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Quand la littérature jeunesse tombe sous le charme de la magie wiccane

Interview : Marie Alhinho à propos de Wicca : Le Manoir des Sorcelage  

 

Article publié le 28/05/2020 par Nathan Lévêque

 

Quand on interroge Marie Alhinho sur ses personnages, elle parle d'eux « comme des amis ». Et c'est vrai qu'à lire ses romans, que ce soit la facétieuse Orphéa Fabula, une espionne du voyage dans le temps, ou les héros de Wicca : Le Manoir des Sorcelage, son dernier roman publié aux éditions Poulpe fictions et sélectionné dans la catégorie Jeunesse du Prix Babelio 2020, on deviendrait volontiers l'ami de ses protagonistes lumineux et sympathiques.

 

Explorant l'imaginaire mais aussi l'adolescence avec tendresse, cette jeune auteure de littérature jeunesse nous fait même découvrir dans ce dernier ouvrage une pratique de la magie naturelle et bienveillante. Laissez-vous ensorceler par le Manoir des Sorcelage et les mots de cette écrivaine qui a beaucoup à nous raconter...

 

 

Légende ou peut-être pratique ancestrale que la littérature explore elle-même depuis des centaines d’années, la sorcellerie semble pourtant susciter aujourd’hui une certaine fascination. Cela se traduit dans l’exploration du sujet par des livres de natures très différentes (romans, essais, littérature jeunesse, livres pratique…) ou dans le retour de certaines pratiques que l’on pourrait assimiler à de la sorcellerie. Pourquoi, selon vous ? Pensez-vous par ailleurs que votre roman Wicca aurait pu exister de la sorte s’il avait été publié il y a quelques années ?

Je pense que le surnaturel a toujours fasciné, quelle que soit l’époque. Lorsque les découvertes physiques n’expliquaient pas encore les phénomènes naturels tels que les éclipses ou la foudre, par exemple, les hommes se tournaient volontiers vers la fiction. Les différentes mythologies, avec à leurs fondements une croyance véritable en des forces magiques à l’œuvre dans le cosmos, ont irrigué les imaginaires du monde entier. C’est aussi, à mon sens, l’origine des folklores locaux.

Aujourd’hui encore, il y a bien des phénomènes que l’on peine à expliquer malgré le sentiment d’omniscience octroyé par la post-modernité. Malgré le culte de la Raison à l’œuvre, dans les sociétés occidentales en tout cas, on ne peut pas nier que les impressions de déjà-vu, l’empathie supersensible de certaines personnes ou la sensation de présence dans les vieilles bâtisses, interrogent, effraient, fascinent… Il me semble que les sciences ne sont pas aptes à tout traduire.

Je pense que la wicca dans ses manifestations contemporaines est une réponse à cette incapacité du modèle positiviste à fournir des réponses. Pendant trop longtemps, on a écarté les « croyances de bonnes femmes » en ne s’appuyant que sur les raisonnements scientifiques, mais aujourd’hui je pense qu’un tournant à 180° est en train de s’opérer, une sorte d’humanisme nouveau, remettant au centre des préoccupations l’humain dans son environnement, le vivre-ensemble, les émotions, etc.

Pour moi, le retour aux valeurs essentielles de l’être est symptomatique d’un désir de se détacher de l’hypercapitalisme qui s’appuie sur un socle double et doublement dangereux : le patriarcat, qui cherche à uniformiser (voire enterrer) les sensibilités, et le consumérisme qui détruit la planète. La wicca, dépolitisée au sens où c’est un mode de vie qui ne s’appuie pas sur les systèmes politiques traditionnels, est pourtant une parole puissante des femmes et des hommes qui veulent mieux vivre.

Mon roman aurait eu sa place auparavant, parce que la figure de la sorcière est indémodable, mais le concept de la wicca aurait été perçu par le plus grand nombre comme une fantaisie issue de mon imaginaire. Ancré dans les années 2010, le nom « wicca » prend un tout autre sens, car cette forme de sorcellerie du quotidien revient à la mode et semble plus familière, même à ceux qui ne la pratiquent pas. C’est le support métaphorique idéal pour évoquer les émotions adolescentes.


Vous plongez les jeunes lecteurs et lectrices dans une forme de magie très particulière : la Wicca. Pouvez-vous nous raconter en quelques mots en quoi consiste cette pratique de la magie ? Pourquoi avoir fait le choix de vous intéresser à cette sorte de sorcellerie ?

