Entre les murs du Colegio Nacional de Buenos Aires règne une discipline stricte, implacable et cruelle. Maria Teresa, vingt ans, toute nouvelle surveillante de la classe de troisième, a pour mission de veiller à ce qu'aucun élève ne déroge aux règles de bonne conduite. ... > voir plus
Ce court roman argentin a été porté à l'écran l'an passé sous le titre "L'œil invisible". L'action se passe entre les murs d'un collège aux heures les plus sombres de la dictature argentine. La jeune surveillante Maria Teresa a si bien intériorisé la discipline rigoureuse qui y règne qu'elle pousse le zèle jusqu'à traquer d'éventuels fumeurs dans les toilettes des garçons. Enfermée dans un WC, elle est troublée par les bruits qu'elle entend et les odeurs qu'elle capte. Le film comme le roman rendent bien l'atmosphère oppressante de cette institution quasi-militaire où les jeunes gens sont privés de toute singularité. Tout tourne autour de l'héroïne qui habite chaque scène. le trouble qu'elle ressent face aux élèves dont la surveillance lui incombe et face au surveillant général est très bien rendu. Les rares excursions hors du collège la mènent dans le minuscule appartement qu'elle partage avec sa mère dépressive.
L'intrigue rappelle "La Pianiste" de Elfriede Jelinek. L'héroïne de "Sciences morales" a 20 ans de moins que celle du roman de Jelinek - adapté à l'écran par Michael Haneke avec Isabelle Huppert. Tout porte à croire qu'elle vieillira comme elle, transformant sa timidité et son ignorance en une sexualité malsaine.
"Sciences morales" est une métaphore qui démonte le mécanisme transformant des gens ordinaires en oppresseurs et revisite au passage le statut de victime ou bourreau. Le récit, qui se situe sous les dernières heures de la dictature militaire argentine (campagne des Malouines), en devient universel. Toute l'originalité de la démarche de Martin Kohan tient au fait qu'il nous permet de faire cette analyse uniquement en nous décrivant le quotidien de Maria Teresa, son travail de surveillante au Colegio Nacional, célèbre institut, ses veilles zélées cachée dans les WC hommes, son quotidien auprès de sa mère malade, contexte dans lequel on l'appelle d'ailleurs Marita, la dotant d'une autre identité.
Kohan écrit tout son récit au présent à la 3ème personne, tel un observateur extérieur qui nous dépeint ses personnages sans jugement. La sobriété de son style sied parfaitement à son récit plutôt grave. Martin Kohan a reçu le Prix Herralde de Novela en 2007 pour ce roman. Le réalisateur argentin Diego Lerman l'a adapté en 2010 au cinéma sous le titre "La mirada invisible".
Une jeune surveillante dans un collège prend très à cœur la bonne conduite des corps, des tenues, la remise en ordre des moindres signes de subversion dans l'Argentine des années 80. Perfectionniste à l'extrême, Maria Téresa sera amenée à rechercher la fumée d'éventuelles cigarettes dans les toilettes des garçons. Cette traque, considérée comme un devoir moral, dans des lieux si étrangers à son savoir, est particulièrement bien rendue par l'écriture et les sensibles variations de ces heures d'attentes. De l'éveil de ses sens, de son corps, au viol par son supérieur, l'implacable discipline imposée aux autres se manifestera aussi, faut-il en être surpris-e, par la radicale violence d'un homme sur cette jeune femme. Le style incisif mais jamais appuyé de Martin Kohan nous entraine, sans violence des mots, dans une implacable présentation de la spirale des dominations. Un beau second livre après le déjà singulier Dix-sept secondes hors du ring (Seuil, Paris 2007)
- Pour une femme, vous tenez très bien votre poste imaginaire.
Maria Teresa ne comprend pas du tout ce que M. Biasutto a voulu dire par là, mais il lui semble préférable de l'accepter et d'approuver plutôt que de demander des explications.
- Je fais seulement mon devoir.