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Par magdala, le 17/05/2012
L'Art Français de la Guerre de
Alexis Jenni
ce fut une guerre propre qui ne laissa pas de taches sur les mains des tueurs. il n'y eut pas vraiment d'atrocités, juste le gros malheur de la guerre, perfectionné par la recherche et l'industrie.
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L'Art Français de la Guerre de
Alexis Jenni
J'avais travail, maison et femme, qui sont trois visages d'un réel unique, trois aspects d'une même victoire: le butin de la guerre sociale. Nous sommes encore des cavaliers scythes. Le travail c'est la guerre, le métier d'un exercice de la violence, la maison un fortin, et la femme une prise, jetée en travers du cheval et emportée.
Cela n'étonnera que ceux qui croient vivre selon leur choix. Notre vie est statistique, les statistiques décrivent mieux la vie que tous les récits que l'on peut faire. Nous sommes cavaliers scythes, la vie est une conquête: je ne décris pas une vision du monde, j'énonce une vérité chiffrée. Regardez quand tout s'effondre, regardez dans quel ordre cela s'effondre. Quand l'homme perd son travail et n'en retrouve pas, on lui prend sa maison, et sa femme le quitte. Regardez comment cela s'effondre. L'épouse est une conquête, elle se vit ainsi; l'épouse du cadre au chômage abandonnera le vaincu qui n'a plus la force de s'emparer d'elle. Elle ne peut plus vivre avec lui, il la dégoûte, à trainer pendant les heures de bureau à la maison, elle ne supporte plus cette larve qui se rase moins, s'habille mal, regarde la télévision pendant le jour et fait des gestes de plus en plus lents; il lui répugne ce vaincu qui tente de s'en sortir mais échoue, fait mille tentatives, s'agite, s'enfonce, et sombre sans recours dans un ridicule qui amollit son regard, ses muscles, son sexe. Les femmes s'éloignent des cavaliers scythes tombés au sol, de ces cavaliers démontés maculés de boue: c'est une réalité statistique, qu'aucun récit ne peut changer. Les récits sont tous vrais mais ils ne pèsent rien devant les chiffres.
(P111)
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Par mariech, le 11/01/2012
L'Art Français de la Guerre de
Alexis Jenni
Nous avons semé la terreur , et nous avons récolté le pire ; tout ce qu'elle connaissait , tout ce qu'elle aimait , s'est effondré dans les flammes et l'égorgement . Tout a disparu . Elle souffre comme les princesses de Troie , dispersées sans descendance dans des palais qui ne sont pas les leurs , toute leur vie d'avant anéantie par le massacre et l'incendie . Et on lui refuse la mémoire . On lui refuse de se plaindre , on lui refuse de comprendre , alors elle hurle comme les pleureuses aux enterrements des assassinés , elle en appelle à la vengeance .
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L'Art Français de la Guerre de
Alexis Jenni
Dès le début Victorien Salagnon eut confiance en ses épaules. Sa naissance l'avait doté de muscles, de souffle, de poings bien lourds, et ses yeux pâles lançaient des éclats de glace. Alors il rangeait tous les problèmes du monde en deux catégories: ceux qu'il pouvait résoudre d'une poussée -et là il fonçait- et ceux auxquels il ne pouvait rien. Ceux-là il les traitait par le mépris. Il Passait en feignant de ne pas les voir; ou alors il filait.
(P53)
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L'Art Français de la Guerre de
Alexis Jenni
J'avais pour présenter les tripaillons chinois, reconstitué le chou mythologique d'où nous venons tous, ce légume génératif que l'on ne trouve pas dans les jardins. A l'aide de feuilles de chou vert j'avais recréé un nid, et en son cœur, bien serré, j'avais mis la tripe rouge, trachée en l'air, disposée comme elle est quand elle est dedans. Je l'avais préservé de la découpe car sa forme intacte en était tout le sel.
J'avais fait frire les crêtes de coq, juste un peu, et cela les avait regonflées et avait fait jaillir leur rouge. Je les servis ainsi, brûlante et turgescentes, sur un plat noir qui offrait un terrible contraste, un plat lisse où elles glissaient, frémissaient, bougeait encore.
"Prenez-les avec des baguettes, des pincettes allais-je dire, et trempez-les dans cette sauce jaune. Mais attention, ce jaune-là est chargé de capsaïne, bourré de piment, teinté de curcuma. Vous pouvez aussi choisir celle-là si elle vous convient mieux. Elle est verte couleur tendre, mais tout aussi forte. Je l'ai chargée d'oignon, d'ail et de radis asiatique. La précédente ravage la bouche, celle-ci ravage le nez. Choisissez; mais dès que vous essayez il est trop tard."
Les crêtes frites dont je n'avais pas épongé l'huile glissaient vraiment trop dans le plat noir; un mouvement brusque au moment de les poser en fit déraper une qui jaillit comme d'un tremplin et heurta la main d'un convive, il gémit, la retira vivement, mais ne dit rien. Je continuai.
Je n'avais pas coupé le boudin et ne l'avait pas trop cuit plus non plus. Je l'avais enroulé en spirale dans un grand plat hémisphérique, et juste parsemé de curry jaune et de gingembre en poudre, qui à la chaleur dégageaient leur parfum piquant.
Enfin je plaçai au centre les têtes tranchées, les têtes de moutons laissées intactes posées sur un plat surélevé, disposés sur un lit de salade émincée, chacune regardant dans une direction différente, les yeux en l'air et la langue sortie, comme une parodie de ces trois singes qui ne voient rien, n'entendent rien, ne disent rien. Ces cons.
