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Note moyenne 3.6 /5 (sur 69 notes)

Nationalité : France
Né(e) : 1966
Biographie :

Né en 1966, Arnaud Rykner, vit à Paris. Ses
précédents romans ont tous été publiés dans la
brune. Arnaud Rykner a par ailleurs fait paraître
plusieurs essais et éditions critiques chez José
Corti, au Seuil et chez Gallimard. Il a édité le
théâtre de Nathalie Sarraute dans la Pléiade.
Metteur en scène, il a notamment monté des
textes de Cocteau, Sarraute, Maeterlinck et
Dominique Hubin.

Source : Le Rouergue
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Entretien avec Arnaud Rykner à propos de son ouvrage Dans la neige :



Dans la neige met en scène la fin de vie d’un personnage en asile psychiatrique, dont l’écho à la disparition de Robert Walser est évoquée dès la quatrième de couverture. Quel est votre rapport à Robert Walser ? Pourquoi avoir choisi d’évoquer cette figure ? 


Robert Walser est sans doute l’un des plus grands écrivains du XXe siècle, mais aussi l’un des plus méconnus. Bien que célébré et admiré par Franz Kafka ou Walter Benjamin, il a très tôt marqué son refus de participer à la mondanité littéraire et de se plier à ce qu’on pourrait désigner aujourd’hui comme les lois de la communication… Ce n’était pas chez lui refus des autres, mais refus de jouer un rôle et de se prendre pour « quelqu’un ». Outre sa mort quasi légendaire (c’est souvent cela que l’on connaît de lui quand on ne le connaît pas : il est allé se perdre dans la neige, où il est mort la nuit de Noël 1956), je dois dire que c’est d’abord ça qui m’a fasciné chez lui, cette radicalité exemplaire et, je crois, salvatrice (salvatrice pas pour lui - car c’est sans doute elle qui l’a conduit à l’asile sinon à la mort - mais pour son œuvre, sans concession). Le plus beau dans tout cela c’est que ça n’a jamais été chez lui une « pose » de plus. Il n’a pas joué à l’écrivain reclus ou à l’écrivain maudit. Il a juste, au contraire, choisi de ne pas jouer le jeu, d’écrire seulement ce qu’il devait écrire, sans se soucier d’autre chose. En même temps que j’écrivais Dans la neige, j’ai lu Le Château de Franz Kafka, et j’ai découvert que celui-ci avait dit de son propre roman qu’il était fait « pour être écrit, pas pour être lu ». Cela rejoint, me semble-t-il, assez largement la position de Robert Walser, qu’il faut comprendre non pas du tout comme un mépris du lecteur, mais simplement comme une volonté d’aller dans le sens de l’œuvre et de son exigence, pour pouvoir emmener le lecteur le plus loin possible (ce qui est la meilleure façon de le respecter). Dans un autre ordre d’idées, cela me fait penser à ce qui se passe au théâtre : la plupart du temps on construit des salles avec le plus de places possible, et où le plateau est (beaucoup) plus petit que la partie dévolue aux spectateurs ; le prétexte que l’on prend alors c’est la soi-disant « démocratisation » du théâtre (il faut que le public puisse être nombreux), qui n’est en réalité qu’un mépris profond pour le spectateur. Car enfin, qu’est-ce qui est important ? Le nombre de places ou le spectacle ? Pour que le spectacle puisse aller le plus loin possible dans l’imaginaire et emmener le public le plus loin possible dans l’expérience du monde, c’est évidemment le plateau qu’il faut favoriser. Pour la littérature, c’est exactement la même chose. Malheureusement, les impératifs économiques, que ce soit au théâtre ou dans la littérature, font que l’on va souvent privilégier la quantité de gens que l’on pourra immédiatement toucher à l’intensité de l’expérience du monde que l’œuvre pourra proposer (sachant qu’au bout du compte cette expérience reste ouverte à tous, mais demande simplement un peu plus de temps à chacun). En un sens, Walser a choisi la deuxième option, et la radicalité de son œuvre l’a conduit là où il a fini sa vie.



Votre œuvre est inspirée de la biographie de l’écrivain suisse, par rapport à laquelle vous vous êtes autorisé des libertés. Pourquoi avoir choisi ce traitement semi-fictionnel ? Avez-vous effectué des recherches particulières pour rédiger votre ouvrage ?


