AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures
>

Critique de JustAWord


JustAWord
  06 août 2020
Née pendant le festival des Utopiales en 2018, l'anthologie Nos Futurs des éditions ActuSF se propose de réunir scientifiques et auteurs/autrices atour d'un sujet brûlant d'actualité : le dérèglement climatique.
En se basant sur le rapport spécial du GIEC (Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat) sur les conséquences d'un réchauffement planétaire de 1.5 °C et en demandant à un panel de 800 lecteurs de choisir dix thèmes liés aux ODDs (Objectifs de Développement Durable) dudit rapport, l'anthologie dresse non seulement un état des lieux de la situation climatique actuelle mais s'intéresse également aux perspectives d'avenir et aux solutions à explorer tous ensemble pour un futur meilleur (et vivable).
Plus important encore, Nos Futurs forme dix « binômes » comprenant chacun un/des scientifiques et un/une auteur/autrice. Une façon ludique de parler de la science ou, à l'inverse, une façon documentée de produire de la fiction.
Il est, comme vous vous en doutez, fort ennuyeux et hors de propos de passer au crible les différents articles scientifiques (surtout lorsque l'on n'est pas spécialiste du domaine) et il ne sera donc question ici que de la forme et de la capacité de vulgarisation des articles de cette anthologie.
Nous nous pencherons davantage sur les textes de fiction qui relèvent tous, bien évidemment, de la science-fiction dans son sens premier, celui qui veut unir science et fiction.

Lutte contre la faim
C'est Claire Chenu et Sylvain Pellerin qui ouvrent le bal avec un article sur la faim dans le monde et une vulgarisation du principe de rendement des sols. Comme nombre d'articles par la suite, les deux auteurs tentent ici à la fois de faire le point sur la situation actuelle (qui fait froid dans le dos) et d'envisager des améliorations pour le futur. Sur ces entrefaites, Raphaël Granier de Cassagnac, l'auteur de Eternity Incorporated, nous offre un prolongement de cette réflexion sur les sols et l'agriculture grâce à La faim justifie les moyens. Ambélé, l'un des derniers êtres humains ayant survécu à une catastrophe climatique mondiale, raconte comment le monde a changé et comment l'homme a tenté de verdir le Sahara pour combler le déficit en sols cultivables. À la fois récit post-apocalyptique et réflexion dystopique sur le pouvoir des sociétats (aka les grands consortiums qui régissent le monde), la nouvelle exploite parfaitement l'une des idées de l'article scientifique attenant sur le colossal effort que demanderait la culture du Sahara. C'est aussi le récit d'une utopie naissante et, plus surprenant, une réflexion sur la surpopulation, fléau-tabou dont personne ne souhaite parler et qui, pourtant, semble la cause de la quasi-totalité des problématiques liées aux ravages climatiques entraînés par l'homme. Un texte excellent mais certainement trop didactique dans sa démarche (ce sera un défaut récurrent d'ailleurs de toutes les fictions de ce volume ou presque) qui dévoile facilement sa structure et liste les problèmes de la thématiques abordée à la queue leu-leu. Autre reproche mineur, la nouvelle s'inscrit dans l'univers de Thinking Eternity et semble jouer la carte de l'amuse-gueule pour attirer le lecteur vers le reste de l'oeuvre de l'auteur au lieu de pleinement assumer une histoire originale pour l'occasion. Cela reste néanmoins une solide introduction pour la suite.

Bonne Santé et Bien-Être
Pour cette seconde partie, le vétérinaire François Mouton vous explique le monde des microbes par le détail et en quoi le changement climatique bouleverse notre écosystème commun. Érudit, passionnant, parfaitement accessible pour le profane tout en arrivant à dégager d'importants éléments vis-à-vis de la récente épidémie du CoVid-19, l'article se lit d'une traite… tout comme la nouvelle de Claude Ecken, Toxiques dans les prés. Reprenant à son compte le rôle du système immunitaire naturel produit par la flore, Claude Ecken raconte l'histoire d'une agronome d'un futur dévasté par le réchauffement climatique et où les agriculteurs du monde entier peinent à sortir d'une agriculture intensive pourtant au bout du rouleau. Aila, agronome et victime collatérale du bouleversement climatique, voyage de pays en pays pour reconstruire les cultures une à une en prenant en compte la singularité de chaque environnement et de chaque plantation. Malheureusement, ce genre de choses n'est pas du goût de tout le monde et notamment des grandes sociétés agraires. Même s'il nous rejoue encore le couplet du vilain ogre industriel, Claude Ecken crée un figure magnifique et attachant en la pataude personne d'Aila. L'entrelacement entre son amour de la musique et son métier de chef d'orchestre agricole offre une dimension rafraîchissante, exotique et artistique au texte. Ou comment dépeindre l'acte de planter comme un art à part entière. Fort et parfois même émouvant, l'histoire d'Aila appelle à la raison et à l'harmonie… mais aussi au combat. Impeccable.

