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Pierre Brunel (Éditeur scientifique)
ISBN : 2253096350
Éditeur : Le Livre de Poche (01/10/1998)

Note moyenne : 4.35/5 (sur 1128 notes)
Résumé :
Comment lire Rimbaud aujourd'hui ?

Collégien trop précoce; adolescent trop pervers; poète trop différent; mystique trop incroyant ou incroyant trop mystique; aventurier trop cupide. Tout est démesure chez Rimbaud; rien n'y est indifférent. Le lecteur ne peut que s'y plonger tout entier. Son oeuvre est courte: elle peut, elle doit être lue d'un trait.
On trouvera donc ici, comme il se doit, les Poésies, Une saison en Enfer, les Illuminations. Ma... >Voir plus
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Critiques, Analyses & Avis (35) Voir plus Ajouter une critique
ThierryCABOT
15 mai 2013
Le mythe Rimbaud a la vie dure.
En 2010 une photographie de lui, âgé de vingt-six-ans, a été retrouvée fortuitement à Aden. Nous découvrons un jeune homme assez quelconque, l'air un peu compassé, en habit de bourgeois et dont le regard n'accroche plus la lumière. Neuf ans plus tôt, l'objectif de Fantin-Latour le montre en compagnie de plusieurs artistes (parmi lesquels se trouve Verlaine). Et là que voyons-nous ? Un adolescent aux yeux myosotis, les cheveux en désordre, le visage inspiré, qui semble ouvert à toutes les magies.
Quoi ! "Le passant considérable" que décrit Mallarmé aurait changé à ce point.
Malgré les preuves accumulées, un certain nombre de thuriféraires de l'épopée rimbaldienne n'ont pas voulu croire à une telle transformation. Ce Rimbaud-là ne ressemblait plus à un poète.
Et pourtant ! Cinq années tout au plus couvriront l'expérience créatrice de Rimbaud. Quatre verront naître ses chefs-d'oeuvre. Puis le silence... un silence définitif s'installera. A vingt ans déjà, "l'homme aux semelles de vent" avait abandonné la poésie, comme brûlé de l'intérieur et comme si elle n'avait été au fond qu'une parenthèse dans une vie d'aventures et de trafics.
A l'âge où d'autres poètes commençaient à peine à trouver leur style, Rimbaud, lui, mettait un point final à son oeuvre.
Sa précocité est confondante. "Le dormeur du val" et "Ma bohème" sont nés sous la plume d'un garçon de seize ans. A dix-sept ans,"Le bateau ivre" précédé de "Voyelles" annonce une poétique nouvelle.
Bientôt vont fleurir des poèmes inédits aux inflexions aériennes :
"Que comprendre à ma parole ?
Il faut qu'elle fuit et vole !"
"Une saison en enfer et "Les illuminations" composées avec fébrilité cloront cette expérience poétique hors du commun et menée à un rythme vertigineux.
Avec de menues maladresses et d'éclatantes réussites, Rimbaud devient l'égal des plus grands. Son incroyable plasticité littéraire lui fait emprunter dix voies différentes sans jamais se perdre. Vers classique, libéré, libre, prose poétique : rien en fait ne l'arrête !
Sentait-il confusément que l'accomplissement de son art lui dictait ces orientations successives ? Nul ne le sait. Rimbaud en tout cas se paie le luxe d'être toujours lui-même en se renouvelant toujours.
Etrange destin que le sien. Après avoir révolutionné la poésie française, Rimbaud fuit vers d'autres cieux. Il nous donne simplement congé.
Et la photographie que nous contemplons laisse un goût d'amertume, celui des illusions perdues.
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Endymion_70
30 janvier 2017
Difficile de critiquer votre oeuvre Monsieur Rimbaud, vous qui fûtes aussi bien génie, poète, trublion scabreux, amant scatologique qu'affranchi interlope. O pourtant souvent je vous ai maudit, quand sur les feuilles à carreaux s'étalaient des colonnes de mots. Vos quatrains, alexandrins et autres sonnets sonnaient le glas de nos randonnées et nous rendaient chagrin. Je vous ai haï quand vous clamiez « on n'est pas sérieux quand on dix-sept ans », un âge où c'était l'ombre de vos gibets noirs qui dansaient pour moi maigre paladin du diable. Je marchai comme vous avec des semelles de vent sur un sol ondulant et friable, bien loin du « petit wagon rose avec des coussins bleus »que nous rêvions tous les deux pour l'hiver. « Oh ! Je ne me plains pas, Je te dis mes bêtises, C'est entre nous. » Parfois nous demeurions deux incompris quand vous vous prôniez parnassien, « ô notre funèbre oiseau noir » s'envolait très vite et ces déchirements passagers s'estompaient. Nous reprenions nos cheminements, rêvions les mêmes chemins de traverses. Je suivais sans le savoir votre ombre dans ces rues de Douai où nous nous échappions, j'ai palpé votre inspiration quand le hasard me poussa dans cette Charleville