Je ne cherchais pas du tout à faire œuvre de biographe, mais simplement, comme je l’ai fait dans d’autres de mes livres, à tenter de partager une certaine expérience du monde, un certain rapport au réel, et, à travers l’écriture, à tenter à mon tour de la faire partager, fût-ce en retravaillant de l’intérieur une expérience de quelqu’un qui fut écrivain. Mais très vite, je me suis aperçu que si je parlais trop explicitement de Walser, je ne pourrai que mentir (sur les événements de sa vie, sur ses goûts propres, ses émotions) ; il me fallait donc accepter le détour de la fiction (la fiction, Louis Aragon l’a montré, dit une autre vérité, tout aussi respectable, à condition de ne pas tricher dans son ordre). Donc, le personnage de Dans la neige, c’est à la fois lui, et pas lui du tout. Pardon de revenir encore au théâtre, mais pour moi l’écriture relève d’une même impulsion : lorsqu’il prend un personnage en charge, l’acteur est à la fois là et pas là, c’est lui et pas lui. Il se laisse habiter par quelqu’un d’autre, et ce quelqu’un d’autre lui permet de se retrouver au plus près de lui-même, en découvrant des zones de lui-même qu’il n’aurait jamais pu atteindre sans cela. Dans une lettre qu’il écrit à sa sœur en 1904 (vingt-cinq ans avant son internement), Walser décrit son souhait de « juste devenir idiot. Il y a quelque chose de merveilleux à devenir idiot. Mais il ne faut pas le vouloir, cela vient tout seul. » C’est cette expérience-là que j’ai voulu tenter avec Walser comme guide, mais sans prétendre raconter son histoire. Chez lui, il y a toujours eu une forme de refus de l’intelligence raisonnante, du savoir qui tue. Il visait, me semble-t-il, une compréhension plus intime du monde, et c’est un peu ce chemin que je voulais reprendre, avec cette forme de liberté extraordinaire que permet la fiction.
Du coup, je n’ai jamais prétendu rendre compte de ce qu’avait été la vie de Walser proprement dit, et même, assez vite, me rendant compte que je n’aurais pu que mentir à son sujet, je me suis efforcé de me détacher des détails biographiques de sa vie. Je n’ai gardé qu’un certain nombre d’éléments qui m’ont aidé à embrayer sur son expérience : l’asile où sa sœur l’a conduit (j’ai gardé son prénom à elle pour diverses raisons d’euphonie, de rythme, etc.), le cadre général, les activités qu’il faisait à l’asile (le tri des petits pois, les sacs en papier, la ficelle), les promenades, etc. Parfois, je me suis aperçu que sans le chercher je retombais sur des « figures » vraiment walseriennes (les petits pois m’ont conduit presque naturellement au « zéro tout rond » que souhaitait être son personnage de Jakob von Gunten – dans L`institut Benjamenta - et, en réalité, qu’il souhaita toute sa vie être lui-même). Ça a été très troublant car ça s’est vraiment passé comme il le disait : sans le vouloir, « ça vient tout seul ». Le travail a du coup été double, entre l’appropriation de la situation (j’avais évidemment beaucoup lu de textes de lui, mais aussi les Promenades avec Robert Walser de Carl Seelig , dont je me suis toutefois petit à petit éloigné) et l’abandon à ce qui pouvait venir… 



La folie est-elle un thème qui vous intéressait en tant qu’écrivain ? Comment se place-t-on dans la tête d’un fou pour écrire un roman tel que le vôtre et transcrire ses émotions avec autant de précision ? 


