La Genèse de l'écriture, de Denise Schmandt-Besserat, traduit par Nathalie Ferron, postfacé par Grégory Chambon
Pour en savoir plus : https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782251452937/la-genese-de-l-ecriture
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Pour les civilisations antiques, l'écriture était un don divin. Les philosophes et les linguistes ont spéculé sur ses origines. À la fin du XXe siècle, des objets archéologiques ont permis de retracer l'évolution de pratiques aboutissant aux premières traces d'écriture en Mésopotamie. Bousculant le mythe et les certitudes savantes, leur étude a montré que les fonctions primordiales de l'écriture ne relèvent ni de la transmission, ni de la conservation du langage, mais de la gestion de biens.
La conception scientifique de la genèse de l'écriture découle des découvertes de Denise Schmandt-Besserat. Ce livre présente les preuves matérielles que sont les « jetons », examine leur évolution jusqu'à la transmission de leurs fonctions aux tablettes d'argile, puis analyse les implications socioéconomiques de ce processus multimillénaire, avant de restituer la classification des artefacts.
Cette démarche est comparable à celle d'André Leroi-Gourhan : elle introduit une problématique fondamentale dans le champ des études paléo-historiques en même temps qu'une méthode éclairant la relation entre une classe d'artefacts et l'évolution de l'humanité. Dans une postface inédite, Grégory Chambon fait le point sur les enjeux toujours actuels de cette oeuvre fondatrice.
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Vers 2000 avant notre ère, de l'Égypte à la Turquie, à l'Indus, à la Chine, au pourtour nord de la Méditerranée, des villes existent qui mettent en valeur le premier grand développement de la civilisation. Leur structure est singulièrement uniforme, mais ceci n'est pas pour surprendre, puisqu'on a vu que la cité n'est que l'élément expressif du nouveau dispositif fonctionnel pris par la collectivité humaine.
À toute époque, et aussi bien en Amérique qu'en Europe non méditerranéenne ou en Afrique noire, chaque fois que le groupe, ayant atteint le seuil agricole, franchit le seuil métallurgique, le même dispositif fonctionnel prend forme. La cité en est le moyeu. Elle est enfermée dans son enceinte défensive, centrée sur les réserves de céréales et le trésor. Les cellules qui l'animent sont le roi ou son délégué, les dignitaires militaires et les prêtres, servis par un peuple de domestiques et d'esclaves. Les artisans forment à l'intérieur du dispositif urbain une série de cellules généralement endogames ; leur sort est lié à celui des classes dirigeantes. [...]
L'évolution, depuis le développement des premières économies agraires, se fait donc dans le sens d'une sur-sédentarisation, par la suite de la formation d'un capitalisme qui est la conséquence directe de l'immobilisation autour des réserves de céréales. L'immobilisation aboutit à la formation d'un dispositif défensif entraînant inévitablement la hiérarchisation sociale. Cette hiérarchisation s'opère sur des bases normales puisque, comme un organisme vivant, le dispositif social possède une tête où s'élabore l'idéologie du groupe, des bras qui lui forgent ses moyens d'action et un vaste système d'acquisition et de consommation qui satisfait à l'entretien et à la croissance du groupe.
L'homme appartient à la catégorie des mammifères qui passent une partie de leur existence dans un abri artificiel. Il est différent en cela des singes dont les plus évolués ne font qu'aménager sommairement le lieu où ils passent une nuit, mais il se rapproche de nombreux rongeurs qui possèdent un terrier souvent très élaboré, terrier qui est le centre de leur territoire et souvent le lieu de réserve alimentaire.
Si l'esprit se montre rebelle à admettre de prime abord que les pommes soient un fluide, c'est à peu près pour les raisons qui ont valu longtemps à la baleine de passer pour un poisson et le rôle de l'investigation scientifique est de précisément franchir un tel stade.
Le fait humain par excellence est peut-être moins la création de l'outil que la domestication du temps et de l'espace, c'est à dire la création d'un temps et d'un espace humain.
"…il est trop souvent plus facile de substituer la pensée à la pensée que de reprendre le long détour des faits."
On peut moralement affirmer qu'il [l'homme préhistorique] ne peignait pas des mâchoires de mammouth pour faire passer agréablement les longues soirées d'hivers et qu'il ne plaçait pas des yeux dans le crane de jeune femme pour faire peur aux amis qui entreraient dans la grotte.
L'esprit est passablement désarmé lorsqu'il se trouve en présence de faits pour lesquels il ne dispose pas de référents. […] Les yeux ne voient que ce qu'ils sont préparés à voir.
LE GESTE ET LA PAROLE, tome I, Chapitre 1 : L'image de l'Homme.
Le triomphe de l’Homo sapiens a été de faire entrer le monde dans des colonnes, mais il serait absurde, la chose faite, de croire qu’une réalité, réellement saisie sous un de ses aspects, tient tout entière dans le système. Je suis honnêtement convaincu d’avoir pris au filet une certaine réalité de l’art paléolithique, mais je reste bien loin de penser que d’autres systèmes, avec d’autres moyens (à condition de les y mettre) ne saisiraient pas d’autres aspects du vrai.
Il est peut-être utile de définir également ce qui sera entendu ici par "religion", et tout d'abord de dire qu'aucune distinction ne sera faite entre religion et magie, faute de matériaux réellement fondés pour établir une séparation. Le sens même du mot "religion" sera très restreint dans son usage ; il est simplement fondé sur les manifestations de préoccupations paraissant dépasser l'ordre matériel.
Le rythme des cadences et des intervalles régularisés se substitue à la rythmicité chaotique du monde naturel et devient l'élément principal de la socialisation humaine, l'image même de l'insertion sociale, au point que la société triomphante n'a plus pour cadre qu'un carroyage de cités et de routes sur lequel l'heure commande le mouvement des individus.