Il ne s'agit pas d'un journal intime, d'un document sur l'auteur, mais bien d'une lecture fictionnelle d'un quotidien d'écrivain. On n'apprendra pas comment elle est venue à l'écriture, les études qu'elle a suivies, ses amours ou ses morts – quoique ses morts, un peu quand même. Ce quotidien pourrait être le sien, celui d'une femme célibataire à la mère malade, timide et gauche… Bien plutôt, l'auteur ici mise en scène rejoint son personnage fétiche, la femme ni jeune ni vieille, ni belle ni laide, vaguement déconnectée, timide jusqu'à l'aphasie mais toujours de bonne composition. On ne saura pas grand-chose, d'ailleurs, de l'écrivain ni de ses écrits, sinon qu'elle en vit. Pas très bien. Toute entière soumise aux phénomènes, elle ne quitte le récit de ses déambulations que pour plonger dans l'un ou l'autre souvenirs signifiants. Comment elle a persuadé son petit frère qu'il avait en fait été jeté dans le puits à la naissance et qu'il était donc son propre fantôme, comment ce visage de bébé hurlant la poursuit depuis. Comment les plis des coudes de sa grand-mère laissaient apparaître des visages.
Au rang des motifs, on retrouve donc des thèmes récurrents chez l'auteur – les hôpitaux, le classement, l'eau, la mémoire – organisés en un grand archi-thème où chaque motif se répond et trouve dans l'autre sa suite logique. Je suis loin d'avoir lu toutes ses œuvres, mais je n'ai pas retrouvé en revanche la froideur clinique d'
Hôtel Iris ou
La grossesse, pas plus que le désespoir insondable de
Cristallisation secrète. C'est dommage, c'est un peu ce que je préfère chez elle. Dans les trois quarts des textes, il ne se passe rien. Mais rien. Tellement rien qu'un se sent bête parce que forcément, on a loupé l'essentiel. le récit du festival de bonzaïs ou de la fête sportive de l'école élémentaire m'ont laissée de marbre – que voilà des thèmes particulièrement peu évocateurs. À côté de cela, il y a de vraies merveilles : le récit du chemin de mousse, la déambulation dans le festival d'art contemporain ou encore un très court texte à propos d'une paire de chaussures – bref et très émouvant parce que totalement inattendu. Ces trois textes donnent un bon exemple de cette littérature du glissement qui semble faire le cœur de Manuscrit zéro. Comment glisser du banal à l'étrange, l'improbable, le merveilleux (l'avant-dernier texte est effectivement écrit comme un conte de fées – sans fée – avec des épreuves, des créatures formidables, un chemin à parcourir, le tout dans le cadre d'une visite guidée. Excellent, excellent texte. Encore une fois : excellent texte).
Manuscrit zéro souffle des pistes d'écriture. L'écrivain comme un voleur, un usurpateur, quelqu'un qui se faufile là où il n'a pas lieu d'être (à l'instar des resquilleurs de cocktails, de fête d'enfants). L'écrivain comme un microscope humain qui observe d'un regard permanent et sans faille jusqu'aux éléments les plus infimes, jusqu'à ce qu'ils s'étalent et s'épanchent avant de devenir totalement autres et littéralement monstrueux. L'écrivain à mi-chemin entre maintenant et avant, plutôt plus doué pour avant que pour maintenant. Demain n'entre pas vraiment en ligne de compte / conte. Créature ultra exigeante et presque rigoriste (voir à ce sujet le texte sur les « grandes lignes » et son rapport à son correcteur, impressionnant), l'écrivain est un peu ridicule aussi. Fait nouveau, que j'ai peu trouvé dans les romans d'
Ogawa, cet humour un peu gêné. Elle se peint souvent comme gauche, souris discrète et déplacée, sans répartie. Elle n'a pas le beau rôle, elle pleure devant des images de bébés et envisage d'en voler un, elle tient la chandelle, elle est toute seule, tout le temps. On la sent bien embêtée, parfois, devant la bizarrerie des autres. Clairement, ce n'est pas une héroïne, pas une « force qui va ». Un œil grand ouvert, plutôt.
L'un dans l'autre, je ne sais pas si ce Manuscrit zéro est une très bonne porte d'entrée pour l'œuvre d'
Ogawa. Je pense qu'il rebuterait un lecteur non acquis à la cause. En raison de cette lenteur, de ces petits riens pas très passionnants si on n'y regarde pas de près. Ce n'est pas vraiment une œuvre exigeante, cela dit – j'évite en général de commenter le style d'une traduction, mais le phrasé est simple, élégant, mesuré, sans pour autant être impersonnel. Il demande d'être attentif. Ce qui n'est pas toujours facile. Mais il se dégage de ces textes une sorte de force tranquille totalement captivante, un tempo particulier, tout en transitions douces, en instants suspendus, en accords friables entre dedans et dehors, soi, le monde, avant, après. Pas de quoi changer votre vie, mais une somme de minuscules secondes intenses, élevées au rang d'univers. Et qui donnent à penser, toujours essentiel...