N’étant pas wiccane moi-même, je pense que je ne suis pas la mieux placée pour l’expliquer, mais je vais faire de mon mieux ! La wicca n’est pas uniquement une pratique magique, c’est un véritable mode de vie fondé sur un rapport à l’univers qui va à rebours du monde patriarcapitaliste destructeur dans lequel nous vivons. Ce mode de vie est fondé sur le respect de la nature et de ses forces, et par extension de tout ce qui vit : le royaume végétal, animal, et bien sûr humain.

La magie au centre de ce mode de vie est donc une pratique naturelle et bienveillante. En aucun cas la magie au sens wiccan du terme n’est pensée comme surnaturelle. Ce n’est pas une magie phénoménale, mais une magie connectée à l’intime, au rapport de l’être avec son environnement. C’est pourquoi elle s’appuie avant tout sur des rituels simples, à la portée de tous, qui impliquent l’utilisation respectueuse des éléments naturels. Les cristaux, par exemple, y ont leur importance.

Au départ, c’est la facette esthétique de ces pratiques qui m’a attirée : les beaux comptes Instagram mettant en scène des petits chaudrons familiaux, de l’encens, des tirages de tarot, etc. Pourtant, lors de mes recherches, j’ai bien vite adhéré à l’esprit de la wicca. Même si je ne la pratique pas moi-même, je suis sensible à la manière dont ce mouvement redéfinit l’être et le vivre dans le cosmos (à différentes échelles, l’échelle de l’univers, mais aussi l’échelle du politique, de la famille, etc.).


Dans votre roman, vous mettez en scène des adolescents, un frère et une sœur faisant partie d’une famille de sorciers et sorcières mais qui mènent en apparence une vie normale – Avril et Octobre – et une jeune collégienne humaine, Nour, qui n’a a priori aucun pouvoir magique. De plus, lorsque Nour découvre la vraie nature de ses deux amis, elle est plus triste qu’ils lui aient menti qu’effrayée par la sorcellerie, centrant ainsi les sentiments éprouvés par ce personnage sur des problématiques adolescentes. Était-ce un choix intentionnel pour ancrer votre histoire dans le monde réel ? Avez-vous tendance à vous laisser guider par vos personnages quand vous écrivez ?

Pour moi, la thématique de la wicca est le support idéal pour évoquer les différentes facettes de l’adolescence, marquée par des émotions sismiques et une période de redéfinition de ses propres valeurs (par rapport au modèle familial). Le parallèle est assez évident, donc c’était important pour moi d’ancrer l’histoire dans un monde contemporain qui soit familier à mes jeunes lecteurs et lectrices. Je sais que, quand ils suivent les aventures de mes héros, ils peuvent se reconnaître en eux.

Par ailleurs, je voulais que ce roman aborde des problématiques qui me tiennent à cœur, comme le mal-être adolescent, le manque de confiance qui confine à la haine de soi, la masculinité des jeunes garçons, la communication saine, l’amitié. Évidemment, j’aurais détesté écrire un roman à clé, donc j’espère qu’il n’est pas moralisateur ! mais c’est important d’amener les enfants à une construction saine de leurs valeurs et de leur perception de soi. C’est ce que propose Wicca, du moins j’espère !

Pour répondre à la dernière question, oui pour moi la personnalité de mes personnages est centrale. C’est la locomotive du train, sans laquelle le roman ne peut aller nulle part. Même si j’écris le plan de mes histoires en amont, pour savoir vers quoi je me dirige, je sais que parfois les événements que j’avais imaginés peuvent être bousculés parce que c’est invraisemblable que les personnages agissent de la sorte. Ça, on ne peut le savoir que quand on les connaît bien. Comme des amis !

 




En plantant votre histoire dans le décor du Berry, vous vous inscrivez dans une certaine tradition, puisque cette région française est connue pour avoir des caractéristiques magiques ancestrales. A quel point les créatures et lieux que vous mettez en scène dans Wicca sont-ils inspirés de faits réels ? Quelles recherches a nécessité votre livre ? Avez-vous rencontré certaines difficultés ou frustrations à adapter le fruit de ces recherches à un roman pour la jeunesse ?

