populiste le Pen au second tour de l'élection présidentielle a chargé notre horizon de noirs nuages. Quel bonheur individuel reste possible dans une Histoire toujours abreuvée de sang et de larmes ?"
Michel WinockMichel Winock a tenu son journal toute sa vie. Pour évoquer ce troisième volume, il s'entretiendra avec l'historienne Michelle Perrot.
À lire Michel Winock, Bienvenue au XXIè siècle Journal 1996-2002, éd. Thierry Marchaisse, 2022.
Michelle Perrot, le Chemin des femmes, coll. « Bouquins », Robert Laffont, 2019.
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Ce qui nous guette, nous menace et bientôt nous exclura si nous refusons d'y entrer au pas cadencé, c'est "l'Usine universelle, l'Usine intégrale" que l'ingénieur flanqué du banquier ou du commissaire du peuple est en train de construire.
Cette société sans but -- sinon de durer le plus longtemps possible -- aura pour terme " le total asservissement de l'individu, son écrasement".
Bernanos
Depuis l’élection présidentielle de 2017, l’opposition, morcelée, incertaine, malmenée par les extrêmes, n’apparaît plus comme une solution de rechange. Il est clair que le néobonapartisme, qu’on a baptisé « monarchie républicaine », a perdu de son charme. Nous ne sommes plus au temps de la guerre d’Algérie. La société française a sensiblement muté. La verticalité du pouvoir a été assumée par Emmanuel Macron, en 2017 ; il doit en rabattre. Le désir de participation à l’élaboration de la loi se manifeste par l’intermédiaire de maintes associations, par le canal des réseaux sociaux, par les constantes mobilisations. Plus éduqué qu’il y a soixante ans, le peuple veut prendre la parole, et pas seulement glisser un bulletin de vote dans l’urne tous les cinq ans.
Les écrivains du XIXème, eux aussi, "s'engagent"- et c'est tout le propos de notre récit. Ils s'engagent pour ou contre la liberté, pour ou contre la monarchie ou la République, pour ou contre le socialisme. Mais si maints, d'entre eux construisent encore des châteaux en Espagne, la plupart s'assignent le devoir de participer à l'action. Ils briguent des sièges parlementaires, deviennent parfois même ministres, voire chefs de gouvernement. Dans cette société censitaire, et de toute façon élitaire, même après l'instauration du suffrage universel, ils entendent assumer leurs responsabilités et leurs convictions. Aristocrates de naissance ou aristocrates du savoir et du talent, ils estiment que, s'ils pensent et commentent la politique, il leur faut aussi la faire.
Le régime bonapartiste reprend le mouvement de la monarchie absolue : guerre aux corps intermédiaires ! plus d'égalité promise et moins de liberté offerte ! centralisation accentuée ! et des fonctionnaires partout, plutôt que des élus !
Différentes causes de la montée du nationalisme en 1905 :
La France est menacée de mort, selon Maurras, minée de l'intérieur, à la fois par ses institutions parlementaires, par les boulversements économiques et sociaux, la dégradation de l'ancienne société, la ruine de la famille , la déchristianisation...
De plus on ne doit pas oublier les colères d'une France déçue, celle d'un peuple qui n'a rien reçu de cette République, trop bourgeoise, dans laquelle il avait placé tant d'espérance...
Le désaccord social [à l'époque du front populaire]restait, jusqu'au coeur de la coalition des gauches, un des moteurs principaux de l'histoire politique.
Ce triple clivage - constitutionnel, social et religieux -, ces trois démons de la discordance n'ont cessé de fragiliser la république représentative, favorisant le multipartisme, cassant les majorités, provoquant les colères de la rue. Même les régimes apparemment stable (III°, IV°, V° République) n'ont pas échappé aux crises nées de la défiance vis-à-vis du fonctionnement démocratique.
Article "Gilets jaunes, les racines historiques" dans l'Histoire n°456, février 2019)
A propos des arts et du fascisme :
Le fascisme devient la vérité. Une vérité d’État exclusive, inconciliable. Le contrôle policier des publications, la censure des productions culturelles vont de pair avec la mise en pratique d'une éthique d’État. Le régime dit non seulement le bien et le mal, il dit aussi le beau et le laid. Outre les éléments doctrinaux du nationalisme et du racisme, le fascisme divulgue les canons d'un environnement littéraire et artistique conforme à son idée de renaissance.
Extrait de "Le fascisme en 7 points" dans "L"Histoire n°94 : la révolution fasciste"
L’optimisme républicain n’est pas le lot des écrivains « fin de siècle ». Dans l’année précédant la mort de Victor Hugo, un soleil noir se lève sur leurs œuvres. Les perversions sexuelles, le dérèglement des mœurs dans la haute société, la naissance d’une nouvelle Eve, la stérilité de l’Androgyne, toutes les monstruosités se déploient derrière le miroir de la modernité, rejetée, vitupérée, haïe. « Tout décade », tout est bouleversé, et les artistes alimentent leurs créations fuligineuses du Grand Dégoût du siècle. C’est aussi une peur sous-jacente, celle de la multitude, de la « vile multitude », comme disait Adolphe Thiers, par laquelle pourrait bien se préparer, en cette heure crépusculaire, le dernier acte de la Civilisation.
Les élections ont prouvé que la poussée nationaliste est beaucoup plus compacte, beaucoup plus dense, beaucoup plus serrée, beaucoup plus carrée qu'on ne s'y attendait. Les querelles individuelles des principaux antisémites et des principaux nationalistes ne peuvent nous masquer le danger antisémite et nationaliste.
Charles Péguy ///// 1902

Année 1969
Dimanche 16 novembre
La livraison d'Esprit de novembre présente un remarquable ensemble de textes sur la "contestation en URSS", qui témoignent du beau combat que mène actuellement toute une partie de l’intelligentsia "soviétique". Contre les réalités d'un régime totalitaire en pleine contradiction avec ses principes fondamentaux et constitutionnels, ils font face. Précisément, ce mouvement, clandestin par la force des choses, s'appuie sur une connaissance parfaite de la Constitution soviétique, pour défendre la liberté d'expression et les autres libertés prétendues légales. Une littérature clandestine - les samizdats - se répand : une nouvelle génération , qui n'a pas connu la terreur stalinienne, ose affronter la raison d'Etat. Le procès inique de Siniavski et Daniel, l'intervention des chars soviétiques pour briser le "Printemps de Prague" ont provoqué des critiques, voire des manifestations. Des écrivaines courageux osent affronter leurs juges et leurs procureurs la tête haute. Il faut retenir ces noms : Guinzbourg, Litvinov, Boukovski, Galanskov, Grigorenko, lesquels, parmi d'autres, honorent un esprit de liberté, qu'on désespère si souvent de rencontrer chez les hommes formés par l'URSS. Plus profondément, il se peut que les bases mentales du régime soviétique commencent à s'effondrer : les jeunes gens qui ont forgé leurs premières réflexions au moment de la déstalinisation constituent la première génération du doute.