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Citations de Jacques Bouveresse (34)


Il y a deux manières fondamentales antithétiques et inconciliables de concevoir la philosophie. On peut la voir comme une activité de construction théorique qui, nécessairement, se situe plus ou moins dans la continuité de celle de la science et qui ne se distingue de celle-ci que par une généralité et une abstraction plus grande, ou bien comme une activité ou un exercice qu'on entreprend d'abord sur soi-même, qui porte sur la façon dont on voit le monde et sur ce qu'on en attend, un travail d'analyse et de réforme de soi, qu'on peut éventuellement aider les autres à réaliser sur eux-mêmes, mais que chacun doit entreprendre pour soi. C'est la conception de Wittgenstein, qui le rapproche plus de certains moralistes de l'antiquité que de Russell ou de Carnap. A cela correspond, d'ailleurs, chez lui un recours fréquent à la forme dialoguée, avec, d'un côté, la voix de la tentation et, de l'autre, la voix de la correction ou, si l'on préfère, d'un coté le philosophe qu'il y a en chacun de nous et ce qu'il a envie de dire et, de l'autre, le philosophe thérapeute. Dans ce cas, la philosophie et la science n'ont évidemment pas grand-chose à se dire l'une à l'autre. Wittgenstein soutient explicitement, dans les Recherches philosophiques, que la caractéristique d'un problème philosophique, c'est que sa solution ne dépend jamais de l'acquisition d'une connaissance ou d'une information nouvelle. La philosophie est exclusivement pour lui une affaire de clarification conceptuelle ou grammaticale, comme il dit. Mais c'est aussi, évidemment, une façon d'essayer d'être au clair sur soi-même et avec soi-même.
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Le paradoxe de la liberté d’expression illimitée ne résulte pas en soi de la volonté humaine (la demande), mais des techniques (l’offre) que les hommes ont créées sans que toutes les conséquences et que toutes les incidences sur les relations sociales soient appréciées et mesurées avec leurs risques (Michel Mathien, art. cité, p. 15). Le génie de Kraus, qui était pourtant loin de disposer pour son diagnostic d’un matériau comparable à celui qui peuvent utiliser les théoriciens de la communication et les « médiologues » actuels, est d’avoir déjà perçu clairement le paradoxe, décrit les conséquences et évalué les risques. Ce qu’il y a derrière la « liberté de la presse » n’est évidemment pas une préférence particulière pour la censure, mais la perception aiguë du fait que ce concept de la liberté de la presse ne peut être rattaché de près ou de loin à aucun droit fondamental et ne correspond à rien de ce que les époques antérieures ont pu connaître, imaginer ou revendiquer sous le nom de « liberté ». Il s’agit en réalité d’un artefact, dont l’apparition est liée de façon essentielle au processus de la mécanisation qui a fini par prendre définitivement le pas sur la fin. C’est le développement des techniques modernes et du marché de la communication qui exigeait et qui a engendré comme justification ce concept d’une liberté de dire et d’un droit de savoir érigés en absolus, qui n’admettent pas de limites et ne reconnaissent plus comme supérieure aucune des valeurs fondamentales que l’on pourrait encore être tenté d’opposer à leurs prétentions et à leurs appétits. Ce qui compte désormais n’est pas ce que veut le public et même pas non plus ce veulent les journalistes – car le processus dont il s’agit n’obéit probablement déjà plus à aucune volonté réelle -, mais ce que peut la technique et ce que décide le marché. Parmi tous les aspects problématiques que comporte l’autonomisation du processus de la technqiue déchaînée, le plus inquiétant et le plus lourd de consquences est, pour Kraus, celui qui a trait aux effets moralement et socilement destructeurs que l’avènement des systèmes de communication modernes est en train de produite sur l’être humain. C’est même, d’après lui, à cet endroit que celui qui a encore des yeux pour voir peut lire en toutes lettres l’annonce de la fin.
Dire que ce que l’on appelle aujourd’hui la « liberté de la presse » n’a pas grand chose à voir avec l’espèce de droit naturel, constitutif et originaire auquel on a tendance à l’assimilier pourrait sembler, à première vue, tout à fait scandaleux. Mais Kraus ne fait en un certain sens que poser une question dont la légitimité et la pertinence peuvent difficilement être contestées. Ceux qui se sont battus autrefois pour la liberté de la presse ne l’ont sûrement pas fait pour que des irresponsables puissent tromper et manipuler « librement » l’opinion publique sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit, et encore moins pour que des journaliste comme Békessy puissent, au nom d’un prétendu droit d’informer, qui est aussi un devoir, conquérir des avantages et satisfaire des appétits qui sont d’une espèce crapuleuse. Le problème ne se réduit évidemment pas simplement à celui des abus qui peuvent être fait de n’importe quelle liberté et des mesures à prendre pour les empêcher ou, en tout cas, les limiter. Il est que parler d’un « devoir d’informer » et d’un « droit d’informé » n’a tout simplement aucun sens si l’on ne donne pas au moins un commencement de réponse à la question « informer ou être informé de quoi ? ». Et également, « pour quel usage ? ».