Née en Île-de-France, j’ai cependant vécu quelques années entre Bourges et Vierzon, dans le Berry. Avec ma maman, nous allions fréquemment rendre visite à la maison de George Sand, à la Châtre, où je m’empressais de prendre un fourmillement de notes. C’est avant tout le travail ethnographique de cette grande autrice, qui a consigné les légendes de sa région avant que la tradition orale ne disparaisse complètement, qui a inspiré la mythologie/le folklore de Wicca.

La plupart des créatures qui apparaissent dans le roman peuvent donc être retrouvées dans ses Contes rustiques, presque trait pour trait. Je citerais par exemple les lavandières de la nuit, qui effrayaient les errants noctambules près des points d’eau, mais aussi les traversieux et les pierres sottes ! Encore aujourd’hui, je suis étonnée que ce folklore si riche n’ait jamais été exploité par la fantasy contemporaine : il y a encore tant de créatures berrichonnes à mettre en scène !

À mon avis, ces contes et légendes se prêtent tout à fait à la littérature jeunesse. Toutes ces créatures sont des esprits frappeurs, au tempérament joueur et farceur, ce qui rend leurs extravagances loufoques et ludiques, parfaites pour les enfants (et les plus grands !). Il faut tout de même dire que les lavandières de la nuit font un peu peur : mon éditrice n’était pas certaine de vouloir évoquer des esprits de mères infanticides, mais je sais que les enfants adorent frissonner !


Wicca est votre cinquième roman, car vous avez déjà publié quatre tomes de la série Orphéa Fabula chez Poulpe Fictions. Néanmoins, vous êtes aussi très active sur Internet et notamment sur Wattpad. Cette plateforme d’écriture permet de publier un texte chapitre par chapitre et d’interagir directement avec les lecteurs au fur et à mesure de sa publication. Vous publiez en ce moment sur cette plateforme un roman intitulé Si noire est la nuit. Ces méthodes de publication différentes changent-elles conséquemment votre processus d’écriture ?

J’ai écrit une vingtaine d’ouvrages, dont une majorité sous pseudonyme, car c’est mon activité principale et donc mon moyen de subsistance. Cependant, j’aime aussi partager le processus d’écriture avec le public, toujours très curieux de connaître les coulisses d’un roman. Wattpad me permet ainsi d’offrir à mes abonnés la lecture gratuite d’un roman en cours. Je publie des chapitres avec plus ou moins de régularité, tout en leur proposant une anecdote ou un conseil d’écriture.

Ce principe m’a d’abord beaucoup effrayée, car je n’étais pas certaine d’être prête à recevoir des critiques au cours de la rédaction, ce qui m’aurait bloquée dans mon processus. Par ailleurs, j’ai longtemps eu très peur des réseaux sociaux à cause du cyberharcèlement, car nombreux sont ceux qui profitent de l’anonymat pour décourager les artistes et créateurs de contenu en ligne. Pourtant, ça n’a pas été le cas, heureusement ! Au contraire, Wattpad m’a énormément motivée à écrire.

Les lecteurs et lectrices sont heureux de découvrir une notification les prévenant que j’ai posté. Souvent, ils se jettent sur le chapitre et commencent à lire dans les minutes suivant sa mise en ligne. C’est très flatteur, et d’autant plus gratifiant lorsqu’ils commentent. Le principe du feuilleton, avec cliffhanger à la fin de chaque chapitre et des allusions directement adressées aux lecteurs et lectrices régulières, permet de fidéliser le lectorat qui réclame la suite. Peu à peu, on se lie au travers du texte.

L’écriture sur Wattpad est très codifiée. D’abord, il faut essayer d’écrire des chapitres assez courts, car les gens lisent souvent sur leur portable, ce qui n’est pas aussi agréable et n’aide pas à la concentration sur de longues durées. Par ailleurs, on y recherche des histoires addictives et rythmées, avec une place prépondérante accordée au personnage et au développement de sa psyché, de ses relations et de ses émotions, donc les dialogues sont particulièrement importants.  

Écrire sur Wattpad m’a beaucoup appris. C’est un univers à part, où le style d’écriture a son rôle à jouer, mais n’est pas aussi important que dans l’édition traditionnelle. Pourtant, c’est bien un exercice de style, puisqu’il permet d’apprendre la concision. C’est aussi une leçon de scénarisation et de dramaturgie unique, qui permet d’apprendre où réside l’intérêt des lecteurs et lectrices. La publication feuilletonnante réclame une parfaite maîtrise du suspense, donc c’est un défi constant !


