L'avant-propos signé
Ursula le Guin elle-même permet de faire un peu le tri parmi les différentes publications liées au monde
Terremer. L'auteur explique ce besoin après les quatre premiers livres (les trois premiers sont regroupés dans
Terremer, le quatrième étant
Tehanu) de signifier autre chose dans ce monde, d'en raconter les précipices et les monts restés encore secrets. Elle écrit notament : "sept ou huit ans après la parution de
Tehanu, on m'a priée d'écrire un texte dans l'univers de
Terremer. Un coup d'oeil sur la contrée a suffi à me montrer qu'il s'y était passé des choses pendant que je regardais ailleurs".
Là est la force de le Guin, effectivement, son monde est bien vivant, il capte sans mal la même essence de réalité que le notre. Faut dire que tous ces personnages, Ged et Tenar d'une part, mais
Tehanu ou Diamant et d'autres encore, tous ces personnages donnent tellement de matière que leur réalité ne fait aucun doute.
A ce propos, elle ajoute : "construire ou reconstruire un monde qui n'a jamais existé, une histoire totalement fictive, exige un type d'étude quelque peu différent [aux historiens], mais l'envie et les techniques sont les mêmes. On examine ce qui se passe, on essaie de voir pourquoi ça se passe, on écoute ce que les gens disent, on observe ce qu'ils font, on y réfléchit longuement, et on essaie de la relater en toute honnêteté, de telle sorte que le récit pèse et fait sens."
C'est si facile ! Vous écoutez, recueillez les dires et les couleurs, et retranscrivez le tout, et hop, le livre nait ! Oui mais si toutes les naissances se valent, on sait bien que les individus évoluent différemment, indépendament et surtout se réalisent conplétement à maturité.
Ursula le Guin est un écrivain mature, son monde l'est aussi et chacune des histoires qu'elle propose dans ces "
Contes de Terremer" recelle une secrète pépite. "Le Trouvier" raconte l'origine de Roke en un récit emprunt d'aventure magique, sa nécessité est portée par la mise en situation des rapports complexes qui lient les femmes et hommes de magie sur
Terremer (encore une fois
Ursula le Guin se pose en fémisniste convaincue, et elle convainct sans mal). C'est à la fois exalté et totalement indipensable pour qui veut comprendre la complexité des forces qui agitent Roke. "Les os de la Terre" est un conte et se lit comme tel : une histoire magique propice à méditer. "Rosenoire et Diamant" surprend au début par sa legéreté, c'est la nouvelle sans doute la plus faible du recueil. Enfin "Dans le grand Marais" et "Libellule" jalonnent
Terremer de leurs significations, ces deux nouvelles recellent tout le talent de le Guin, ses facultés à mettre en abîme, on dirait abimer qu'on serait tout aussi proche de la vérité. La folie qu'engendre le pouvoir (ici célébré par la magie) est décortiquée par
Le Guin avec maestria, elle précipite ses personnages dans le tourbillon de son monde à elle. Essentiel !
Je finis là par une autre citation tirée de l'avant-propos : " la Fantasy marchande ne prend pas de risque et n'invente rien : elle imite, elle vulgarise. elle recycle les vieux thèmes pour les dépouiller de leur densité intellectuelle et éthique, et pour changer leurs intrigues en violence, leurs acteurs en marionnettes, leurs vérités premières en platitudes. Les héros brandissent leur épée, leur laser, leur baguette magique, aussi mécaniques que des moissonneuses-batteuses : la récolte n'a d'objet que le profit".
Inutile de vous dire que vous ne risquez pas de croiser
Ursula le Guin en ce terrain-là, elle a choisi la liberté depuis longtemps.