Premier livre de Mishima dans lequel je me plonge et ceci suite à ma lecture du très beau livre de
Laszlo Krasznahorkai «
Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par les chemins, à l’est par un cours d’eau». J'avais lu ce livre, dans un premier temps, sans me préoccuper des références à la littérature et la civilisation japonaises.
L.
Krasznahorkai y fait indirectement allusion à plusieurs temples de Kyoto et les réunit en un seul temple où se trouve un jardin inoubliable. En le reprenant j'ai eu envie d'en savoir plus. J'aime qu'un livre me renvoie vers un ou plusieurs autres, j'ai l'impression de partir pour un long voyage de découverte, à l'aventure.
Concernant
Le Pavillon d'or, j'ai d'abord été contempler quelques magnifiques photos et appris, par l'un des commentaires, qu'en 1950 un moine de ce temple y a mis le feu et que ce fait divers avait servi de base à Mishima pour son roman «
Le Pavillon d'or».
Je ressors de ma lecture fascinée par la beauté de ce texte, beauté poétique, érotique et perverse offrant le même contraste que ces ciels noirs où un orage se prépare, éclairés et magnifiés par le soleil avant de l'engloutir.
Son père, sentant sa fin proche, va présenter son fils Mizoguchi au prieur du temple du «Pavillon d'Or» avec lequel il est ami. Ce temple, Mizoguchi en a rêvé, l'a sublimé :
« Pareil à la lune dans le ciel nocturne,
Le Pavillon d'or avait été édifié comme un symbole des temps de ténèbres....
Le Pavillon d'or m'apparaissait comme un magnifique navire franchissant l'océan des âges....
Le Pavillon d'or nous arrivait du fond d'une nuit immense, une traversée dont on ne pouvait prévoir la fin. Pendant le jour, l'étrange vaisseau jetait l'ancre avec un air d'innocence, se soumettant aux regards curieux de la multitude ; mais la nuit venue, puisant dans les ténèbres d'alentour une force neuve, il enflait son toit comme une voile et gagnait le large.»
Et quand il y entre comme novice après le décès du père, le «Pavillon d'or» le pénètre de sa beauté «Quand je levais la tête vers
Le Pavillon d'or, ce n'est pas seulement par les yeux qu'il pénétrait en moi, mais aussi, semblait-il, par le crâne. de la même façon qu'en plein soleil ce crâne devenait brûlant, ou était instantanément rafraîchi par la brise du soir.»
Si «
Le Pavillon d'or» devient pour lui la personnification de la beauté , son existence lui est un affront à lui le bègue qui se sent si laid, si indigne d'un regard. Elle vient s'interposer entre lui et le monde, entre lui et ses rencontres féminines. Il veut aussi dérober cette beauté au yeux du monde. Ce qui, après un long cheminement complexe, entraînera le geste final.
Des scènes sont inoubliables en particulier celle de cette belle jeune femme qu'il entrevoit lorsque, en compagnie de son ami lumineux Tsurukawa, ils se rendent au Nanzenji, autre temple de la secte Rinzaï, proche du Pavillon d'Or : "Sans rien changer à sa pose parfaitement protocolaire, la femme, tout à coup, ouvrit le col de son kimono. Mon oreille percevait presque le crissement de la soie frottée par l'envers raide de la ceinture. Deux seins de neige apparurent. Je retins mon souffle. Elle prit dans ses mains l'une des blanches et opulentes mamelles et je crus voir qu'elle se mettait à la pétrir. L'officier, toujours agenouillé devant sa compagne, tendit la tasse d'un noir profond.
Sans prétendre l'avoir , à la lettre, vu, j'eus du moins la sensation nette, comme si cela se fût déroulé sous mes yeux, du lait blanc et tiède giclant dans le thé dont l'écume verdâtre emplissait la tasse sombre - s'y apaisant bientôt en ne laissant plus traîner à la surface que de petites tâches - , de la face tranquille du breuvage troublé par la mousse laiteuse".p95
Mizoguchi retrouvera dans d'autres circonstances cette femme et ce beau souvenir en sera terni.
La nature est omniprésente, dans des descriptions minutieuses et émouvantes. Présence aussi, menaçante, en bruit de fond, des bombardements américains qui annoncent la fin du Japon traditionnel. Il y a une multitude de facettes dans ce beau livre qui appellent d'autres lectures.
Et cette lecture du Pavillon d'Or, loin de diminuer la beauté du livre de
Laszlo Krasznahorkai qui m'y a conduit l'épaule et forme un pont qui permet d'aller de l'un à l'autre.