Si j'avais prévu de lire ce livre un jour ou l'autre, c'est clairement les nombreux billets que j'ai pu lire sur le sujet qui m'ont poussée à franchir le pas si tôt. Agacée, dérangée et blessée par la plupart de ces billets qui bloquent sur la différence de Christopher, j'avais besoin de lire ce livre pour avoir ma propre opinion et ne plus être polluée par cet amas de bêtise.
Systématiquement tous les lecteurs ont bloqué sur l'autisme (non existant au passage si l'on prend le temps d'analyser son comportement ou de lire les explications apportées par l'auteur, mais là n'est pas la question) du personnage principal. Comme si cela le définissait, comme si cela était son début et sa fin. Or Christopher dit justement au ch.71 que ce comportement est ridicule, parce qu'en réalité, tout le monde a des special needs selon son cas, sa personnalité, et pourtant ce terme ne s'applique qu'à un petit groupe de personne. C'est justement observé. Pourquoi vouloir à tout prix lui coller une étiquette et le réduire à cette étiquette ? Pourquoi ne tout simplement pas accepter qu'il ne raisonne ni ne fonctionne comme les personnages que l'on croise habituellement en littérature ou dans la vie de tous les jours ? Même s'il présente certains traits que l'on retrouve chez les austistes/aspies, on s'en fout. Il est lui, sa propre combinaison et c'est tout ce qui compte.
Christopher est un personnage extraordinaire, et s'il m'a profondément touchée pas un moment je n'ai ressenti de pitié à son égard. Je me suis retrouvée en lui, beaucoup, et c'est la beauté de ce personnage. Malgré son mode de fonctionnement qui peut sembler totalement original, je crois que tout le monde peut se reconnaitre au moins un peu, dans l'un ou l'autre de ses traits. Il est différent mais pas plus que chacun de nous. Au risque de me répéter, chacun de nous à des besoins spéciaux, comme il le dit lui-même, chacun de nous a des réactions, un comportement qui peut sembler bizarre, inhabituel pour un observateur extérieur.
Le plus drôle dans l'histoire, c'est que j'ai ouvert ce livre, pour faire une pause dans ma lecture d'un recueil de nouvelles holmésiennes, histoire de ne pas risquer l'overdose. Il faut croire que malgré mon besoin de changer d'air, je n'ai pas pu m'empêcher de rester dans le thème. Il faut dire pour ma défense que je ne savais pas du tout qu'il serait autant question de SH dans ce roman. Les divers billets que j'ai pu lire sur le sujet semblent ne pas prendre conscience de l'omniprésence de Sherlock Holmes au sein de ce récit et s'arrêtent à l'évidente évocation du Chien des Baskerville (au passage, je préfère prévenir que Christopher spoile intégralement quant à l'intrigue de ce roman).
Ce roman est tout entier empreint de la présence de Sherlock Holmes et de son auteur, non seulement on apprend plein de petits choses sur l'un comme sur l'autre, mais en plus on découvre pourquoi ce personnage est si cher aux yeux de Christopher, pourquoi il lui sert de modèle et je me suis sentie très proche de Christopher, sur ce point-là. Cette phrase m'a particulièrement marquée pour des raisons personnelles: And then I thought that I had to be like Sherlock Holmes and had to detach my mind at will to a remarkable degree so that I did not notice how much it was hurting inside my head. Parfois il n'évoque même pas le detective et pourtant on sent sa présence derrière les mots de Christopher, comme ici (j'ai enregistré un TAS de citations au cours de ma lecture, c'est-à-dire plus que d'habitude) : All the other children at my school are stupid. Except I'm not meant to call them stupid, even though this is what they are. Alors certes, le roman a été écrit bien avant BBC Sherlock mais je n'ai pas pu m'empêcher de faire le rapprochement avec cette réplique de la série : Because you're an idiot… No no no, don't be like that. Practically everyone is. Enfin, on a de nombreuses références aux divers textes du Canon. A commencer par le titre, qui reprend ce fameux dialogue de Silver Blaze :
Gregory (Scotland Yard detective): “Is there any other point to which you would wish to draw my attention?”
Holmes: “To
The Curious Incident of the Dog in the Night-Time.”
Gregory: “The dog did nothing in the night-time.”
Holmes: “That was the curious incident.”
J'ai été tout particulièrement touchée par ce choix, parce que Silver Blaze est l'un des tous premiers textes du Canon que j'ai découvert, et je me souviens encore parfaitement de son intrigue, près de 14 ans plus tard, alors que je ne l'ai jamais relu. Il fait partie du recueil que l'on devait lire pour le cours de français, avec Les six Napoléons, L'Homme à la lèvre tordue et le traité naval. Ce recueil a marqué le début de ma fascination pour Sherlock Holmes. J'imagine que je dois remercier ma prof (Mlle Mantin), au cas où (improbable) elle passerait par ici !
Juste en passant, il évoque aussi Dr. Who et ses daleks (plein d'autres choses aussi comme Star Wars et tout un tas d'éléments de culture populaire, mais je ne me concentre que sur ceux qui me parlent personnellement).
Pour en revenir à Christopher, j'aime sa logique, la façon dont il décrit et déduit, infodumpant au passage les connaissances accumulées parce qu'il ne peut s'en empêcher. J'aime la syntaxe simple, efficace et précise de ses phrases, la façon dont il ordonne tout en listes, avec des points en gras ou soulignés, des croquis. Non seulement cela permet de réellement suivre son mode de raisonnement, de comprendre comment son cerveau est organisé et fonctionne, appréhende les divers événements et éléments qu'il croise, mais en plus certains points avaient un côté familier, une fois de plus.
Le cheminement de sa pensée est intéressant. Il passe d'une idée à l'autre, avec un fil conducteur net même si l'ensemble pourrait sembler décousu pour un esprit fonctionnant différemment. le changement de direction pris par l'histoire en cours de route en est d'ailleurs le symbole mais il ne m'a pas déstabilisée comme cela a pu être le cas chez d'autres lecteurs. Je me suis laissée guider par les pensées, la logique de Christopher. Et c'est tout ce qu'il attend en rédigeant ce livre.
Bref, immense coup de cœur pour ce roman. Je ne peux que vous le conseiller chaleureusement, que vous soyez fan de Sherlock Holmes ou pas, mais par pitié laissez tous vos préjugés et clichés de côté avant d'ouvrir ce livre. Acceptez de faire la connaissance de Christopher tel qu'il est, sans chercher à lui coller une étiquette qui expliquerait son comportement différent du votre.
Lien : http://leboudoirdemeloe.co.uk/2012/06/17/haddon-mark-the-curious-inc..