Ce volume contient :
- Seuls demeurent (1938-1944)
- Feuillets d'Hypnos (1943-1944), dédié à Albert Camus
- Les loyaux adversaires
- Le poème pulvérisé (1945-1947)
- La fontaine narrative (1947)
Un recueil rassemblant des poèmes de René Char écrits entre 1938 et 1947. L'amour pour la nature, ses souvenirs d'enfance, douloureux, tendres ou nostalgiques y sont des thèmes récurrents. Composant aussi de courts poèmes en prose durant son engagement dans la résistance pendant la Seconde Guerre: "les Feuillets d'Hypnos", l'auteur nous offre un témoignage d'une des plus importantes expériences humaines qu'il ait vécu. Sa lucidité, son humanité et son sens des responsabilités y apparaîssent dans toute leur grandeur.
Il ne me déplaît point d'achever ce centenaire avec un cet objet naguère si quotidien et de plus tout autant héraclitéen qu'une bougie, qui donne lumière et ombre et de rapprocher une fois encore un poète d'un autre. Après Camus et Gracq, voici Michaux accoté à Char.
Ainsi sont-ils sur les étagères de " ma librairie" !
Dans le sentier aux herbes engourdies où nous nous étonnions, enfants, que la nuit se risquât à passer, les guêpes n'allaient plus aux ronces et les oiseaux aux branches. L'air ouvrait aux hôtes de la matinée sa turbulante immensité. Ce n'était que filaments d'ailes, tentation de crier, voltige entre lumière et transparence. Le Thor s'exaltait sur la lyre de ses pierres. Le mont Ventoux, miroirs des aigles, était en vue.
Dans le sentier aux herbes engourdies, la chimère d'un âge perdu souriait à nos jeunes larmes.
L'été et notre vie étions d'un seul tenant
La campagne mangeait l'odeur de ta jupe odorante
Avidité et contrainte s'étaient réconciliées
Le château de Maubec s'enfonçait dans l'argile
Bientôt s'effondrerait le roulis de sa lyre
La violence des plantes nous faisait vaciller
Un corbeau rameur sombre déviant de l'escadre
Sur le muet silex de midi écartelé
Accompagnait notre entente aux mouvements tendres
La faucille partout devait se reposer
Notre rareté commençait un règne
(Le vent insomnieux qui nous ride la paupière
En tournant chaque nuit la page consentie
Veut que chaque part de toi que je retienne
Soit étendue d'un pays d'âge affamé et de larmier géant)
C'était au début d'adorables années
La terre nous aimait un peu je me souviens.
L'été chantait sur son roc préféré quand tu m'es apparue, l'été chantait à l'écart de nous qui étions silence, sympathie, liberté triste, mer plus encore que la mer dont la longue pelle bleue s'amusait à nos pieds. L'été chantait et ton coeur nageait loin de lui. Je baisais ton courage, entendais ton désarroi. Route par l'absolu des vagues vers ces hauts pics d'écume où croisent des vertus meurtrières pour les mais qui portent nos maisons. Nous n'étions pas crédules. Nous étions entourés. Les ans passèrent. Les orages moururent. Le monde s'en alla. J'avais mal de sentir que ton coeur justement ne m'apercevait plus. Je t'aimais. En mon absence de visage et mon vide de bonheur. Je t'aimais, changeant en tout, fidèle à toi.
Je redoute l'échauffement tout autant que la chlorose des années qui suivront la guerre. Je pressens que l'unanimité confortable, la boulimie de justice n'auront qu'une durée éphémère, aussitôt retiré le lien qui nouait notre combat. Ici, on se prépare à revendiquer l'abstrait, là on refoule en aveugle tout ce qui est susceptible d'atténuer la dureté de la condition humaine de ce siècle et lui permettre d'accéder à l'avenir d'un pas confiant. Le mal partout déjà est en lutte avec son remède. Les fantômes multiplient les conseils, les visites, des fantômes dont l'âme empirique est un amas de flaires et de névroses. Cette pluie qui pénètre l'homme jusqu'à l'os c'est l'espérance d'agression, l'écoute du mépris.