Dans son très beau film « Laissez passer »,
Bertrand Tavernier, au cours d'une conversation avec Jean Aurenche, fait dire à
Pierre Bost que comme il y a des faiseurs de pain, il y en a aussi d'histoires.
William Boyd appartient manifestement à cette belle et utile corporation.
«
La vie aux aguets » est un passionnant roman d'espionnage que l'on ne peut plus lâcher une fois les premières pages tournées. En quelques mots et sans rien divulguer naturellement, qu'elle est l'histoire ? Sally Gilmartin révèle à sa fille Ruth, dans les années 70, qu'elle n'est pas la gentille vieille dame qu'elle croit mais une émigrée russe doublée d'un redoutable agent secret. Eva Delectorskaya a été en effet, lors de la dernière guerre mondiale, recrutée par les services britanniques de désinformation. Aujourd'hui sa vie est menacée et la dame âgée dévoile, par bribes, son existence aventureuse passée.
Quel est le secret de ce roman d'espionnage ? Qu'est ce qui fait de ce livre une œuvre littéraire à part entière ? Ici, pas d'énigmes renversantes ni même de suspense intenable ? Nous avons à faire avec «
La vie aux aguets » à un roman double remarquablement maîtrisé par l'auteur. C'est en effet le récit alterné d'une mère et d'une fille. Sans cesse nous sommes obligés de quitter l'une à regret pour retrouver l'autre avec plaisir. Eva écrit son histoire et la donne à lire au compte-gouttes. Les rapports d'Eva et de Ruth, ces deux beaux personnages de femmes prises dans les toiles de l'Histoire, sont rendus avec une infinie finesse par
William Boyd. On s'attache à l'une, on s'attache à l'autre, on s'amuse de leurs rencontres. On ne regrette pas, bien entendu, ces périodes de feu et de sang, mais peut-on avouer sans déchoir, qu'à la lecture de ce livre, on a un peu la nostalgie de ces temps où l'engagement pour des idées d'une Eva et d'une Ruth était tout à fait possible ?