Égalité entre les sexes
Anne Barre et Véronique Moreira ont la difficile tâche d'expliquer en quoi le genre et l'environnement entretiennent des liens intimes trop souvent méconnus. Pas la peine d'en dire plus et l'on vous réserve la surprise mais cet article permet de découvrir un combat primordial à mener et qui, de par le monde, change la donne pour des milliers voir des millions de femmes (et de communautés). le texte qui y fait suite est signé Sylvie Laîné, certainement l'une des plus talentueuse nouvellistes françaises de l'imaginaire à l'heure actuelle. Normal donc que son récit, Au pied du manguier, soit le plus réussi de cette anthologie. Sylvie imagine une société post-climatique et nous emmène (principalement) au Congo. Ici, les hommes et les femmes font un choix qui détermine leur genre, celui de procréer ou non, faisant d'eux des Proc ou des non-Proc. Un non-Proc, femme ou homme, devient dès lors un « il » / un genre neutre. Sylvie explique de façon extrêmement intelligente le poids principal qui pèse sur les femmes partout dans le monde : l'enfantement. le fait d'avoir un enfant entraîne des responsabilités et la seule idée d'être mère devient une pression sociale pour la femme. Libérée de cette contrainte (qui reflète aussi ici un choix écologique en rejoignant l'idée du texte de Raphaël Granier de Cassagnac), la femme apparaît plus libre et indépendante qu'elle ne l'a jamais été. S'amusant et tançant l'écriture inclusive avec sa forme inverse, l'écriture exclusive, Sylvie s'interroge sur la pertinences des combats et ose poser la question, elle aussi, de la surpopulation effrénée et de l'épée de Damoclès reproductive qui pèse au-dessus des têtes féminines à travers le globe. Et si la femme veut tout de même un enfant ? Oui, pourquoi pas. Mais dans ce monde, elle a le droit de choisir et de ne plus subir les attentes tout en mesurant l'impact écologique de la procréation. Un grand texte.

Accès à l'eau salubre et à l'assainissement
Pour le volet « eau », c'est Pascal Maugis qui prend le relais avec un long article un poil trop wikipedia-statistiques mais toujours aussi fouillé et passionnant dans le fond. En face, c'est Estelle Faye, l'autrice des Seigneurs de Bohen, qui se charge de la problématique fictive avec Conte de la pluie qui n'est pas venue. Dans un monde encore une fois sous le choc des catastrophes climatiques, Lena, une tueuse russe, est envoyé pour mettre fin au règle d'un oligarque sibérien qui règne en maître sur une vaste terre préservée du ravage des hommes. En quête de territoires cultivables pour nourrir ce qu'il reste de l'humanité, le gouvernement a chargé Lena de reprendre ce qui revient de droit aux habitants alentour. Estelle Faye joue ici sur un dilemme moral finement choisi : doit-on sacrifier le dernier territoire salubre et sain, la dernière rivière non polluée… pour une population qui finira par tout détruire ? Ou doit-on au contraire préserver jusqu'au bout ce qu'il reste en laissant le monde humain à l'agonie derrière soi ?
La réponse est plus difficile qu'il n'y paraît mais aide le lecteur à s'interroger sur sa vie actuelle : et si la solution à ce problème se posait dans le présent et non dans le futur ? Passionnant.