"Voila", dis-je.
Il y eut un silence, l'odeur envahissait la pièce. S'ils n'avaient pas tous ressenti ce sentiment d'irréalité, nos convives auraient pu être incommodés.
"Mais c'est dégueulasse!" dit l'un deux d'une voix de fausset. [...] Je me souviens de la musique exacte de ce mot qu'il prononça pour dire son malaise: le d comme un hoquet, le a long, et le sse traînant comme un bruit d'atterrissage sur le ventre. La musique de ce mot, je m'en souviens bien plus que de son visage car il avait prononcé "dégueulasse" comme dans un film des années cinquante, lorsque c'était le mot le plus violent que l'on pouvait se permettre en public. [...]
Je les servis à la main car aucun outil ne peut convenir, seule la main, et surtout nue. J'ouvris de mes doigts le chou génératif, empoignai la tripaille luisante, en rompt les cœurs, les rates, désagrégeai les foies, ouvris d'un pouce bien rouge les trachées, les larynx, les côlons pour rassurer mes hôtes quant au degré de cuisson: pour de telles viandes seule une flamme modérée peut convenir, la flamme doit être une caresse, un effleurement coloré, et l'intérieur elle doit saigner encore.
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Par luocine, le 08/05/2012
L'Art Français de la Guerre de
Alexis Jenni
On se prend les pieds dans les racines qui poussent dès la moitié du tronc, les troncs se couvrent de poils qui durcissent en épines, les épines couvrent la bordure des feuilles, les feuilles deviennent tout autre chose que des feuilles, trop cirées , trop molles , trop grandes, trop gonflées, trop cornues, c'est selon; le trop est leur seule règle. La chaleur dissout l'entendement. Des insectes zizillent en permanence , en essaims qui suivent toute source de sang chaud , ou cliquettent sur les feuilles , ou rampent , déguisés en branches. Une diversité phénoménale de vers imprègnent le sol, grouillent, et il bouge.
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Par HerveTUC, le 28/01/2012
L'Art Français de la Guerre de
Alexis Jenni
Tu as remarqué que dans ce pays le nettoyage se fait toujours par le sang ? À grand sang, comme on dit à grande eau. Ici l'eau manque, mais pas le sang.
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L'Art Français de la Guerre de
Alexis Jenni
C'est un pays pauvre, ils ne disposent pas d'une mort par personne, ils furent tués en masse.
(P23)
Chaque mort Américain était vu avant, pendant, après l'événement de sa fin, il mourrait lentement. Ils mourraient un par un, avec un peu de temps pour eux au moment de mourir. Par contre les Somaliens mouraient comme au ball-trap, en masse, on ne les comptait pas.
(P25)
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L'Art Français de la Guerre de
Alexis Jenni
[ Incipit ]
COMMENTAIRES I
Le départ pour le Golfe des Spahis de Valence
Les débuts de 1991 furent marqués par les préparatifs de la guerre du Golfe et les progrès de ma totale irresponsabilité. La neige recouvrit tout, bloquant les trains, étouffant les sons. Dans le Golfe heureusement la température avait baissé, les soldats cuisaient moins que l’été où ils s’arrosaient d’eau, torse nu, sans enlever leurs lunettes de soleil. Oh ! ces beaux soldats de l’été, dont presque aucun ne mourut ! Ils vidaient sur leur tête des bouteilles entières dont l’eau s’évaporait sans atteindre le sol, ruisselant sur leur peau et s’évaporant aussitôt, formant autour de leur corps athlétique une mandorle de vapeur parcourue d’arcs-en-ciel. Seize litres ! devaient-ils boire chaque jour, les soldats de l’été, seize litres ! Tellement ils transpiraient sous leur équipement dans cet endroit du monde où l’ombre n’existe pas. Seize litres ! La télévision colportait des chiffres et les chiffres se fixaient comme se fixent toujours les chiffres : précisément. La rumeur colportait des chiffres que l’on se répétait avant l’assaut. Car il allait être donné, cet assaut contre la quatrième armée du monde, l’Invincible Armée Occidentale allait s’ébranler, bientôt, et en face les Irakiens s’enterraient derrière des barbelés enroulés serrés, derrière des mines sauteuses et des clous rouillés, derrière des tranchées pleines de pétrole qu’ils enflammeraient au dernier moment, car ils en avaient, du pétrole, à ne plus savoir qu’en faire, eux. La télévision donnait des détails, toujours précis, on fouillait les archives au hasard. La télévision sortait des images d’avant, des images neutres qui n’apprenaient rien ; on ne savait rien de l’armée irakienne, rien de sa force ni de ses positions, on savait juste qu’elle était la quatrième armée du monde, on le savait parce qu’on le répétait. Les chiffres s’impriment car ils sont clairs, on s’en souvient donc on les croit. Et cela durait, cela durait. On ne voyait plus la fin de tous ces préparatifs.
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L'Art Français de la Guerre de
Alexis Jenni
L'engueulade fusait, avec les mêmes phrases pour tout le monde, déjà formées avant qu'ils n'ouvrent la bouche. L'engueulade de couple est aussi codifiée que les danses symboliques de l'Inde: mêmes poses, mêmes gestes, mêmes mots qui font signe Tout renvoie à des habitudes de représentation, et tout est dit sans qu'on ait besoin de le dire. Cela se déroule ainsi, nous ne faisions pas exception. Seulement entre nous le conflit n'explosait pas, il suintait comme une sueur car nous n'avions pas d'enfants pour le mettre au jour.
(P115)