Mort à crédit
Louis-Ferdinand Céline
Gallimard
Ferdinand est médecin dans la banlieue parisienne, mais c'est à l'écriture qu'il veut se consacrer. Mireille, sa maîtresse, tape ses textes à la machine à écrire.
A la suite d'une escapade au bois de Boulogne avec Mireille, au cours de laquelle le couple se bat, il tombe malade. La fièvre le faisant délirer, il se souvient de son enfance.
Ferdinand est le fils d'Auguste, - père violent détesté, qui travaille à la Coccinelle, compagnie d'assurance où il est malmené par son patron - et de Clémence.
La famille s'installe au Passage des Bérésinas, une sordide galerie de petits commerces qui croulent sous les dettes et les charges. Clémence tente sa chance dans la dentelle et les antiquités.
Ferdinand parvient à décrocher son Certificat d'études.
Atteint d'une méningite, il va se reposer à Asnières avec sa grand-mère.
Sa santé toujours fragile, il part à Dieppe avec sa mère qui tente de refourguer sa camelote en faisant le porte à porte dans les maisons bourgeoises. Lors de sa première baignade, il manque de se noyer. Son père les rejoint les quinze derniers jours. Ils font une excursion épique en Angleterre de laquelle ils reviennent dans un triste état.
En rentrant à Paris, ses parents le placent chez Berlope, au Sentier, où il travaille comme un esclave. Prit en grippe par son supérieur, Lavelongue, il est renvoyé.
Son père le bat, passe son temps à l'humilier, se vengeant de sa situation à la Coccinelle.
Sa mère lui trouve un nouvel emploi chez un bijoutier, Gorloge, dont le commerce traverse une crise depuis plusieurs années. Ferdinand obtient une commande auprès d'un chinois, relançant ainsi la vitalité de la bijouterie. Appelé par l'armée pour faire ses vingt-huit jours, Gorloge part, laissant Ferdinand sous la responsabilité de Mme Gorloge et d'Antoine, l'amant de cette dernière. le bijou terminé, il le garde précieusement en attendant le retour du chef. La patronne le lui dérobe en même temps qu'elle le viole. Il est à nouveau renvoyé et le scandale éclabousse sa famille qui veut s'en débarrasser.
Ses parents, désespérés, ne savent plus quoi faire de leur fils. L'oncle Édouard propose de l'envoyer quelques mois en Angleterre. D'abord réticents, Auguste et Clémence le placent finalement au Meanwell College tenu par le couple Merrywin, en puisant dans les réserves de l'héritage de la grand-mère. Ferdinand refuse de parler pendant tout son séjour, n'apprenant aucun mot d'anglais. Il passe ses journées à jouer et à se promener avec Jonkind, un jeune handicapé, et Nora Merrywin, de qui il tombe amoureux.
Un somptueux collège se construit à côté de Meanwell. La plupart des élèves quittent l'ancien pour le nouveau, laissant les Merrywin dans une situation économique catastrophique.
Nora perd peu à peu la raison jusqu'au jour où elle rejoint Ferdinand dans sa chambre, s'offrant à lui. Elle s'enfuit en pleine nuit et se noie.
Le lendemain il quitte précipitamment l'Angleterre. Il revient à Paris, chez ses parents. Il peine à trouver un travail, se laissant gagner par l'oisiveté.
Un soir qu'il a bu et dépensé l'argent destiné à nourrir la famille, il frappe son père avec la machine à écrire sur laquelle il apprend à taper.
Ferdinand part vivre chez l'oncle Édouard. Ce dernier le place chez l'inventeur loufoque Courtial des Pereires. Il devient l'homme à tout faire dans les locaux de la revue Génitron.
Son patron mise sa petite fortune dans les courses de chevaux et les jeux.
Sans ressources, la situation devient intenable jusqu'à l'apparition providentielle du chanoine Fleury, un fou-à-lier, qui leur donne de l'argent pour organiser un concours de sous-marins dans le but d'aller chercher les trésors enfouis dans l'océan.
Le chanoine qui volait les finances à l'office est arrêté dans les bureaux du Génitron. Les nombreux inventeurs s'étant compromis dans le projet, bernés, en colère, détruisent le siège de la revue au cours d'une émeute.
Pereires et Ferdinand parviennent à leur échapper. Ils se réfugient à Montretout où l'inventeur habite. Il vend la maison, sans en avertir sa femme Irène, pour se lancer dans un nouveau projet, l'agriculture tellurique.
Les trois partent à la campagne, à Blême-le-Petit, en Picardie. Ils logent dans une vieille ferme délabrée dans des conditions extrêmes.
C'est là que Courtial lance le Familistère de la Race Nouvelle, accueillant des enfants de la ville qui doivent l'aider à rendre viable son projet, mais les jeunes sont rapidement livrés à eux-mêmes, dérobant tout ce qu'ils peuvent dans les fermes aux alentours pour ne pas mourir de faim. Ils se mettent à dos tout le pays.
C'est un nouvel échec pour Pereires qui se suicide d'une balle dans la tête. Irène et Ferdinand récupèrent le corps et le ramènent dans une brouette. Lorsqu'ils arrivent à la ferme, les gendarmes les attendent. Les enfants sont rapatriés. Les deux amis se séparent.