Je pense que, comme beaucoup, la folie me fascine, parce qu’elle permet de quitter les bornes étroites du monde dans lequel la raison nous enferme (pour nous rassurer). Je ne veux pourtant surtout pas idéaliser la maladie mentale : c’est presque toujours une grande souffrance qui l’accompagne, et inversement, elle n’est pas toujours un terrain propice à la création ; bien sûr il y a Van Gogh ou Antonin Artaud. Mais qui voudrait habiter leurs corps ou vivre leur vie quand on voit ce qu’ils ont souffert ?
Cela dit, est-ce que Walser était fou au sens où on peut l’entendre généralement ? Je crois qu’on l’a diagnostiqué psychotique, ce qui n’est pas rien. Mais je me demande si à son époque on n’avait pas tendance à enfermer toute personne un peu décalée, ayant du mal à s’adapter à la vie sociale, ou ayant une personnalité trop à la marge des codes du monde – sans doute est-ce encore le cas aujourd’hui, en tout cas dans de nombreux pays. C’est ce qui est arrivé aussi à Camille Claudel, ou à un artiste que j’aime énormément et que j’ai également toujours eu en tête en écrivant Dans la neige, Louis Soutter (Suisse comme Walser…). Il y a une anecdote bien connue à propos de Soutter, musicien et peintre : quand il jouait de son instrument au milieu d’un orchestre, il lui arrivait de s’arrêter de jouer… pour écouter la musique. En un sens, la « folie » qui m’intéresse et que j’essaie de traquer en m’inspirant plus ou moins lointainement de Walser (et, donc, aussi de Soutter), elle est là : c’est juste le fait de s’arrêter de faire partie du « concert » mondain pour pouvoir mieux écouter le monde en question. Je crois que c’est cela le « quelque chose de merveilleux à devenir idiot » dont parlait Walser à sa sœur. Il n’y a qu’à se laisser porter. Ne plus faire l’intelligent, celui qui croit savoir et croit comprendre.



Dans ce roman, vous avez adopté un style littéraire d’une apparente simplicité. Comment avez-vous travaillé votre langue ? Pourquoi avoir choisi cette option narrative ? 


De même que je crois qu’un certain type d’intelligence (ou supposée telle – celle du professeur que je suis aussi par ailleurs, notamment…) nous asphyxie, je pense qu’un certain usage du langage nous tue, une certaine façon de prendre le langage trop au sérieux (qui est en fait aussi une façon de se prendre au sérieux), une façon aussi de trop bien écrire (encore une fois de vouloir montrer qu’on est très intelligent…). Du coup, la première chose à faire, me semblait-il, c’était d’abandonner aussi les phrases bien faites, logiques, propres, pour se laisser davantage couler dans le flot du langage. Un autre problème qui s’est assez vite posé c’était de savoir qui parlait : Walser ? Mon personnage de Tobias (qui se donne à lui-même le nom de Joseph comme s’il était ou voulait être quelqu’un d’autre) ? Moi-même ? En réalité c’était totalement insoluble (et je ne voulais pas trouver de solution), d’autant plus que ce que je voulais avant tout c’était que le personnage soit comme traversé par ses sensations, ses émotions, sinon par le monde qui l’entoure. Du coup, ça m’a mené à une voix presque déstructurée, à la fois neutre et multiple. C’est ce qui m’a donné le plus de bonheur dans l’écriture de ce texte : ne plus savoir qui parlait ou ce qui parlait, en lui, hors de lui (de moi aussi, du coup), et se laisser faire par ça. J’espère que pour le lecteur c’est aussi ce qui arrivera, passé le premier contact qui sera peut-être un peu déroutant…



Vous avez choisi de faire de votre héros un écrivain qui se refuse désormais à écrire.  Pourquoi avoir soulevé cette thématique ? Quel rôle voyez-vous en l’écriture dans une thérapie psychologique ?


