Grâce à la ténacité de Denis Westhoff, fils unique de
Sagan, Stock vient de publier
Toxique, le journal que l'écrivain a tenu pendant les trois mois de sa cure de désintox en 1957.
Annoncé un peu abusivement comme “inédit”,
Toxique avait déjà été publié en 1964. Mais par peur du scandale, le tirage avait été volontairement limité. Dans les années 60, quel que soit son milieu social, séjours en clinique privée pour y subir désintox, lifting ou avortement étaient soigneusement passés sous silence. Les people n'existaient pas encore, et n'allaient pas en réhab comme d'autres vont en thalasso.
En 1957, au volant de son Aston Martin, le « charmant petit monstre » avide de vitesse et de sensations fortes est victime d'un très grave accident qui a failli lui coûter la vie. Pour soulager sa douleur, les médecins lui administrent un dérivé morphinique qui la rendra dépendante et lui vaudra un passage en clinique.
Pour tuer son ennui,
Sagan lit, beaucoup.
Rimbaud,
Apollinaire,
Proust, Céline, Michelet… Elle écrit aussi, dans ce journal, où elle exprime ses souffrances.
Elle qui dévore la vie à pleines dents, jusqu'à l'excès, se retrouve seule face à elle-même et face à ses angoisses. D'ordinaire constamment entourée de ses amis, la fameuse “bande à
Sagan”, elle dit son horreur de la solitude.
Elle maudit la déchéance. Et alors qu'on lui impose la modération, elle se montre impatiente de traverser à nouveau les rues de Paris au volant d'un de ses petits bolides, de retrouver le chemin des boîtes de nuit.
Ce qui frappe d'emblée dans ce court texte, c'est l'extraordinaire lucidité dont fait preuve cette jeune fille de 22 ans qu'était
Sagan à l'époque.
Sous ses dehors désinvoltes, elle évoque des petites choses futiles de son internement mais aussi de sujets aussi graves que la mort .
Dans ce journal, elle fait preuve d'un détachement vis-à-vis d'elle-même qui frise parfois le manque de confiance en soi, et même d'estime de soi. Comme pour minimiser son propos, par pudeur ou par élégance vis-à-vis de son auditoire, elle use souvent d'adverbes comme « assez », « plutôt », « un peu ». Jamais elle ne se prend au sérieux, se moque parfois d'elle-même.
Chaque page est illustrée de dessins à l'encre de chine que Bernard Buffet a réalisés spécialement pour le texte de
Sagan. le mariage réussi des dessins aux traits anguleux de Buffet, qui renforcent l'impact du texte de
Sagan en amplifiant sa violence retenue, donne à
Toxique des allures de livre d'art.
A propos de ces dessins, il est amusant de noter qu'une fois encore,
Sagan va être, malgré elle, à l'origine d'un mini scandale : à cause des dessins de corps nus, iTune a refusé
Toxique.
Pour que le livre soit malgré tout disponible sur la plateforme Apple, l'éditeur de la version numérique a dû recourir à un stratagème en proposant une version expurgée qui évite soigneusement “le corps du délit”.
Lien : http://www.incoldblog.fr/?post/2010/01/18/Stup%C3%A9fiante-Sagan