que vous fuyiez. « Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien ». Vous étiez là quand « le jeune homme, devant les laideurs de ce monde Tressaille dans son coeur largement irrité Et plein de la blessure éternelle et profonde ». Vos vers bâtissez un nouvel espoir, repoussez les noirceurs « Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir », c'était la fin d'une saison en enfer, les illuminations, le nouveau temps où « on s'éveillait matin, on se levait joyeux ». Je laissai « le vent baigner ma tête nue » sur votre bateau ivre qui pourtant ne m' enthousiasma guère lorsque j'étais en pleine tempête c'est bien plus tard que vous vous dressâtes sémaphore, que votre plume me terrassa enfin.
Dans cette nuit noire, ensemble nous veillons.
A l'heure où le ciel rose impose son grand coeur
Comme on pose un baiser sur le front d'une femme,
Je m'en vais jusqu'au lac pour y voir votre flamme
Surgir de l'onde calme et réchauffer mon pleur. Et je peins, Angela, je peins dans la douleur,
Je peins sur la grand' toile étoilée de mon âme
Votre esprit qu'il me reste, et qui sur l'eau s'exclame ,
Je peins, doux m'écriant : « Revoici la couleur ! »
Puis je danse toujours près du chevalet rouge,
Et je sens votre mort soudainement qui bouge,
S'approchant pour glisser au profond de mes mains ,
Et nous tournons, tournons, ainsi qu'en ma mémoire,
Quand les soirs nous allions jusqu'aux petits matins
Nager dans un poème et peindre la nuit noire. (Les Veilleurs)
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uzun
01 juin 2014
Quelle critique peut-on faire lorsqu'il s'agit d'une oeuvre si connue et si souvent visitée… On ne peut parler que de sa propre rencontre avec elle qui est toujours unique et souvent multiple. J'ai découvert Rimbaud il y a vingt ans et j'y ai replongé récemment. Arthur Rimbaud c'était ma porte vers la poésie moderne !
Je constate que mes textes préférés restent les même : Après le déluge, Enfance, Phrases, Veillées, Aube, Alchimie du verbe. Et encore une fois Veillées ! Les rimes ne m'intéressent plus. Elles font partie de la « virtuosité » du langage alors que depuis quelques années je tends uniquement vers le sens poétique. La même chose m'arrive dans la musique, dans l'interprétation musicale. Jouer Bach avec ses tripes et laisser tomber les oeuvres techniques !
Avant je me disais que mon expérience (petite) du français m'empêchait de profiter pleinement de tous les poèmes de Rimbaud. Mais même actuellement, certains de ses textes ne sont pour moi que de beaux objets sonores, ou visuels, sans le naturel qui m'est nécessaire pour éprouver de l'émotion véritable.
Rimbaud dans Une saison en enfer déclare lui-même : « La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe. Je m'habituai à l'hallucination simple ; je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d'un lac ; les monstres, les mystères ; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi. Puis j'expliquai mes sophismes magiques avec l'hallucination des mots ! Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. »
Je pense que quand un poème me plaît c'est que j'ai eu les mêmes hallucinations que lui ! Finalement la question principale est la même pour tout art moderne : cette création-là, relève-t-elle des « combats spirituels » ou de l'amusement ou de la provocation ? …
Mais encore une fois le début des Veillées c'est mon poème préféré de toujours !
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Petitebijou
05 décembre 2011
Une fois de plus, je vais rendre hommage à l'éducation nationale, à qui je dois tant de découvertes ! Je me souviens comme si c'était hier de cette après-midi de mes douze ans, en cinquième, quand nous étudiâmes "Le dormeur du Val" d'un certain Arthur Rimbaud. du choc ressenti à la lecture de ces vers :
"Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit."
La semaine précédente, ma crise d'adolescente s'était déclarée avec autant de violence que la poésie de Rimbaud pour qui je fus prise d'une grande passion. J'étais dans un collège privé catholique, et on nous présenta l'auteur comme un très bon élève (ce qu'il était), passant allègrement sur les côtés sulfureux de sa vie, nous évoquant sa relation avec Verlaine comme "une très belle amitié". Peu importe, le ver était dans le fruit, et c'est avec délectation que je découvris par moi-même ce qu'était réellement Rimbaud. Aujourd'hui je réalise la chance d'avoir croisé Arthur, cet adolescent, moi-même adolescente. Une bien belle inititiation !
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Tempuslegendae
11 novembre 2012