De fait, une des choses qui s’est imposée assez vite à moi c’est que le personnage n’écrivait plus, ne voulait plus écrire… En fait, je n’ai jamais beaucoup aimé les romans sur les romanciers ou sur l’écriture (ça donne toujours le sentiment qu’on se regarde le nombril) ; du coup, en faire un écrivain qui a renoncé à écrire, ça m’a libéré de quelque chose qui me gênait dans le projet, d’autant plus que ne plus écrire est une tentation personnelle très grande (on se dit souvent : à quoi bon ? où cela nous mène ? qui ça aide ? qui ça sauve ?...). Walser, lui, a continué à écrire pendant qu’il était à l’asile, mais dans une forme d’effacement que j’ai fini par retrouver, sans trop le comprendre au début : tandis que Joseph se refuse à écrire, malgré l’insistance de son médecin, Walser avait trouvé une solution assez étonnante ; il a ainsi écrit des centaines de pages mais d’une écriture minuscule, illisible, et même à peine visible, qu’il aura fallu vingt ans pour finalement déchiffrer après sa mort. Du coup ça maintenait pour lui la possibilité de l’écriture, mais comme si elle devenait fantomatique, elle aussi là et pas là à la fois. On a d’ailleurs appelé cela des « microgrammes » (est-ce lui ? je ne sais pas), ce qui est magnifique, car le « microgramme » c’est aussi une unité de mesure pour peser l’infiniment léger…(je me demande du coup combien de microgrammes pèse un flocon de neige). Quant à savoir si l’écriture peut faire partie d’une thérapie, on peut le supposer (on peut supposer, même si c’est un peu facile, que l’écrivain tente de se guérir soi-même en écrivant). Mais sincèrement, je ne sais pas). Une chose que je crois quand même, d’instinct, c’est que la littérature et l’art nous font du bien, peuvent changer nos vies, nous aider à vivre – alors du coup, pourquoi ne pas croire que ça peut aussi nous guérir parfois ? C’est tout à fait contradictoire avec le doute que j’émettais plus haut sur l’intérêt de l’écriture et du roman ; mais bon… En tout cas, dans Dans la neige, Joseph/Tobias refuse d’écrire, d’écrire encore, de continuer à le faire, parce que je crois qu’il a découvert quelque chose de plus fort que l’écriture et que l’écriture devrait contenir, qui est le silence, le refus absolu du bavardage, le vide, le refus absolu du plein, de la « plénitude ». Du coup, il n’est pas sûr que ça aide vraiment à vivre en société ni à guérir névroses ou psychoses…



La nature qui entoure votre personnage semble quelque peu hostile, alors qu’on dit souvent Walser émerveillé par son environnement. Pourquoi avoir choisi un monde plus noir pour votre personnage ?


En fait, je ne sais pas si son monde est noir. Je pensais plutôt le contraire !... Il s’émerveille d’être là au milieu du monde, sous le soleil, au bord du lac ; il se dit sans arrêt qu’il n’y a que ça à faire : « être bien à être là ». C’est vrai aussi qu’il y a un moment où il se perd et panique, au milieu d’une forêt où les arbres lui semblent hostiles (je pense que c’est comme un souvenir de toutes nos peurs d’enfants – des miennes peut-être en particulier, je ne sais pas. Mes grands-parents avaient une maison en bordure de forêt, et j’avais toujours peur que le loup ou le feu en sortent…). Mais quand même, il me semble que l’expérience de Joseph est bien d’abord une expérience de la joie et de l’émerveillement. Il peut rester là des heures, au milieu des champs, dans la montagne, à écouter, regarder, sans rien faire, au point de laisser les fourmis lui grouiller dans le dos…



Vous êtes également metteur en scène pour le théâtre. Lorsqu’on choisit le cadre d’une intrigue, la démarche est-elle différente de lorsque l’on commence un roman ? Les techniques de construction narrative sont-elles très éloignées ?


A vrai dire, je n’ai jamais vraiment choisi ni mes intrigues (au risque de faire fuir le lecteur, je ne suis pas sûr que mes romans en comportent vraiment… Disons qu’elles ne sont pas l’essentiel, même si je ne les néglige pas), ni la façon de les raconter. J’essaie en tout cas de renoncer à toute technique préconçue ou que je maîtriserais, et même de tout oublier, de tout effacer de ce que je crois savoir. C’est d’ailleurs ce que j’aime profondément dans ce travail (ce qui ne veut pas dire que ce soit agréable ou confortable – ce serait plutôt le contraire et il y a peut-être un peu de masochisme dans tout ça). Du coup, sincèrement, je suis incapable de dire quel lien il y a entre le théâtre et mon travail romanesque, sauf ce que je disais sur le fait que l’écriture me permet de faire une expérience qui est proche de celle du comédien (le comédien, à travers son personnage, quand il y en a, ce qui n’est plus toujours le cas, fait une sorte d’expérience de vie autre ; je crois que l’écrivain aussi. L’écrivain est un comédien qui s’ignore et vice-versa !). En revanche, en écrivant les deux pièces que j’ai publiées jusqu’ici (Pas savoir, aux Solitaires intempestifs, et Dedans dehors, chez publie.net), je me suis senti particulièrement libre, plus peut-être que dans l’écriture romanesque, sauf justement dans Dans la neige où je me suis senti particulièrement libéré, sans doute grâce au personnage, à sa liberté propre, à ce qui, du coup, peut passer pour de la « folie ».



