Une très belle couverture, un volume dense sans être épais, deux premières pages absolument magnifiques qui vous scotchent et vous happent… Il n'en fallait pas plus pour que mon choix s'oriente sans hésitation sur ce roman, le premier des six livres en lice pour le Prix Landerneau que je découvre...
Et quelle découverte ! «
Un dieu un animal » fait partie de ces livres qui marquent indéniablement son lecteur au fer rouge. Impossible d'en sortir indemne…
Un jeune homme, mercenaire engagé dans les pays que ravage la guerre post 11 septembre, retourne dans son village natal, dans la maison de ses parents que d'une certaine manière il avait fui, fatigué de sa vie et du peu d'espérances qu'elle semblait lui promettre.
Là-bas, il découvre le désert et toute la folie, toute la violence des hommes, crue, impitoyable, inexplicable si ce n'est peut-être de Dieu, ce Dieu sans visage ni langage, impitoyable autant qu'aimant. Peut-être… La question, cette question hante le récit « Comment pourrait-il faire ? Comment nous dirait-il son amour ? ». Peut-on encore connaître l'amour après avoir vu et connu le pire, des corps suppliciés, des enfants torturés par leur propre père avant d'être cajolés par ce même bourreau. La violence et l'amour en un même mouvement, une folie incroyable, inhumaine et pourtant si atrocement humaine, à l'image de Dieu
En l'homme cohabitent un dieu et un animal… le meilleur et le pire mêlés, indissociables.
Et pourtant en rentrant dans son village où tout lui semble désormais étranger, désincarné, le jeune homme tente de retrouver le seul souvenir qui lui semble rescapé de cette déshérence. Un souvenir doux, un souvenir enfantin, une enfant devenue jeune fille, une jeune femme très certainement à présent, elle s'appelle Magali. Il décide de lui écrire, ultime message comme lancé à la mer.
La lettre arrive ou n'arrive pas, mais il la suit désormais dans son parcours tandis qu'il replonge au cœur de ses souffrances, de ses visions cauchemardesques, lui le pâle fantôme de son passé.
Magali, la Magali rêvée ou réelle, sa sœur en souffrances, une autre mercenaire au service corps et âme de son entreprise. L'Entreprise, cet « être supérieur », dont elle n'est qu'un organe condamné à n'être plus qu'un déchet le jour où elle tenterait de lui échapper.
Mais il y a la lettre et ce qu'elle évoque, un instant peut-être d'éternité, une étreinte au bord d'une fontaine, un instant où la vérité de leurs êtres se tapit pour toujours. La rédemption ?
« Elle reprend la lettre. le papier de mauvaise qualité commence à se déchirer là où il a été plié. Magali voudrait arrêter de la relire pour rien, sa patience s'épuise, elle voudrait pouvoir finalement décider de ce qu'est cette lettre, le signe d'une nostalgie puérile qui ne la concerne en rien ou une brèche miraculeusement ouverte dans les murs de sa vie. Elle la relit encore et ce soir, vois-tu, tes mots gonflent et se craquellent comme la terre féconde d'un jardin, ils débordent de toute la vérité que tu aurais voulu y mettre, qui t'a échappé et qui les fait maintenant éclater et elle lit, elle lit d'abord son prénom, Magali, Magali, et elle pourrait presque entendre ta voix qui l'appelle depuis les ruelles nocturnes du village de sa mère, il y fait si froid et tu n'as pour te réchauffer que l'amitié muette d'un chien et le souvenir d'une toute jeune fille dans laquelle elle se reconnaît avec émotion, car il existe maintenant une image d'elle-même dans laquelle elle peut se reconnaître avec émotion, une image bénie qui t'attendait pour apparaître, et elle lit que les mondes meurent aussi comme votre monde commun est en train de mourir, tu en es certain, car tu as senti les soubresauts obscènes de son agonie voluptueuse, et elle te croit, même si elle ne comprend pas comment vous pourriez avoir un monde en commun, et elle lit que votre village annonce cette mort depuis si longtemps que plus personne ne se rappelle à quel moment vos maisons sont devenues des tombeaux, dressés dans le silence de leur beauté austère et maléfique, et Magali revoit les maisons du village dans la transparence de l'été, pleines de rires éphémères, tous les hivers qu'elle n'a pas connus lui livrent leur secret humide et froid et elle sait que tu ne lui mens pas, elle mesure combien il est difficile de s'acquitter du prix exorbitant de la beauté et elle sent passer dans son cœur le frisson d'une aurore de brume glaciale. Mais au beau milieu des cimetières, lit-elle encore, certaines choses demeurent vivantes à jamais et continuent à exister quand meurent les hommes et les mondes qui les ont fait naître, elles continuent à exister, obscures et indestructibles, blotties dans les tremblements fragiles de l'air, comme des parcelles infimes de réalité dispersées dans l'immensité d'un songe. »
La structure du récit est magnifique, entrecroisant les temps, les points de vue, le "tu" de la narration et le « elle » de Magali, un « elle » qui pourrait être aussi bien réel qu'imaginaire, comme si le récit s'envolait hors de toute limite de temps et d'espace.
Il faut lire
Jérôme Ferrari plutôt que d'en parler et tomber sous le charme de son écriture dense et ramassée, poétique, violente.
Un livre qui prend aux tripes.
Un vrai grand coup de coeur !
Je ne peux guère finir sans évoquer ce dernier extrait. Bien sûr…
« En septembre, tu es allé au cinéma et tu as pris un cachet une demi-heure avant le début de la séance en espérant que la montée te clouerait dans ton fauteuil. Tu as regardé la jungle brûler pendant que Martin Sheen fumait une cigarette et tu as remonté le fleuve à ses côtés jusqu'à ce qu'il s'estompe et disparaisse pour te laisser prendre sa place. C'était à toi qu'Aurore Clément tendait une pipe d'opium en te caressant la joue, et c'était à toi qu'elle parlait de son mari défunt et des incurables blessures de son cœur, c'était à toi qu'elle confiait qu'il ne savait plus s'il était un animal ou un dieu et tu as ouvert des yeux immenses quand elle s'est penchée vers toi pour te confier, mais vous êtes les deux, capitaine, vous êtes les deux, et tu as tendu les doigts pour toucher ses seins à travers les voiles transparents et tu t'es retrouvé, seul et halluciné, dans les rues où passaient encore quelques touristes, avec ta colère intacte au milieu des débris de toutes les promesses trahies. »
Lien : http://lily-et-ses-livres.blogspot.com/2009/05/un-dieu-un-animal-jer..