La réponse qu’avaient en tête ceux qui ont milité pour l’existence d’une presse libre, à l’époque où elle n’existait pas encore, était probablement que le citoyen doit pouvoir être informé de tout ce qu’il est nécessaire pour lui de savoir, et en particulier de tout ce qui touche au bien public et à des questions d’intérêt public. Un des problèmes que pose Kraus est celui du passage, qui s’est effectué très vite, d’un stade où le choix des objets de l’information était encore subordonné à des critères de pertinences et d’importance à un autre où il n’est plus question que d’informer, sans autre précision, et devenir elle-même une fin en soi. Quand des morts comme « informer » et « communiquer » en viennent à être utilisés de façon intransitive et sans aucune spécification d’aucune sorte, il faut comprendre que la difficile question « informer de quoi et pour quoi ? » a été résolue implicitement de façon tout à fait simple : ce pour quoi il existe un devoir d’informer et un droit de l’être coïncide exactement avec tout ce que les journaux ont les moyens de faire savoir à un public qui est censé vouloir l’apprendre.
Rien ne s’oppose plus, par conséquent, à ce que l’on parle d’ « atteinte à la liberté d’information » à propos de tout et de n’importe quoi : aussi bien, par exemple, quand la loi essaie d’interdire aux journaux de violer l’intimité des personnes que quand le pouvoir politique chercher à les empêcher de révéler des scandales dans lesquels il est impliqué. Cet usage confus et indifférencié de la notion d’information et cette façon de brandir à chaque fois l’étendard de la liberté d’information menacée ne constituent, en fait, rien d’autre qu’un porte ouverte, de façon cynique, à tous les abus.
Chapitre 2, Un « progrès » trop cher payé ? p. 46
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Personne n'a jamais dit que l'esprit critique, la tolérance, l'ouverture d'esprit et l'humanité réelle étaient des choses très faciles et très répandues et personne n'a non plus ici trouvé la panacée qui permettrait de les développer à coup sûr et d'empêcher les apôtres du libéralisme ou du pluralisme (qu'ils soient rationalistes ou irrationnalistes) de faire exactement le contraire de ce qu'ils prêchent. page 98
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La sagesse n’implique, bien entendu, aucunement l’approbation sans réserve de la réalité telle qu’elle est, avec tout ce qu’elle comporte de désordre, de violence, d’injustice et de misère, et non plus la capacité à la supporter sereinement. Elle implique certes l’aptitude à conserver une distance ironique et une autonomie aussi grande que possible par rapport à la réalité extérieure, mais elle est aussi un compromis entre le détachement auquel on aspire et la révolte qui persiste à la fois comme une réaction naturelle et comme un devoir.
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À l’époque de Musil, il était particulièrement tentant et assez courant d’utiliser sans précaution spéciale des analogies de cette sorte. Certains qualifieraient sans doute charitablement de « poétique » ou de « littéraire » cet usage étonnant de concepts empruntés aux mathématiques et à la physique. Mais, comme je l’ai dit, Musil n’était pas ce genre de poète ou d’écrivain. Ce qui le protégeait contre les tentations qui viennent d’être évoquées est qu’il était armé non seulement de connaissances scientifiques étendues et précises, mais également d’une méfiance instinctive, que je qualifierais personnellement d’éminemment philosophique (bien que ce soit plutôt, de façon générale, à la tendance inverse qu’est associée, dans l’esprit des scientifiques en tout cas, l’idée de la philosophie) à l’égard du pouvoir des mots, du raisonnement verbal et du verbalisme pur et simple.
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Jacques Bouveresse
«"il faut une longue pratique du métier philosophique pour accéder à certaines formes de bêtise qui ne sont effectivement pas à la portée du premier venu. "
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Il faut réellement se donner beaucoup de mal pour trouver, chez des penseurs comme Heidegger, Derrida, Lacan, Deleuze, Foucault ou Serres, quelque chose qui ressemble à un véritable argument. Et même lorsqu’on tombe sur une procédure discursive qui a les apparences formelles d’un argument, les disciples ne la perçoivent certainement pas comme une chose qui est proposée à la discussion et à l’évaluation, et considèrent même le plus souvent comme une véritable incongruité la prétention de la discuter réellement.
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On n'exprime pas de pensées dans le roman ou la nouvelle, mais on les fait résonner.
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Il en résulte une conséquence qu'on n’aperçoit pas toujours immédiatement, mais que Wittgenstein tire lui-même explicitement qui semble avoir été fondamentale pour lui : la caractéristique d'un problème philosophique est qu'il peut toujours être résolu complètement au moment où il se pose. Cela peut paraître surprenant mais, si c'était vrai, ce serait assez réconfortant. A l'inverse, si on rapproche la méthode de la philosophie de celle de la science, il doit y avoir en philosophie une idée de progrès, de correction progressive, du même genre que celle qui a cours dans les sciences : on ne peut espérer résoudre les problèmes Hic et nunc, car leur solution peut dépendre de faits que nous ne connaissons pas encore et de concepts dont nous ne disposons pas encore.