Arnaud Ryckner et ses lectures :



Quel livre vous a donné envie d`écrire ?


Je crois que je peux dire, même si évidemment aujourd’hui ce ne serait pas nécessairement ma référence (mais plutôt Marcel Proust ou Marguerite Duras …) que ce sont les livres de Marcel Pagnol, que j’ai dévorés un à un tout un été quand j’avais dix ans. Il y a chez Pagnol une force extraordinaire (qu’on retrouve peut-être, avec le recul, surtout dans son cinéma) qui pour moi a vraiment été la porte d’entrée dans la « littérature », voire dans l’art en général. Encore une fois, même si aujourd’hui je regarde d’un tout autre côté, je ne renierai jamais ce que la lecture de Pagnol m’a apporté, l’élan qu’elle m’a donné, l’envie de continuer, même si c’est dans d’autres directions.



Quel est l`auteur qui aurait pu vous donner envie d`arrêter d`écrire (par ses qualités exceptionnelles...) ?


Sincèrement, aucun. C’est plutôt l’inverse. Quand je lis un livre ou un auteur de ce genre, je n’ai qu’une envie, c’est de me mettre à écrire ! Je me dis d’ailleurs parfois que c’est ça le vrai critère (je veux dire : pour moi) : le « grand » auteur, c’est celui qui donne envie de se mettre à explorer, comme lui, le réel, à partir du langage (ou de l’impossibilité du langage, ce qui est la même chose je crois). Ceux qui me donneraient envie d’arrêter ce sont ceux qui se moquent du lecteur et pensent qu’il n’a besoin que de distractions, ceux qui écrivent dans l’espoir d’être aimés, d’être reconnus, etc. Ça, franchement, ça donne envie de tout arrêter, indépendamment des doutes qu’on peut avoir sur soi-même. A vrai dire, ça donne même envie de se foutre par la fenêtre.



Quelle est votre première grande découverte littéraire ?


C’est difficile à dire, mais je peux évoquer celle qui m’a donné envie d’écrire (à part sans doute Marcel Pagnol, mais je ne sais pas si c’est vraiment une grande découverte « littéraire »). Et en fait, elle n’est pas exactement littéraire (ou pas seulement) et elle est double. Il s’agit de deux pièces de théâtre que j’ai vues quand j’avais je crois douze ans pour l’une et quatorze ou quinze pour l’autre : En attendant Godot dans la mise en scène de Roger Blin, à l’Odéon, et L`amante anglaise de Marguerite Duras, dans la mise en scène de Claude Régy, au théâtre du Rond-Point. Ça fait partie des choses dont on peut dire, un peu pompeusement : « Je ne m’en suis jamais remis » !



Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?


J’aime bien relire les livres que j’ai aimés et notamment ceux qui m’ont aidé à me construire (ça me permet de voir le chemin parcouru depuis la lecture précédente…). Alors permettez m’en deux : Illusions perdues de Honoré de Balzac et Le Noeud de vipères de François Mauriac.



Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?


Tous ceux que je n’ai pas encore lus, sauf ceux que je ne veux pas lire et que je ne lirai pas (ça s’appelle une pirouette).



Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?