Marie Alhinho à propos de ses lectures

Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

Ma malédiction, c’est d’avoir envie de me lancer dans un nouveau projet à chaque livre que je lis. J’aime un éventail de genres littéraires et, étant très touche-à-tout, j’ai envie d’expérimenter toutes les formes d’écriture qui m’interpellent dans mes lectures ! Cependant, si je dois citer le premier roman qui m’a donné envie d’explorer mon imaginaire, c’est Harry Potter. Par la suite, c’est Shades of Magic, de Victoria Schwab, qui m’a donné le courage de me lancer dans l’écriture à plein temps.


Quel est le livre que vous auriez rêvé d’écrire ?

J’aimerais pouvoir en citer un par genre littéraire, mais je vais parler du Maître des illusions, de Donna Tartt, qui rassemble tout ce que j’aime en termes d’esthétique, de style et de suspense.
 

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

J’imagine que cette question peut avoir plusieurs sens en fonction de la définition que l’on donne à la « grande découverte littéraire ». Pour moi, cela revient à demander quelles ont été mes rencontres décisives avec les livres, celles qui m’ont donné le goût de lire et qui ont forgé mon horizon d’attente en tant que lectrice et qu’autrice. Elles ont été multiples, en fonction des différentes périodes de ma vie. J’en ai eu trois : l’une en tant qu’enfant, la suivante en prépa et la dernière plus récemment.

Cette première rencontre, en tant qu’enfant, s’est faite avec les jeux de paronymie du Prince de Motordu, puis avec l’univers riche de Harry Potter. La deuxième, en tant qu’étudiante, s’est faite avec des textes épiques, parmi lesquels l’œuvre de J.R.R. Tolkien ou Quatrevingt-Treize, de Victor Hugo. Enfin, ma rencontre la plus récente s’est faite avec des textes poétiques et puissants pour ados, comme les romans de Joanne Richoux ou les récits en vers de Elizabeth Acevedo et de Sarah Crossan.


Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?

Sans surprise, je suis obligée de citer Harry Potter. J’ai dû relire chaque tome une vingtaine de fois.


Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

Les textes fondateurs de la pensée féministe, dont je connais l’essence mais que je n’ai jamais lus.


Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?

Pour différentes tranches d’âge : l’album Buffalo Belle, d’Olivier Douzou, qui évoque la fluidité de l’expression de genre avec subtilité et douceur ; La prophétie des magicyans, d'Hélène Breda, un roman fantasy épique à partir de 11 ans ; Silence radio, d’Alice Oseman, une perle de douceur qui permet de questionner sa sexualité quand on est ado (ou pas) avec bienveillance et intelligence.


Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?

J’imagine qu’il faut des livres pour tous les goûts, mais aujourd’hui j’évite de me tourner vers les monuments de la fantasy et de la science-fiction écrits par des hommes, toujours très sexistes…


Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?

Je pense que le motto qui me tient le plus à cœur au quotidien est la citation « Nolite Te Bastardes Carborundorum », issue de La Servante écarlate, de Margaret Atwood. Elle traduit le besoin de s’affirmer en tant que femme dans un monde dominé par le modèle patriarcal. La seconde, qui me donne du courage en tant qu’autrice professionnelle, est celle qui définit Delilah Bard, l’héroïne de Shade of Magic : « I’d rather die in an adventure than live standing still » (« Je préfère partir à l’aventure, quitte à en mourir. Tout plutôt que de vivre immobile »).


Et en ce moment que lisez-vous ?

Je lis souvent plusieurs histoires en même temps. Je viens de finir la dernière pépite de Joanne Richoux, PLS, publié en 2019 chez Actes Sud Junior, et sinon en ce moment je jongle entre le préquel de Hunger Games : La ballade du serpent et de l`oiseau chanteur..., de Suzanne Collins (pour référence, à l’heure où je réponds à cette interview, il est sorti la semaine dernière !), et ma relecture du tome 2 de Shades of magic de Victoria Schwab [lire notre interview de cette auteure]. Je suis une grande fan de relecture !

 

Découvrez Wicca : Le Manoir des Sorcelage de Marie Alhinho publié aux éditions Poulpe fictions.

 

Ce livre fait partie des 100 titres sélectionnés pour le Prix Babelio 2020. N'hésitez pas à voter ici

 

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