"La vie secrète est la vie qui se sépare du monde. Je renonçai peu à peu à toutes les activités sociales que je menais. Je cherchais autre chose. La vie qui ne se montre pas, cachée, amoureuse, profonde, non sociale."
Ceux qui aiment ardemment les livres constituent sans qu'ils le sachent, la seule société secrète exceptionnellement individualisée. La curiosité de tout et une dissociation sans âge les rassemblent sans qu'ils se rencontrent jamais.
Leur choix ne correspondent pas à ceux des éditeurs, c'est-à-dire du marché. NI à ceux des professeurs c'est-à-dire du code. Ni à ceux des historiens c'est-à-dire du pouvoir.
.... Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves mais nombreuses. Ils s'entre-lisent dans le silence...
Nos sociétés,
fuyant la souffrance, le négatif, la peur, l'impatience, le tragique, la mélancolie, le silence, la pénombre, l'invisible,
désertent des civilisations sublimes.
Elles s'effarouchent devant les falaises les plus vertigineuses, à l'intérieur des jungles les plus profondes. Elles repoussent les joies les plus angoissantes, les plus désirantes, les plus belles, qui sont toujours au risque de la perte et de la mort.
Malheur à qui a connu l'invisible et les lettres, les ombres des anciens, le silence, la vie secrète, le règne inutile des arts inutiles, l'individualité et l'amour, le temps et les plaisirs, la nature et la joie, qui ne sont rien de ce qui s'échange et qui constituent la part obscure de la marchandise. Chaque oeuvre d'art peut se définir : ce qui électrocute cette lumière. Chaque phrase dès l'instant où elle est écrite peut se définir : ce qui fait sauter l'écran où se montre le visage de plus en plus vague d'une classe unique d'animaux vivpares fascinés. Le destin de ceux qui usent du langage n'a pas toujours été l'hypnose.
La beauté, la liberté, la pensée, le langage humain écrit, la musique, la solitude, le second royaume, les plaisirs sursis, les contes, la petite oie dans l'amour, la contemplation, la lucidité, ce ne sont que des angles, ce ne sont que des noms divers pour nommer une seule chose, une seule implication entre le sujet, le réel, le langage. Peu importe ces noms. Leur souvenir s'est effacé au point que leur nostalgie ne fait même plus souffrir ceux qui sont nés après qu'ils avaient disparu.
L’assiduité de la nuit complète, les manies de la jouissance, les images des rêves murmurés et les effrois contés, l’abandon de la nudité puis du sommeil extraient mieux le secret que le langage, le jour, les vêtements, etc.