“Nouveau” Blondel pour moi, et nouveau coup de cœur.
Un bon cru que ce
Au rebond, roman ado paru chez Actes Sud Junior, dévoré en une fin d'après-midi et refermé avec un sourire béat sur les lèvres, le cœur gonflé de félicité, comme au sortir d'un bon repas en bonne compagnie.
Essai réussi pour ce Blondel version jeunesse : j'aime autant, peut-être voire plus, le Blondel pour ados que celui pour adultes.
Alex et Christian sont deux « potes », élèves dans la même classe et joueurs dans la même équipe de basket.
Comme souvent, les deux ados ne se connaissent pas vraiment car en dehors des moments partagés au lycée et sur le terrain de basket, ils ne savent pas grand-chose de la vie de l'autre.
Le narrateur, Alex, n'a jamais connu son père. Il vit dans une cité, dans un petit appartement qu'il partage tant bien que mal avec sa mère, aide-soignante à l'hôpital.
Pour Christian, les choses se présentent sous un jour meilleur : issu d'une famille aisée, il est le fils unique d'un chef d'entreprise et d'une mère au foyer, et vit dans une belle villa.
Quand Christian reste absent plusieurs jours, Alex ne s'inquiète pas outre mesure. Ça ne sera pas la première fois que son pote sèche les cours pour passer quelques jours supplémentaires sous les tropiques avec ses parents.
Mais au bout de quinze jours sans signe de vie de Christian, Alex est vraiment préoccupé. Quand il apprend que Christian a été aperçu au supermarché du coin, Alex ne comprend plus rien. Alors qu'il s'interroge sur la conduite à adopter, sa mère l'encourage à prendre les choses en main et à aller trouver son ami chez lui.
"« - Un ami, c'est pareil qu'un mec ou une fiancée. C'est même mieux. C'est pour ça qu'on dit une petite amie ou un petit ami – ils sont petits par rapport aux autres. Un ami, c'est plus important qu'un flirt. (…)"
"J'aurais bien aimé, moi, que quelqu'un fasse le guet pour moi. Que quelqu'un s'occupe de moi quand je n'allais pas bien. J'aurais bien aimé être épaulée. C'est même un mot qui me donne toujours le vertige, celui-là. Épaulée. J'en aurais pleuré à certains moments de ne pas être épaulée. C'est là aussi que je me suis rendue compte que je n'avais pas vraiment d'amis. J'avais eu des tas de flirts, mais j'avais peu d'amis. Et « peu », c'est juste pour éviter de dire « pas ». Et je l'ai beaucoup regretté. Alors si tu t'inquiètes pour lui, fonce. Même si tu as peur d'être ridicule. Même si ça te paraît débile. Il ne t'en voudra jamais. Et s'il t'en veut, c'est que ce n'était pas ton ami. »"
"« - Et comment tu crois qu'on vient en aide aux gens qui en ont vraiment besoin ? En leur demandant la permission ? On entre toujours par effraction dans la vie des autres, ils se rebellent, ils refusent, et puis finalement, ils font avec et ils sont contents. »"
Deux amis. le riche et le pauvre. Une mère oisive et une belle villa pour l'un. Une mère besogneuse qui trime pour faire vivre son petit monde dans une cité HLM, pour l'autre. Mais les apparences sont trompeuses, les problèmes familiaux ne sont pas là où on les attend : la vie facile de Christian cache une mère qui soigne son état dépressif à grandes rasades d'alcool et un père volage qui va finir par quitter le foyer. Les pauvres vont alors faire front pour voler au secours des riches. Ça vous rappelle quelque chose ? Vous avez dit caricatural ?
Et pourtant, ça fonctionne. Et même très bien. J'ai marché à fond dans cette opération sauvetage de la dernière chance. Parce que, avec la finesse qu'on lui connaît, Blondel joue avec les clichés. Cette histoire d'amitié et de solidarité n'est qu'un prétexte pour aborder des thèmes plus complexes comme celui de la famille.
Tout d'abord, au-delà du message “de rigueur” prônant la réconciliation des générations (chacun, ados comme parents, a tout à gagner en apprenant à mieux se connaître, surtout à l'adolescence, période de tension marquée par une incompréhension mutuelle), Blondel démontre joliment que la famille, la notion même de famille, dépasse les seuls liens de sang.
La famille, c'est aussi celle que l'on s'est choisie, que l'on constitue petit à petit comme une équipe de basket, grâce à laquelle on peut progresser dans la vie. D'ailleurs, l'auteur file la métaphore tout au long du roman, les passages relatifs aux matches de basket et à la vie au sein de l'équipe, faisant écho à la façon dont le jeune héros envisage son parcours de vie.
Ensuite,
Jean-Philippe Blondel ancre son récit dans la réalité du quotidien. Il cerne parfaitement les préoccupations des ados ; les dialogues sonnent juste et font mouche.
"« Axelle, l'autre jour, m'a envoyé dans les dents que je n'étais qu'un suiveur. Cela ne m'a même pas vexé. Je sais pertinemment que je suivrai aussi longtemps que cela me conviendra et que je prendrai une direction différente quand je le voudrai. Je ne suis pas aussi faible que l'on le croit. »"
"« La dernière ligne droite".
"Les profs ont beau nous répéter que rien n'est encore joué et que tout dépendra du troisième trimestre, nous savons bien que ce n'est pas vrai. Personne n'est dupe. C'est bizarre, ces rôles qu'on endosse et qu'on joue en souriant. C'est comme ces leçons de morale qu'on nous assène à tout bout de champ alors que ceux qui les assènent n'y croient pas une seule minute. Je crois que je n'ai pas encore bien compris comment fonctionne le monde. »"
"« Je n'aime pas tellement la poésie. Ni le théâtre. Ni le XIXe siècle. Ni tous ces textes qu'on nous enfourne au lycée, comme si la littérature, ce devait être obligatoirement de l'histoire littéraire. Comme si la littérature, ce n'était pas ici et maintenant. »"
"« Maman a dit qu'elle aimait bien ces titres-là – un truc sur une concierge au QI super élevé, un autre sur une femme qui monte un restaurant toute seule, ma mère avait dressé une liste de livres intelligents et optimistes, du coup la liste n'était pas très longue (…). »"
Sans jamais jouer la carte du pathos, le récit alterne passages doux-amers et humour. On est heureux de partager la complicité retrouvée entre enfants et adultes. C'est bourré d'optimisme. Ça fait chaud au cœur, comme un bon Gavalda.
Cerise sur le gâteau, j'ai particulièrement apprécié l'ambiguïté du discours d'Alex qui laisse à chaque lecteur la possibilité d'interpréter le futur selon sa sensibilité.
"« Je fais mon chemin aussi, ce n'est pas le même que celui de Christian – nous nous construisons différemment, mais l'intérêt, avant tout, c'est de se construire. Et de s'épauler."
"Ma mère m'a déjà croisé avec une de mes conquêtes, mais quand elle a voulu me sortir des vers du nez, je lui ai expliqué que c'était déjà terminé depuis deux jours et que j'avais quelqu'un d'autre en vue. »"
Autre motif de satisfaction personnelle : Alex trouve Renée, la fameuse concierge à la soit-disant piquante élégance, aussi odieuse que moi !
"« Mais pour qui elle se prend, cette concierge, à juger les autres ? »"
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