Assommoir (n. m.) : livre percutant, machine à donner des coups de poing en pleine face au lecteur.
Pourquoi ce septième roman des Rongon-Macquart a-t-il connu plus de succès que
Tous ceux qui ont précédé et jouit-il d'une plus grande notoriété? A priori, il n'est pas fondamentalement différent des autres. La recette de
Zola semble toujours un peu la même, le couple subissant une lente agonie et une spirale descendante a déjà été dépeint dans
La Conquete de Plassans. Ici, c'est la cousine des Mouret, la célèbre Gervaise Macquart, devenue Coupeau qui est sur le gril.
Zola nous embarque dans les arcanes du monde d'ouvriers et de petits commerçants de
Paris, et comme dans les ouvrages précédents, la part faite à la description est grande. Vous découvrirez les lavoirs, les blanchisseries, l'atelier miteux du chaîniste de la Goutte d'Or, les toits de
Paris couverts de zinc, la forge, qui ressemble à celle de Vulcain, les fleuristes, et même l'auteur nous emmène au Louvre, puis bien évidemment, dans l'antre fétide et maléfique des débits de boisson où les ouvriers viennent s'abîmer. Qu'est-ce qui est si différent des autres romans? Sur le fond, probablement rien,
Zola continue de dérouler son œuvre sociale sur un nouveau pan de la société, en l'occurrence les classes ouvrières qu'il avait déjà un peu visité dans
Le Ventre de Paris. Gervaise n'est pas si loin de réussir dans la blanchisserie comme sa sœur Lisa dans la charcuterie. Ici, selon moi, la grande différence provient du style qu'Émile
Zola va employer et faire éclore. A force de s'accoquiner au phrasé et à l'argot le plu cru de l'époque (pour faire plus vrai), la prose de
Zola s'est révélée, transfigurée par ce mélange de langue érudite et de langue fangeuse. J'en veux pour preuve l'évolution du style au sein même du livre où on y découvre au chapitre 10 un mélange de lyrisme des miasmes absolument nouveau, même pour
Zola et d'une fluidité, d'une force absolument prodigieuse, qui deviendront la "marque de fabrique" de l'auteur, qui annonce le grand Céline, et qui a éclos ici, à l'écriture de
L'assommoir. Ainsi, à baigner dans le jus de l'argot, la prose du naturaliste a acquis une dimension supplémentaire,
Zola a fait évoluer son style pour coller à la violence, à la médisance et à l'indigence qu'il décrit. C'est, volontairement ou non, car on le sentait en germe dans les ouvrages précédents (il avait un peu raté le coche dans
Le Ventre de Paris), mais jamais encore il n'avait pleinement épanoui une telle verdeur de style, une certaine révolution, qui fait qu'aujourd'hui
Zola est
Zola. Bref, on a le sentiment qu'à décrire la lente et inéluctable descente aux enfers de Gervaise dans la puanteur et le désespoir, l'auteur s'est trouvé lui-même et a franchi le seuil de son identité littéraire. Il y aura un "avant" et un "après" Assommoir. La scène du fouet chez le père Bijard au chapitre 10 est l'une des plus dures qu'on puisse imaginer, rappelant les pires déboires de Fantine et Cosette réunies dans Les Misérables.
On sent Gervaise fragile psychologiquement, jamais très loin de s'en sortir, mais effectuant toujours le mauvais choix quand s'offre une alternative tant avec Lantier (admirable en sa qualité de "ver dans le fruit"), que Coupeau suite à sa chute, que Goujet qu'elle n'ose pas rejoindre alors que lui seul semblait pouvoir lui assurer un certain salut. Finalement, ce qui est touchant chez Gervaise (un peu comme chez
Nana sa fille plus tard), c'est cette dénégation de la vie, cette abnégation à affronter la chute sans craindre la mort tellement l'existence a peu de prix pour elle. La scène d'apocalypse finale que subit Coupeau en proie au pire des delirium tremens est une sorte de synthèse, où tout le mal accumulé dans les chairs et dans l'esprit dans cette descente ressort en un torrent de douleurs et de démence indescriptibles. Ce roman est aussi le germe, l'éclosion de deux personnages important des romans à venir, en la personne de
Nana dans le roman éponyme et d'Étienne dans
Germinal.
Enfin, comme les Halles dans
Le Ventre de Paris et plus tard, la locomotive de
La bête humaine, l'alambic de
L'assommoir du père Colombe est élevé au rang de personnage effectif, démon maléfique et vénéneux au pouvoir quasi mystique digne des sortilèges de
L'odyssée.
Lisez et relisez ce premier (et pas dernier) grand coup de poing en pleine face que nous assène Émile
Zola dans
Les rougon-macquart.