Énergies Durables
On s'intéresse à l'énergie avec Matthieu Auzanneau et à la dépendance humaine aux énergies fossiles dans un article toujours aussi alarmant sur la situation présente et qui remet en place comme il faut croissance, capitalisme et politique. Pour Laurent Genefort, l'heure est à l'éco-politique et au terrorisme mâtiné de fake news dans Home. À travers l'opposition politique et idéologique d'une mère et de son fils, l'auteur présente une société où le citoyen est responsabilisé dans sa consommation énergétique par une application appelée Home qui régule l'empreinte carbone de chacun. Pourtant, cette intrusion n'est pas du goût de tous qui y voit une dictature nouvelle. En parodiant Fox News et en tirant à boulet rouge sur les fake news et complotistes de tous poils, Laurent Genefort aurait pu en devenir pataud. Mais c'est tout le contraire puisque le désaccord entre Carmela et Vincent ne se résout pas par une rupture nette mais par un lent revirement de la conscience symbolisé par un fait simple mais essentiel : personne ne devrait être obligé à être responsable, nous devrions l'être naturellement pour la planète, pour les autres et pour nous-mêmes. Un texte fort, à la fois dystopique et utopique, à moins que ce ne soit l'inverse ?

Réduire les inégalités
Et voici, de loin la meilleure partie de cette anthologie avec Audrey Berry d'un côté et Chloé Chevalier du Demi-Loup de l'autre. La question centrale : les transports, la consommation carbone et les conséquences environnementales. L'article scientifique d'Audrey Berry imagine la création d'une carte carbone individuelle, ses tenants et aboutissants mais aussi ses dangers et ses limites. C'est fichtrement passionnant et prospectivement fascinant tout en trouvant une illustration littérale dans l'excellent texte de Chloé Chevalier qui suit : Trois Poneys Morts. Si l'intrigue policière initiale fait plop, c'est pour mieux se voir remplacer par l'application fictionnelle de la fameuse carte carbone individuelle, qui comme dans le texte de Laurent Genefort, cumule des aspects dystopique et utopique. C'est d'ailleurs le cas de l'histoire de Chloé Chevalier elle-même et du retour sans fin à travers l'Europe de Katia, son personnage principal privé de transport par l'absence de point carbone sur son compte. La nouvelle illustre à la fois notre folie actuelle en mettant en exergue ce que peut coûter un voyage en avion par exemple (à la manière d'un Cela aussi sera réinventé et sa dynamo 3.0), tout en montrant l'aspect d'un monde qui serait revenu en arrière sur le plan des transports et qui, de prime abord, semble bien déprimant (et qui a bien du mal à empêcher la persistance des inégalités sociales). L'espèce de révélation pédestre de l'héroïne ramène à la beauté fondamentale de la Nature et boucle la boucle. Et si nous prenions le temps au lieu de foncer ? Malin, ludique, intelligent.

Villes et Communautés Durables
Pour le duo Vincent Viguié/Catherine Dufour, les choses se complètent également entre l'article de fond à propos l'impact du changement climatique sur les villes de par le monde (et brillamment exposé par Vincent Vuguié) et le récit d'exploration d'un Paris transfiguré sous la plume de Catherine Dufour dans La Chute de la Défense. Ici, l'autrice raconte le nouveau visage d'une capitale où l'on doit vivre en sous-sol pour s'abriter de la chaleur et des inondations (sans parler des rixes et des rats)… à moins d'être plein aux as au dernier étage d'un luxueux appartement de la Défense où les riches continuent encore et toujours à empoisonner les autres. Ce texte aux allures sociales vaut avant tout pour la transformation radicale de Paris qu'il offre et pour les trois personnages étranges qui le parcourent, Raksha la cyberféline en tête. L'univers semble si fascinant qu'on se prend à espérer d'autres histoires voire un roman pour prolonger l'expérience. Catherine Dufour n'a pas perdu la main, loin de là.

