LE CAS CÉLINE : cela fait un bout de temps que je médite d'écrire un petit billet qui risque fort d'être extrêmement controversé, mal vu ou mal interprété. Mais, comme il n'est pas interdit ni exclu d'être parfois courageux en ce bas monde, je prends sur moi d'assumer toute la hargne ou le mépris qu'il pourrait susciter. J'ai déjà presque failli me brouiller avec l'un de mes meilleurs amis à ce propos, un soir de réveillon de Noël, plombant durablement l'ambiance et avec lequel il m'a fallu plusieurs longs mois pour reparler littérature. Sachant que depuis, nous évitons l'un l'autre, soigneusement et tacitement de nous approcher de près ou de loin du cas Céline.
Question : Peut-on être considéré comme le plus grand écrivain français du XXème siècle quand on a, non seulement tenu des propos, mais aussi et surtout, publié des propos fortement injurieux, racistes, xénophobes, homophobes et très accablants d'antisémitisme ?
Cette question n'est pas encore tranchée et nul ne sait aujourd'hui si elle le sera un jour de façon consensuelle. le malaise du ministère de la culture au moment du cinquantenaire de la mort de Céline est là pour l'attester.
Il nous faut donc nous replier sur des solutions individuelles, locales, idiosyncrasiques et donc fortement teintées de subjectivité pour tâcher, bien modestement, d'y trouver notre propre réponse.
Puisque nous parlons ici du
Voyage au bout de la nuit, faut-il boycotter cette œuvre en raison de ce que l'on sait de son auteur ou lire cette œuvre comme une émanation indépendante d'une personne certes méprisable mais dont, dans un moment de génie, la plume a su sortir une forme de quintessence littéraire ?
En ce qui me concerne, ni l'un ni l'autre. Une œuvre n'est jamais complètement indépendante de la main qui lui a donné le jour, mais dans le même temps, on peut saluer la réalisation sans adhérer à d'autres réalisations du même bonhomme.
Je vais risquer un parallèle hasardeux. A-t-on le droit de considérer Napoléon comme le plus grand chef d'état français de
Tous les temps en dépit de son triste palmarès de boucher en chef et de ré instigateur de l'esclavage ? En ce qui me concerne, sans problème. Napoléon a fait plus et mieux que n'importe quel roi ou chef d'état en poste avant ou après lui en ce qui concerne la modernisation du pays et l'émancipation du droit ou des citoyens d'humble extraction. Mais dans le même temps, je lui décerne également le prix du plus grand bourreau de l'histoire de France et je l'affuble du plus abject bonnet de calculateur et de bafoueur des droits de l'homme de son temps. Considérer l'homme, c'est le considérer dans son entier, dans ses lumières et dans ses côtés sombres. Il n'est ni un dieu, ni un chien. Il est probablement quelque part entre les deux, ayant été capable de monter très haut dans certains domaines et de descendre très bas, bien plus bas que le commun des mortels, dans d'autres. Nul n'est monolithique et les grands hommes moins que d'autres.
Revenons à l'ouvrage qui nous occupe. Pour ma part, je considère qu'il serait absurde de ne pas le lire sous le seul prétexte qu'il a été écrit par Céline. Un restant d'épicurisme me pousse à prendre les bonnes choses là où elles sont. Mais dans le même temps, je considère qu'il serait tout aussi absurde de faire « comme si » Céline n'avait jamais été ce qu'il a été et je vais argumenter ce dernier point.
D'où provient l'antisémitisme flagrant de Céline ? de plusieurs raisons qu'il serait long et fastidieux d'égrener ici, mais d'une plus particulièrement : son refus de la guerre. On lit très clairement et très distinctement dans le Voyage que Céline a été écœuré, bouffé, brisé à jamais par les horreurs qu'il a vécues pendant la guerre de 1914. C'est strictement dit dans ce livre et je pense qu'il ne fait pas tellement débat que Céline se place clairement du côté des pacifistes acharnés.