Ferdinand, abattu, en piteux état, retourne à Paris chez son oncle. Il décide de s'engager dans l'armée pour rentrer dans le droit chemin.
Mort à crédit est le deuxième roman de
Louis-Ferdinand Céline, publié en 1936.
On retrouve Ferdinand, le narrateur du
Voyage au bout de la nuit (1932), cette fois-ci sans la mention de son nom de famille, Bardamu.
On a beau connaître le style de l'auteur, dont on boycotte stupidement cette année le cinquantième anniversaire de sa mort, on ne peut qu'être surpris chaque fois que l'on relit ce monument de la Littérature, tant sa verve est puissante, incomparable.
Céline, c'est avant tout une langue qui marque au fer rouge la narration contemporaine - il y a indubitablement un avant et un après Céline, dans la Littérature française -, un rythme, une musicalité, un humour, un lyrisme.
Ferdinand, le narrateur, raconte sa jeunesse, mettant en écriture, le langage de son milieu populaire. L'argot, sous la plume de Céline, devient une véritable langue à l'étonnant potentiel littéraire, qui lui permet de retourner la phrase classique, l'ordre des mots, son rythme pour en faire quelque chose de nouveau et d'incroyablement moderne. 80 ans après, on est encore bluffé tant le style n'a pas pris une ride !
Le travail d'écriture est simplement époustouflant, les mots sonnent comme des coups de tambour qui battent la mesure du récit. Leur agencement dans la phrase est magistral, rien n'est laissé au hasard. C'est là que l'on voit - que l'on entend - le travail du romancier. Il rend le banal extraordinaire - au sens étymologique -. Il redonne aux mots un sens nouveau, de par leur place dans la phrase et leur sonorité d'ensemble.
Il y a une énergie, une vitalité dans chaque phrase, ponctuée par des points de suspension qui rendent le lecteur haletant dans ce marathon narratif, au cours duquel il fonce à travers les presque 600 pages sans pouvoir s'arrêter.
Les situations loufoques, grotesques sont absolument drolatiques, irrésistibles ; elles permettent de prendre de la distance face aux sordides scènes de la vie de Ferdinand.
Céline crée des personnages romanesques d'une grande intensité, qu'il s'agisse de la belle Nora Merrywin (Ophélie célinienne), de facture plus classique, mais qu'il n'hésite pas à esquinter lors de sa noyade, de Courtial des Pereires, l'inoubliable inventeur aux délires quichottesques, dont même son cadavre parvient à nous faire sourire ou encore de l'halluciné chanoine Fleury et ses projets sous-marins.
Si le grotesque des situations est une des marques de fabrique du récit célinien, le roman n'en reste pas moins grave dans sa dénonciation sociale. Nous sommes au tout début du vingtième siècle, avant la première guerre mondiale. Céline raconte la difficulté extrême pour toute une partie de la population - les petits travailleurs, les apprentis, les ouvriers, les artisans, les petits commerçants - à sortir la tête de l'eau. Ils croulent sous les dettes, les crédits qu'ils ne parviennent jamais à rembourser, les laissant à l'écart des promesses de
Progrès que leur fait miroiter l'exposition universelle de Paris. Ils agonisent dans une perpétuelle petite mort lente à crédit.
Céline parvient à illuminer la vie morose de Ferdinand, faisant de l'humour une technique pour prendre de la distance dans les situations violentes - le viol de Ferdinand par la Gorloge, le cadavre de Courtial des Pereires, le handicap de Jonkind, les bagarres au Passage -.
L'épisode anglais au Meanwell College est particulièrement délicieux. La vieille bâtisse en proie aux vents violents au bord de la falaise, les personnages de Nora et de Jonkind le handicapé - très différents de la galerie qui peuple le roman -, le silence de Ferdinand, confèrent à cette partie une dimension presque onirique, comme une parenthèse dans le récit.
Le goût prononcé de Céline pour la scatologie, le vomi et la sexualité débridée pourrait faire l'objet d'une thèse fort intéressante. Ces scènes de déjections et d'excrétions balisent les différents épisodes de la vie de Ferdinand, les commençant ou les achevant. le délire qui marque le début de la narration de ses souvenirs est nécessairement entaché de dégueuli ; lorsqu'il devient apprenti il ne laisse plus sécher la merde, dont il aimait sentir l'odeur, dans son cul ; l'épisode de la traversée en bateau vers l'Angleterre avec ses parents se fait nécessairement dans le vomi tout comme le retour final à Paris chez l'oncle Édouard.
La sexualité débridée permet aussi d'appréhender l'univers grotesque, excessif de l'auteur.
La galerie de personnages peu glorieux, donne une vision plutôt triste de l'humanité, car à part l'oncle Édouard, aucun ne sort du lot. La noirceur nihiliste de l'auteur fait également partie de son esthétique littéraire.
On se rend compte à quel point l'écriture célinienne a influencé les auteurs contemporains, de Nabe à
Beigbeder, avec plus ou moins de bonheur...
Mort à crédit est un monument de la Littérature, un livre incontournable, un véritable orgasme !
FAA
http://faranzuequearrieta.free.fr
Lien : http://faranzuequearrieta.skyrock.com/2992001961-Mort-a-credit-de-Lo..