Consommation et production responsables
Situation plus épineuse pour le volet consommation où Philippe Bihioux vient causer de recyclage et de production durable tout en repensant économie capitaliste et croissance à la façon de Matthieu Auzanneau.
Dès après, c'est Jeanne A. Debats qui accompagne ce volet scientifique avec le Monde d'Aubin. On y suit Aubin (justement) qui habite une Terre post-apocalyptique partagée entre plusieurs clans et entre plusieurs formes de vie/existence. D'un côté, ceux qui ont choisi la vraievie et de l'autres les Pixels qui ont choisi un monde numérico-robotisé saupoudré de transhumanisme. Un monde cruel, désespérant et patriarcal. Aubin tombe sur Vibora, une solitaire qui n'a pas sa langue dans sa poche et il découvre que le changement a un prix qu'il faut assumer malgré la radicalité brutale de celui-ci.
En soi, le texte se révèle bien écrit et fluide (malgré la fabrication d'un proto-langage quelque part entre Jacquouille et le parler Ch'ti pour le moins…peu convaincant) tout en imaginant une histoire efficace mais déjà-vu (avec un zeste de Matrix en prime).
Le vrai (gros) problème là-dedans, c'est que Jeanne A. Debats offre une histoire qui n'a quasiment aucun lien avec la problématique de consommation durable sus-citée. L'autrice s'avère plus intéressée par un féminisme radical et une destruction en règle du genre masculin que par la question environnementale… Derrière, c'est même le transhumanisme et la relation humain/post-humain qui semblent plus importants encore que la question de la (sur)consommation elle-même. Si le texte n'est pas mauvais, il est simplement presque totalement hors de propos. Heureusement, ce sera le seul de l'anthologie à ne pas jouer véritablement le jeu.

Puits Carbone
Isabelle Czernichowski-Lauriol s'attaque à sa problématique carbone de la même façon qu'Audrey Berry et avec le même succès en parlant d'une solution possible à la crise des gaz à effets de serre : le puits carbone. C'est passionnant et cela redonne un peu d'espoir après l'état des lieux dressé par le GIEC. Derrière, Jean-Marc Ligny, auteur bien connu pour sa SF-climatique avec Exodes ou aqua™, illustre l'article de son binôme avec 2030/2300. En alternant blog fictif et récit oral, le français imagine les conséquences à très long terme d'un puits carbone qui se fissure. On pense, forcément, au fabuleux documentaire Into Eternity et à la problématique de prévenir les générations futures d'un endroit de stockage dangereux pour eux. Jean-Marc parvient à la fois à illustrer l'opportunité offerte par le puits carbone mais aussi les précautions nécessaires à très long terme pour ceux qui survivront à la catastrophe car, ici aussi, la Terre n'a pas échappé au désastre…du moins si vous lisez bien entre les lignes. Classique mais efficace.

Biodiversité
Enfin, pour conclure, il fallait bien revenir aux fondamentaux et boucler la boucle avec… la biodiversité (marine et terrestre). Jane Lecomte et François Sarrazin s'en chargent brillamment tout en faisant la lumière sur des solutions trop hâtives pour rétablir la faune et la flore avant d'en venir à la fiction avec l'immense Pierre Bordage dans Sanctuaires.
Marie et Paulin vivent sur l'île de Bordeaux ceinturée par des régions marécageuses. Par effronterie et par curiosité, les deux adolescents décident de partir à la recherche des légendaires Sanctuaires où, paraît-il, la Nature a survécu et où l'homme a tenté un autre mode de vie. En rencontrant Gaspard, l'un des habitants du Sanctuaire de l'Occitan, le lecteur comprend qu'il existe en effet une autre voie pour l'homme mais que cela implique un changement radical de la consommation pour pouvoir préserver les espèces et la biodiversité. Si le combat est omniprésent dans le texte de Bordage, c'est aussi la rencontre entre deux mondes qui permet de faire évoluer les mentalités, notamment pour les jeunes générations qui n'ont connu que l'univers de la surconsommation. Comme Jean-Marc Ligny, Pierre Bordage offre un texte de facture classique mais en phase avec la thématique et qui tente d'imaginer un moyen de lutte pour conserver la Nature. le contrat est donc rempli.

De façon globale, et malgré quelques textes moins forts, l'anthologie Nos Futurs tient toutes ses promesses. C'est intelligent et ludique, éducatif et passionnant, pessimiste et optimiste à la fois. D'un côté, le lecteur profitera d'informations scientifiques solides et sourcées avec une vulgarisation à la hauteur, et de l'autre il visite des univers science-fictifs qui illustrent les thématiques proposées. Une façon également tout à fait salutaire de démontrer encore une fois que la science-fiction est la littérature d'aujourd'hui et de demain. Bravo.
Lien : https://justaword.fr/nos-fut..
Commenter  J’apprécie          210



Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox
Ont apprécié cette critique (19)voir plus