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La Vie de Personne de
Giovanni Papini
Notre vraie naissance, par conséquent, la naissance de notre moi, c’est-à-dire cette conscience d’être quelqu’un d’unique et de permanent que seule la mémoire peut donner, commence à cinq ou six ans. Pour nous la vie commence à ce moment et pas avant. Avant existe le souvenir des autres et non le nôtre. Et les autres nous disent que nous naissons à la lumière du soleil cinq ou six années auparavant et la physiologie nous apprend que nous commençons à exister neuf mois avant la naissance sociale et officielle. Il existe donc, pour chaque homme, trois naissances qu’il faut tenir séparées : la naissance pour la mère ; la naissance pour le monde et la naissance pour nous-mêmes. Les deux naissances qui comptent vraiment sont la première et la dernière et c’est peut-être pour cette raison que les hommes tiennent compte seulement de la deuxième.
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La Vie de Personne de
Giovanni Papini
Un germe anonyme, qui vivait et s’agitait en compagnie d’autres milliers, commence à avoir une vie autonome. Dans l’obscurité des humides canaux maternels il connaît sa route, reconnaît sa moitié et rejoint sans erreur possible l’œuf qui l’attend au milieu du sang préparé et recueilli. Et alors se produit la seconde pénétration –la vraie fécondation, dont l’acte précédent n’était que le symbole et l’antécédent. Et depuis ce moment, à partir de ce moment les deux collaborateurs ne sont plus seuls face à Dieu. De la complicité nécessaire de leur plaisir est né quelqu’un qui paiera dans les larmes et l’ennui le frisson qui les agita et les épuisa. Ainsi commence la vie de tous et la vie de personne.
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La Vie de Personne de
Giovanni Papini
Nous parlons toujours : avec la bouche ou sans elle. Nous parlons avec nous-mêmes, avec nos pensées, avec les animaux qui nous suivent, avec les choses qui nous entourent ; nous parlons avec des gestes, avec des signes, avec la pensée. Le parler au moyen de paroles avec les autres hommes n’est qu’un cas particulier –même s’il est fréquent- de notre bavardage infini. La parole interne y est plus familière que la parole externe et quand notre langue est immobile et que notre bouche est fermée, sous le masque taciturne se déchaînent les oraisons et les discours de la plus insidieuse des éloquences, celle qui nous persuade le plus, parce qu’elle a seulement nous-mêmes pour auditeurs.
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Gog de
Giovanni Papini
[…] Le christianisme, d’après le peu que j’en connais, m’épouvante. Je suis prêt à reconnaître que c’est le plus parfait et le plus sublime des cultes, mais, par malheur, il contrarie et condamne tous mes instincts les plus enracinés. Je déteste les hommes, et le Christianisme m’impose de les aimer ; je supporte difficilement mes amis, et le Christianisme m’oblige d’embrasser mes ennemis ; je suis l’un des hommes les plus riches de la terre, et le Christianisme enseigne le mépris des richesses et le renoncement ; je suis enclin à trouver une jouissance dans la cruauté, et le Christianisme m’impose la douceur et m’invite à pleurer sur le martyre de son Crucifié.
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La Vie de Personne de
Giovanni Papini
Elle avait espéré que la dernière étreinte serait aussi inféconde que les précédentes et elle attendait dans une anxiété inquiète le signe périodique du sang libératoire. Mais cette fois l’éternelle blessure d’Eve ne se rouvrit pas : le sang attendu était déjà un grumot de chair autour de moi, il était devenu le premier nœud indestructible de mon corps. Et pas seulement ce sang mais les vagues plus rouges de ses veines, le meilleur de sa nourriture, attirés vers moi, comme dans un tourbillon perpétuel et vorace. Tout ce que je lui dérobais devenait une partie de moi ; tout ce que je parvenais à lui soustraire augmentait ma propre force.
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La Vie de Personne de
Giovanni Papini
Je commençai la guerre éternelle entre le fils et la mère. Je voulais entreprendre sans délai la vengeance méthodique de moi-même. Elle, s’offrant sans résistance ni retenue, était la principale responsable de ma vie future et elle seule, pour le moment, devait en sentir le poids, devait payer pour elle. Elle cherchait à se renfermer en elle-même, dans sa vie personnelle –elle tentait de ne pas se donner, de ne pas se gâcher. La troublait la pensée du corps déformé, du gonflement humiliant, du déchirement atroce, des veilles et des soins nécessaires pour mériter le nom de mère.
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Gog de
Giovanni Papini
J’ai essayé l’opium : il me rend idiot ; tous les alcools : ils me transforment en un fou répugnant ; la cocaïne : elle abrutit et abrège la vie. Le haschisch et l’éther sont bons pour les petits décadents attardés. La danse est un abêtissement qui fait suer. Le jeu, dès que j’ai perdu deux ou trois millions, me dégoûte : une émotion trop commune et trop coûteuse. Dans les music-halls, on ne voit que les habituels pelotons de girls toutes peintes, toutes déshabillées, toutes odieuses, toutes pareilles. Le cinéma est un opprobre réservé aux classes populaires.
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Gog de
Giovanni Papini
Un architecte ne peut plus concevoir un temple ou un palais à soi, destiné à s’insérer dans des complexes anciens, mais seulement une masse compacte de constructions, inspirée par un concept unitaire et révolutionnaire. Que diriez-vous d’un poète moderne qui voudrait introduire un de ses vers dans un chant de l’Iliade ou une scène de son invention au milieu d’un acte de Shakespeare ? C’est pourtant une absurdité de ce genre que l’on demande aux architectes modernes, et que ceux-ci exécutent lâchement.
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Gog de
Giovanni Papini
Tout ce que je sais, je l’ai appris des autres. Tout ce dont je me sers est l’œuvre d’autrui. Je l’ai payé ?... Quelle importance ? Sans l’ouvrier, sans l’artisan et sans l’artiste, j’irais plus nu que Caliban ou que Robinson. Si je veux bouger, j’ai besoin de machines fabriquées par d’autres et guidées par d’autres mains. Je suis forcé de parler un langage que je n’ai pas inventé, et ceux d’avant moi m’imposent, à mon insu, leurs goûts, leurs sentiments, leurs préjugés.
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Gog de
Giovanni Papini
Voilà le secret de ce qu’on appelle le « mouvement gandhiste », mais qu’on devrait effectivement appeler le mouvement des Hindous convertis à l’européanisme contre les Européens renégats –j’entends : contre ces mêmes Anglais qui mourraient de honte si, dans leur propre pays, les Français ou les Allemands venaient faire la loi, mais qui, sous prétexte de philanthropie, prétendent gouverner un pays qui ne leur appartient pas.