Récemment,
Christine Orban,
Sophie Fontanel et bien d'autres nous parlaient de leur mère, parfois absente ou étouffante,
Jacqueline de Romilly, dans ce roman autobiographique délibérément paru (par pudeur) postmortem ( l'auteur venant de décéder à l'âge de 97 ans) campe, elle, un portrait élogieux de "
Jeanne" , sa mère adorée, celle qui a aimé sa fille unique d'un amour inconditionnel.
Pour décrire "
Jeanne au bracelet", surnom donné par ce bracelet d'argent arboré sur une photo par celle qui, d'origine modeste, aimait se déguiser, les adjectifs ne manquent pas:rieuse,enjouée,honnête,droite,dévouée,exigeante,sentimentale,travailleuse,talentueuse,élégante,à la mode,aimante, mais aussi parfois solitaire, mélancolique, vulnérable comme effrayée par le bonheur.
Jacqueline de Romilly, nous livre ici ses souvenirs d'enfance(parfois embellis mais toujours fidèles) mais aussi sa vie et celle de sa mère, une vie longtemps commune, fusionnelle après la mort de son père au front de la guerre de 14,une vie voulue par l'une et concédée par l'autre qui sera toujours "ma petite fille". Une complicité de chaque instant , comme lorsqu'elles regardent de leur fenêtre l'unique acacia ployer sous les fleurs,se métamorphoser au fil des saisons avec son ciel, son ciel et son soleil, un soleil où elles pénètrent ensemble.
Après avoir connu des succés littéraires (publications chez Grasset),
Jeanne Malvoisin, qui dans sa jeunesse ouvrait des yeux ravis sur les promesses du monde,vivra dans l'ombre de sa fille, brillante hélléniste qui deviendra l'académicienne connue et reconnue, poussée au maximum de ses possibilités(ne lui a t elle pas offert les 7 volumes en grec-latin de
Thucydide pour réviser son grec durant les vacances) et l'accompagnera dans ses multiples déplacements ou conférence après la séparation d'avec son époux. On lui connait une seule liaison en 1930 avec un musicien charmant surnommé "le brigand" que la guerre interrompra.
Une fille qui a poussé l'identification jusqu'à épouser un juif comme son père ( aimé par
Jeanne catholique d'un amour passionné et choisi par provocation) ce qui lui vaudra durant l'occupation d'être interdite d'enseigner le grec.
Donc un excellent livre, un regard tendre,un hommage pudique empreint toutefois de culpabilité (qu'il est donc dur d'être tout pour un être cher, c'est parfois quelque peu étouffant et passible d'ingratitude) et tout un pan d'histoire puisqu'il s'étend sur le siècle entier.
Un livre à rapprocher de celui d'
Albert Cohen (
Le Livre de ma mère) où la mère n'a vécu que pour son fils et où le fils pleure sa mère disparue tout en se reprochant son ingratitude.