Replaçons-nous dans le contexte historique, social et politique. Hitler est monté au pouvoir en Allemagne, il a commencé à s'en prendre aux Juifs. Que se passe-t-il en France pendant ce temps et dont Céline est le témoin ? Léon Blum au pouvoir, un afflux massif de réfugiés juifs fuyant le nazisme, bref, un terreau idéal pour ressortir les bonnes théories racistes et antisémites qui ont le vent en poupe à ce moment-là. Sans oublier les bruits, réels ou supposés, de la pression d'un lobby juif français pour pousser
Paris à entrer en guerre contre Berlin. le but recherché par le lobby juif est évident : virer Hitler et ainsi redonner un peu de souffle à une communauté fortement lynchée outre-Rhin. Dans la tête de Céline, en revanche, le spectre de telles manœuvres souterraines "des Juifs" (appellation vague et générique, commode car fourre-tout, qui mouille tout le monde au nom de quelques-uns) visant à l'entrée en guerre de la France vont concourir à la pire chose qui soit : la guerre. Toutes ses images de 14-18 lui remontent au cerveau et du coup, son ennemi intime devient LE peuple juif, dans son entier, sans une ombre de nuance. C'est son interprétation de la situation et elle est méprisable.
Donc le pro-pacifisme affiché de Céline dans le Voyage et qui souvent ne rebute personne est pourtant cause première de ses prises de position ultérieures et que tout le monde dénonce.
Donc oui Céline a écrit certaines des plus abjectes saloperies qui aient jamais été écrites en français sur les Juifs, mais oui également, il a écrit l'un des plus fantastiques bouquins de
Tous les temps. Céline est tout ça. Ni seulement antisémite, xénophobe et homophobe répugnant, ni seulement écrivain génial, juste un homme, tout simplement, avec ses qualités et ses travers, avec son bon sens et ses interprétations inacceptables et ses écrits insoutenables et intolérables.
J'en terminerai seulement en affirmant que, oui, cet homme était complexe et très border-line, mais c'est justement cette complexité et ce tutoiement de la limite (parfois en dedans, parfois au-delà) qui rendent son œuvre si intéressante.
Au passage, je rappelle aux quelques matheux qui nous entourent qu'on utilise
Tous les jours le coefficient de Pearson ou les droites de régression (rien que le nom en dit long !),
Tous ces outils mathématiques et statistiques ayant été mis au point par des notoires antisémites pour "justifier" l'infériorité et la dégénérescence supposée de la "race" juive. Cela n'empêche nullement de considérer ces outils comme de bons outils mathématiques même si les motivations de leurs auteurs ou l'emploi premier qui en fut fait a depuis longtemps été dénoncé et mis au placard.
Et le livre là-dedans ?
Fantastique ! Au creux des cimes, au sommet des abysses, il y a toujours dans mes rêves littéraires quelque chose en moi qui me pousse à quêter, à fouiner, à déterrer pour retrouver une ombre, une parcelle, un pastiche, quoi que ce soit d'approchant, de faiblement comparable à ce verbe, à cette vigueur, à cette écorchure, à cette pourriture, à cette brillance-là.
Je n'ai pas relu "Le voyage" récemment et je puis donc témoigner en toute subjectivité sur le lent travail de ver dans le fruit qu'a accompli cette œuvre dans mon cerveau, sur ce souvenir impérissable et qui croît au cours du temps. Je ne me rappelle pas avoir jamais relu depuis un quelconque ouvrage (même les autres bouquins de Céline) qui m'ait autant laissé une impression de puissance littéraire et "d'éclatement à la gueule".
Quand bien même vous ne goûteriez rien du scénario, vous détesteriez l'homme et sa réputation hideuse, sulfureuse, vous seriez presque à coup sûr fasciné par l'incomparable style de l'auteur.
Céline est grinçant, cinglant, cynique, cruel, déprimant, rebutant mais c'est surtout un faramineux faiseur de phrases, capable de dégager une puissance incalculable des mots.