La Comédie humaine et A la recherche du temps perdu ! (encore une pirouette ?
Sans rire, j’enrage quand je vois tant de lecteurs, et notamment les plus jeunes, s’interdire de lire Balzac ou Proust parce que ce ne « serait pas pour eux » ou parce que cela serait « ennuyeux » (deux formes d’autocensure en fait) alors qu’en prenant peut-être un tout petit peu plus de temps que pour certains romans apparemment plus « faciles » ou plus « agréables à lire » (mais la lecture n’a pas à être nécessairement ou toujours confortable…) ils découvriraient des mondes absolument bouleversants, souvent à pleurer tellement ils sont justes et nous emmènent loin dans la compréhension de ce que c’est qu’être humain et vivre. Oui, vraiment, La Comédie humaine et la Recherche ce sont des perles méconnues qui font injustement peur ou dont on se tient souvent éloigné pour de mauvaises raisons.
Pour répondre toutefois, aussi, sans louvoyer, à votre question, j’aimerais citer les Fables fraîches pour lire à jeun de Pierre Bettencourt, qu’un libraire m’avait fait découvrir il y a longtemps, après la sortie de mon premier roman (Mon roi et moi). Ce sont des récits-poèmes à la fois drôles et touchants. Si vous voulez bien, j’en cite un extrait : « Ma femme et moi, nous avons une façon de coucher ensemble qui pourra paraître un peu bizarre : ni face à face ni dos à dos, mais plante des pieds contre plante des pieds. Toute notre sensibilité s’est réfugiée là, et nous passons des heures à nous chatouiller ici avant de dormir. Mais que dans un rêve, l’un de nous replie sa jambe et perde contact, l’autre se réveille : il y a quelque chose qui ne passe plus. Nous n’avons pas d’enfants, nous ne savons pas exactement comme il faut s’y prendre pour en faire, et nous n’avons jamais osé demander. Nous sommes heureux ainsi, dans nos lits bout à bout. Chacun est le sol de l’autre, l’hémisphère du Tout entier. »



Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?


J’avoue n’avoir jamais été très sensible à François-René de Chateaubriand (mais de là à dire qu’il est surfait ?), et ne plus comprendre comment j’ai pu l’être à Alphonse de Lamartine ! En fait, la question est complexe, car il y a parfois des phénomènes d’époque qui fait qu’on n’aime plus certains livres non pas parce qu’ils sont surfaits mais parce que d’autres livres sont venus après eux qui les ont rendus tels. Il me semble que la bonne question serait plutôt : quels sont les livres de la littérature contemporaine qui vous semblent surfaits (c’est-à-dire qui dès leur propre époque le sont) ? Et là, franchement, il y en a beaucoup trop pour tous les citer ! (c’est le grincheux qui parle).



Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?


J’en ai, à vrai dire, beaucoup. Permettez m’en au moins deux, pour conclure dans la joie et la bonne humeur (en plus ce ne sont pas tout à fait des citations littéraires : la première est tirée d’un livre-film, et la seconde de L`ecclesiaste) :
« Que le monde aille à sa perte : c’est la seule politique. » (Marguerite Duras, Le Camion suivi d`Entretiens avec Michelle Porte).
« Buée de buée, et tout est buée » (c’est la traduction par Henri Meschonnic, du moralisant « Vanité des vanités, et tout est vanité » ; mais Meschonnic redonne le sens à la fois concret et métaphorique)
Allez, encore une petite dernière pour faire passer les deux autres : 
« J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé. » (Voltaire, mais où ? Je l’ai citée dans Lignes de chance : Fantaisie (anthologique) en pays Espernel...



Et en ce moment que lisez-vous ?


Je viens de terminer L`Imposteur de Javier Cercas et de commencer le Journal de Franz Kafka.



Entetien réalisé par Marie-Delphine
Découvrez Dans la neige de Arnaud Rykner aux éditions du Rouergue :


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Il a ouvert un nouveau répertoire dramatique, développé une nouvelle esthétique. Retour sur l'oeuvre du metteur en scène Claude Régy, figure du théâtre français, décédé à 96 ans dans la nuit du 25 au 26 décembre. Pour en parler Olivia Gesbert reçoit Leslie Kaplan, écrivaine, Arnaud Rykner, professeur d'études théâtrales à Paris III, et le chorégraphe Jérôme Bel. La Grande table Idées d'Olivia Gesbert – émission du 27 décembre 2019 À retrouver ici : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/saison-26-08-2019-29-06-2020 Abonnez-vous pour retrouver toutes nos vidéos : https://www.youtube.com/channel/¤££¤15Claude Régy6¤££¤6khzewww2g/?sub_confirmation=1 Et retrouvez-nous sur... Facebook : https://fr-fr.facebook.com/franceculture Twitter : https://twitter.com/franceculture Instagram : https://www.instagram.com/franceculture
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Citations et extraits (47) Voir plus Ajouter une citation
Aunryz   02 octobre 2015
Dedans Dehors de Arnaud Rykner
trop d’amour elle disait trop d’amour il y en a trop ça

