[ Incipit ]
- Enlève donc tes lunettes, dit Tortose à Pierrot, enlève donc tes lunettes, si tu veux avoir la gueule de l'emploi.
Pierrot obéit et les rangea soigneusement dans leur étui. Il voyait encore à peu près à cinq mètres devant lui, mais la sortie du tonneau et les chaises des spectateurs se perdaient dans le brouillard.
- Alors, tu comprends, reprit Tortose - monsieur Tortose -, tu les prends quand elles arrivent au va-t-et-vient, tu les prends par les poignets, tu les maintiens solidement et puis tu les colles sur le courant d'air. Combien de temps tu dois les y laisser, ça c'est une matière de tact, c'est des cas d'espèce, faudra que tu apprennes. Bon. Maintenant on va répéter, c'est moi qui vais faire la femme, voilà, je m'amène par là, au va-t-et-vient comme de juste j'hésite, tu me prends par les poignets, c'est ça, et puis tu m'entraînes, ça va, et tu me colles sur le courant d'air, très bien. Vu ?
- Vu, monsieur Tortose.
- Alors, maintenant descends dehors avec Petit-Pouce et Paradis et attends la clientèle. Compris ?
- Compris, monsieur Tortose.
Pierrot remit ses lunettes et alla retrouver Petit-Pouce et Paradis qui fumaient en silence. Il faisait encore jour, mais déjà crépusculairement ; avec une bonne petite moyenne au thermomètre, ça vous donnait l'envie de jouir du beau temps sans causer. Comme les autres, Pierrot alluma une cigarette. Des gens se baguenaudaient par les allées, mais ce n'était pas assez compact pour bien s'amuser. Seules, les autos électriques à ressorts commençaient à se tamponner sur la piste du Scooter Perdrix. Les autres manèges, quoique déserts encore, ronflaient du souffle de leurs orgues, et leurs musiques nostalgiques contribuaient certes à développer la vie intérieure des employés du Palace de la Rigolade. A sa caisse, Mme Tortose tricotait.
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