Dans une notice, voici ce que j'ai pu y lire: «Les illuminations ont le voile mystérieux de l'énigme. La critique littéraire s'interroge toujours sur la date de composition de ces proses rimbaldiennes. le point est important: il détermine l'optique que l'on a de l'ascension créatrice d'Arthur RIMBAUD. Les illuminations sont-elles l'exercice du Voyant qui les aurait composées avant une saison en enfer, ou la flore géniale d'un esprit qui a dépassé les hantises adolescentes pour s'aboucher au souffle redécouvert de la poésie vraie?»Ce passage paraît difficile à saisir mais il l'est moins après la lecture, ou plutôt dire le contexte d'écriture des Illuminations. Tout d'abord, cette dernière oeuvre citée est un recueil de poèmes dont la rédaction a duré trois années. Rimbaud était lié à Verlaine, ce n'est un secret pour personne, et ces longs voyages faits entre eux à travers l'Europe ont favorisé leur amour, mais aussi l'écriture, beaucoup de concertation, d'effusion parfois. On parle aussi d'adolescence, mais il faut se souvenir aussi que RIMBAUD a écrit la plus grande partie de son oeuvre poétique entre 16 et 20 ans. Son écriture était aussi violente et impulsive que son caractère, sa jeunesse libérée, son mal-être surtout. Souvenez-vous du «bateau ivre», ou bien «le dormeur du val»? Malgré ça tout n'est pas saisissable chez le poète, parfois déroutant, pourrions-nous dire. Considérons «Barbare» par exemple: «Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et choc des glaçons aux astres… ». Faute d'avoir pu déchiffrer cette énigme de mots, le lecteur ne peut aller au bout des intentions pourtant très construites de RIMBAUD.A défaut de savoir, nous sommes condamnés à rester à la surface de son livre. Nous devinons un texte à la tournure paradoxale, des propos ambigus, un réquisitoire ardent, enfin le rêve fou d'un monde nouveau. Déjà, on pressent que Rimbaud est à la recherche de formes nouvelles du langage. «Poète maudit» comme on eut parlé de lui, RIMBAUD n'en reste pas moins un poète hors norme dont l'oeuvre ressemble à sa vie, c'est-à-dire incluant une notion de défi, de mystère, certainement valeur de combat. Les textes du poète constituerait-il la clé de voûte de la poésie française? Nous n'en sommes pas loin.
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Citations & extraits (138) Voir plus Ajouter une citation
Aurel82Aurel8225 avril 2017

Ophélie

I

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
- C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits ;
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;

C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu !

III

- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
+ Lire la suite
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OrpheaOrphea19 juin 2010
Le dormeur du Val

C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

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Aurel82Aurel8202 avril 2017
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
+ Lire la suite
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Nastasia-BNastasia-B18 octobre 2015
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.

SENSATION.
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LydiaBLydiaB20 décembre 2012
Le bal des pendus

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël !

Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles:
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
Se heurtent longuement dans un hideux amour.

Hurrah! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse !
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
Hop! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse !
Belzébuth enragé racle ses violons !

O durs talons, jamais on n'use sa sandale !
Presque tous ont quitté la chemise de peau;
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau:

Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton:
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux, raides, heurtant armures de carton.

Hurrah! la bise siffle au grand bal des squelettes !
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
Les loups vont répondant des forêts violettes:
A l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...

Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres:
Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés !

Oh! voilà qu'au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre:
Et, se sentant encor la corde raide au cou,

Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.
+ Lire la suite
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