Vous connaissez sûrement
Kenneth Cook pour avoir lu ses mésaventures australiennes délirantes avec notamment un certain Koala tueur...Effectivement, c'était plutôt drôle ( mention spéciale pour le reportage sur l'exténuante vie sexuelle des crocodiles ). Mais
Kenneth Cook n'a pas toujours été cet auteur débonnaire et bedonnant. S'il s'est visiblement toujours laissé embarquer dans des situations aussi horribles que catastrophiques qui se commencent ou se terminent dans un bar, sachez qu'avec la lecture de
Le vin de la colère divine, la rigolade, c'est fini, le pire étant certainement que ce récit est bien moins incroyable que ces pérégrinations et tribulations dans le bush.
Dans ce récit engagé d'à peine 150 pages datant de 1968, le sauvage animal assassin, c'est lui, ce soldat pendant la Guerre du Vietnam, cette apocalypse qui aura raison de son éducation et de ses convictions, des valeurs qu'il croyait être siennes : " Rien n'est clair, sinon le fait que rien ne soit clair. "
Volontaire, déserteur, le narrateur revient sur son épreuve, sur l'enchaînement des circonstances qui l'ont amené au fond du verre et du désarroi, anéanti, stupéfait et stupide : " Je crois que j'essayais d'organiser mes pensées de manière ordonnée et civiliséee, comme j'avais appris à le faire, ce qui était en triste contradiction avec les faits. "
Un homme perdu, hébété, confondu, pour une écriture puissante et rude, un monologue désabusé qui interpelle son lecteur soufflé-essoufflé - " Voyez-vous, remarquez..." - férocement ironique, d'une terrible innocente bêtise tant l'auteur met sa naïveté et sa peur en scène avec force, ses réflexions et considérations si parfaitement inadaptées s'enchevêtrant à une satanée frousse, son absolu sentiment d'irréalité tant il ne peut concevoir ce qu'il vit, ce qu'il voit. Une violence qui n'est pas pamphlet, ni sermon, encore moins plaidoyer ou réquisitoire dans le choix de la narration. Non. La formule, c'est triste à écrire, jubilatoire du bête et méchant d'un texte qui dévie vers l'antimilitarisme primaire. Peu importe, chacun des mots est nécessaire et suffisant.
Si la diatribe est satirique,
Kenneth Cook ne théorise pas. S'il fait dans le détail, il ne fait pas dans la dentelle intellectuelle, ni dans le discours politico-philosophico-théologique - " Merde à la fin, Dieu. Je veux bien être de Votre côté, mais faites-moi savoir de quel côté Vous êtes. " . La démonstration, elle se fait à genou dans cette jungle asiatique, dans cette monstrueuse humidité de boue, de sueur et de sang, ça n'a rien des slogans d'une manif de campus. Pour vous situer le contexte :
" Les combats ressemblaient tout à fait aux simulations que nous avions effectuées, sauf qu'il y avait des morceaux de corps partout. Il n'était pas toujours facile de distinguer les humains des animaux, car les cadavres étaient déchiquetés ou brulés. Quand le napalm les avait touchés, on ne pouvait même pas savoir s'ils étaient chrétiens ou communistes. le napalm calcine les uniformes, puis la peau, et chrétiens et communistes - même les communistes jaunes - se ressemblent beaucoup, sous la peau. On pouvait s'aider des yeux, jusqu'à un certain point. Ceux des chrétiens étaient des trous noirs presque ronds avec des petits bouts de gelée cendrée ratatinés au milieu. Les communistes avaient des trous en amande avec des petits bouts de gelée cendrée ratatinés au milieu. Il restait techniquement possible que les yeux bridés aient appartenus aux chrétiens, mais quand les combats faisaient rage, personne ne semblait s'en préoccuper beaucoup. Au final, on se fichait qu'ils soient chrétiens, capitalistes, blancs et soldats : on les aspergeait quand même de napalm. C'était très complexe. "
Une génuflexion qui n'est plus religieuse mais simplement détresse humaine, morale, celle d'un " roi des cons " parti en croisade pour une certaine vision du monde. Mais cette guerre, ce n'est pas une bataille de brillants petits soldats de plomb bien rangés. le conflit devient intérieur, vire au jeu hypocrite de la dialectique lors de conversations épiques avec l'aumônier ou avec Karl, ce soldat qui se qualifie de " pacifiste-militaire " .
Beaucoup de questions dans ce récit, pas de réponse, seulement, et c'est l'essentiel, la saleté guerrière et la mémoire.
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