Comment expliquer Céline ? À la fois mélange de prose violente et de lyrisme morbide, à la fois désabusé et lucide, à la fois horrible et magnifique. Son style peut être imitable, mais sûrement pas égalable. Il me semble d'ailleurs fort amusant, comme un singulier pied de nez de l'histoire, que le seul auteur francophone contemporain qui puisse être tant soit peu de la carrure de l'antisémite Céline quant au style soit le juif archétypal, le plus juif d'entre
Tous, le luminescent
Albert Cohen.
Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline était toujours très discret sur ses influences littéraires, mais, au détour d'une ou deux remarques laissées ici ou là, il avoue à demis mots qu'il se situe dans la lignée de
Zola, probablement pas n'importe quel
Zola, celui de la fin de
L'assommoir, dont le style est si particulier, même pour du
Zola.
Le style, (peut-être aurait-il mis une majuscule au mot style, tellement il le tenait en haute estime, dans la lignée très franco-française matérialisée fort tôt par
La Bruyère et ses Caractères ou Buffon dans son célèbre Discours Sur le Style, laquelle lignée fleurira les
Balzac, les
Stendhal, les Hugo, les
Flaubert, les
Zola, que sais-je encore ?, les
Gide, les
Proust ou les
Drieu La Rochelle) semble être le véritable fil conducteur des romans de Céline. le voyage plus que la destination, comme aurait dit Kerouac, et en ce sens, je pense qu'il en est et demeure le plus grand orfèvre français, voire mondial (mais les armes pour juger d'une telle assertion, sont délicates à maîtriser car il faudrait lire toute la littérature en V.O., or j'ai un peu de mal avec le finnois, l'albanais, le japonais et même un peu le swahili !).
En une phrase, le héros Bardamu fait son voyage initiatique "en négatif", celui qui l'amènera dans un trou perdu à exercer la médecine parmi la populace, après avoir essuyé les ricochets de la guerre, la sueur des colonies d'Afrique, les boulons des usines américaines aux cadences infernales, l'amour avorté, bref, la définition même du "
Voyage au bout de la nuit".
Pour ceux qui ne connaîtraient pas du tout Céline, même de réputation, je dirais simplement ceci : quand on écoute
Pierre Desproges, on pense "C'est osé, c'est bien dit, c'est cru", quand on lit Céline, après on pense "en fait Desproges, c'est du sous-Céline" (et pourtant j'adore Desproges !).
Je vous conseille aussi une interview en N & B de Céline sur YouTube où il parle un peu de sa biographie. Vous aurez cerné le personnage. Je m'autorise à ne rien dire de plus sur le livre lui-même vu le nombre impressionnant de commentaires. Mais lisez, savourez, délectez-vous de notre plus grand roman français du XXème, malgré ou en raison de toutes les noirceurs de son auteur, de tout ce qu'on en a dit ou médit, (je pense d'ailleurs que rien de ce qui entache Céline ne transparaît directement dans ce livre).
Mais bien évidemment, aujourd'hui plus que jamais, vous aurez compris que ce que j'exprime ici n'est que mon avis, un tout petit avis noyé sous la foule des centaines d'autres, une goutte d'eau dans l'océan, autant dire, pas grand-chose.
P.S. : je n'ai mentionné que l'une des raisons de l'antisémitisme profond et installé de longue date chez Céline, car il me semble que c'est cette raison qui l'a poussé à écrire ses fameux pamphlets "
Bagatelles pour un massacre" et "
L'école des cadavres". Mais rien n'est jamais aussi simple, il semble également que de vieux contentieux avec le monde littéraire et de l'édition tiennent également un grand rôle. Sa conception de la "dégénérescence orchestrée par les Juifs" et sa farouche homophobie semblent également liées à des vieux comptes qu'il règle au monde littéraire qui l'a boudé et critiqué abondamment. N'écartons pas non plus le soutien tout aussi insidieux du lobby anti-juif qui voyait en Céline un fer de lance efficace. Dans ses nébuleux calculs, Céline espérait probablement obtenir une petite rente commode en écrivant les torchons que les antisémites souhaitaient lire. Manque de chance pour lui, il n'a apparemment jamais gagné d'argent grâce à eux.