pèse ça

m’écrase ça

pèse trop lourd sur moi trop lourd pour moi

m’avait dit ton amour

trop lourd

mon amour ton amour

Je n’en peux plus de toi je n’en

veux plus de toi

tu pèses sur moi m’écrase

ton amour

m’écrase
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Satori   01 septembre 2014
La belle image de Arnaud Rykner
J'ai toujours haï ceux qui regardent, haï les badauds qui s'arrêtent en pleine rue, haï ceux qui se repaissent des accidents de la route, jouissent de pouvoir de dire, devant la carcasse calcinée, la civière qu'on emporte, "Je n'en suis pas", "Ce ne m'est pas arrivé à moi"' en même temps qu'ils jouissent de ce qu'ils pourront raconter plus tard, comme s'ils étaient partie prenante d'une grande aventure.

Tout ce peuple à vomir, de la compassion nombriliste, ce peuple auquel je n'échappe pas.
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jostein   07 novembre 2013
La belle image de Arnaud Rykner
Un casier c'est d'abord une case où l'on vous met, une autre prison dont on ne sort jamais.
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Annette55   03 juin 2014
La belle image de Arnaud Rykner
C'est la sanction la plus juste qu'ils recherchent comme si je n'avais pas été assez sanctionné. En fait, ils sont morts de peur à l'idée que l'opinion, les parents d'élèves, les politiques, les journalistes,n'importe qui, si j'étais réintégré, " découvre mon" passé" ou plutôt mon passif.

"Un ancien taulard fait la classe à nos enfants", ils s'imaginent déjà les gros titres.

Comme si ils ne pouvaient faire face à ça, comme si ce n'était pas leur devoir d'apprendre aux autres ce qu'est la justice, et qu'un crime ne peut être commis deux fois.

Mais ce n'est Pas la justice qui les intéresse,il n'y avait qu'à les voir brandir le code administratif. Ils ne jugent pas. Ils administrent.

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Satori   01 septembre 2014
La belle image de Arnaud Rykner
Je m'aperçois qu'il m'a donné la chance de cet echange écrit que j'aurais rêvé avec toi, que l'amour même a rendu impossible. On n'écrit que parce qu'on edit loin. Proches, l'ecriture devient mensonge, artifice. Fiction. Il faut de la distance pour pouvoir tendre le bras vers l'autre. Proches, il n'y a plus que le manque à dire, comme dans ces Romans d'amour par lettres ou le roman s'arrête quand les amants sont réunis. Car alors tout est fini.
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Satori   31 août 2014
La belle image de Arnaud Rykner
Il m'invente, je l'invente. C'est comme ça que nous existons.
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Satori   01 septembre 2014
La belle image de Arnaud Rykner
Je me fais penser à ces états virtuels dont vous m'avez parlé à propos de la littérature, comme ce personnage que vous vouliez creer d'après moi : ni vrai, ni faux, ni présent, ni absent, seulement possible, entre deux eaux.
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Aunryz   02 octobre 2015
Dedans Dehors de Arnaud Rykner
(extrait de "L'homme enfermé"

le personnage en scène est "LUI")



étrangler ma

vie

appuyer mes doigts sur ma

vie pour la faire sortir comme

un abcès ma

vie



http://wp.me/p5DYAB-1rw
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Satori   01 septembre 2014
La belle image de Arnaud Rykner
On peut m'enlever le droit de bouger à ma guise, d'aller et venir, de voyager, de disparaître au milieu de la foule. Peut-être est-ce juste, peut-être est-ce normal. Mais comment a-t-on pu me forcer à rester là, visible au milieu de tous, sans le donner de quoi justifier ma propre vie, sans rien qui donne un sens à mon enfermement? Le rien, voilà ce dans quoi on m'a jeté.
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mandarine43   28 février 2012
Nur de Arnaud Rykner
Elle parle encore de son mari. Elle dit clairement qu'elle n'a pas honte de t'aimer, et que pourtant elle l'aime, lui, l'autre homme à la peau pâle et au corps lisse, tout autant. T'aimer toi n'enlève rien à son amour pour lui. Elle le croit, elle en est sûre, peut-être elle ne l'a jamais autant aimé qu'en t'aimant, qu'en faisant l'amour à ton corps.
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