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Le mérite principal de Kraus est justement d'avoir compris beaucoup plus tôt que d'autres qu'on ne peut pas vouloir réformer une société en perdition si l'on ne s'attaque pas aussi aux dégâts et aux destructions qui sont en train d'être infligés à l'imagination, à la culture et au langage.
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Jacques Bouveresse
La prédication morale remplace de plus en plus la réflexion sur le social.
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Il est extrêmement rare que ce qui a l'air de représenter une avancée n'implique pas simultanément un recul.
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La méfiance et le scepticisme à l’égard des théories et des explications scientifiques en général constituent certainement l’une des constantes les plus caractéristiques de la philosophie de Wittgenstein. On peut le voir s’exprimer sans ambages à propos de la psychanalyse ou du darwinisme, par exemple. Aux yeux de Wittgenstein (qui se présentait à une certaine époque comme un « disciple de Freud ») la théorie freudienne n’est pas seulement suspecte en tant que théorie, mais également à cause de l’utilisation néfaste qui peut en être faite. Après avoir reconnu ce qu’il appelle « Freud’s extraordinary scientific achievement », il ajoute : « Seulement les réalisations scientifiques extraordinaires ont tendance, de nos jours, à être utilisées pour la destruction des êtres humains (j’entends, de leurs corps, de leurs âmes, ou de leur intelligence.) Gardez donc bien toute votre tête. » Quant à la théorie darwinienne, elle lui suggérait (en 1938) les réflexions suivantes :

« Cf. l’affaire Darwin : un cercle d’admirateurs qui disaient : ‘’Bien sûr’’, et un autre cercle [d’ennemis] qui disaient : ‘’Bien sûr que non.’’ Pour quelle raison, grands dieux, un homme irait-il approuver d’un ‘’Bien sûr’’ une telle idée (il s’agissait de l’idée selon laquelle les organismes monocellulaires deviennent de plus en plus compliqués jusqu’à former des mammifères, des hommes, etc.) Quelqu’un a-t-il jamais vu ce processus dévolution en œuvre ? Non. Quelqu’un l’a-t-il vu survenir actuellement ? Non. La preuve par l’élevage sélectionné n’est qu’une goutte d’eau dans la mer. Mais il y a eu des milliers de livres qui ont décrit cette solution comme la solution évidente. Les gens avaient une certitude, sur des bases qui étaient extrêmement fragiles. N’aurait-il pu y avoir une attitude qui aurait consisté à dire : ‘’Je ne sais pas. C’est une hypothèse intéressante, qui peut fort bien se confirmer en fin de compte’’ ? Cet exemple montre comment vous pouvez vous laisser persuader d’une chose donnée. En fin de compte, vous oubliez complètement toute idée de vérification, vous êtes tout simplement sûr qu’il doit en avoir été ainsi. » (pp. 25-26)
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Parmi les élèves de Wittgenstein, beaucoup ont évoqué les efforts répétés qu'il faisait pour les persuader d'abandonner la carrière philosophique et de choisir plutôt quelque métier « décent ». Dans les lettres écrites à Malcolm au moment où celui-ci faisait ses débuts dans l'enseignement universitaire, Wittgenstein insiste à maintes reprises, avec une solennité de vieux prédicateur, sur les risques de perdition intellectuelle et morale inhérents au métier de professeur de philosophie, un métier qu'il est, selon lui, extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, de pratiquer « honnêtement », où la mystification et le mensonge pourraient bien être précisément ce que l'on attend de celui qui l'exerce, où la tentation de se duper soi-même et de duper autrui est permanente et irrésistible. Wittgenstein aurait sans doute été tenté de dire des philosophes professionnels ce que Karl Kraus a dit des journalistes : ils « écrivent parce qu'ils n'ont rien à dire, et ils ont quelque chose à dire parce qu'ils écrivent . » (p. 73)
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Le postmodernisme a incontestablement réussi à obtenir au moins un résultat concret: il est parvenu à saper encore un peu plus la confiance déjà très réduite que la philosophie avait, de façon générale, dans la rationalité et dans la science.
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La pratique médicale et la guerre sont deux formes d'expérience dans lesquelles l'horreur, quotidienne et omniprésente, bouleversant le dosage familier du bien et du mal, du normal et du tératologique, du pensable et de l'impensable, tend à abolir le sentiment de la réalité et le sentiment moral qui sont, en toutes circonstances solidaires. Pour conserver l'illusion de respecter encore des impératifs éthiques dans des situations fondamentalement inhumaines, le sujet moyen se réfugie dans le formalisme dérisoirement rassurant et inadapté de la déontologie ou de la discipline.
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Le progrès, sous le signe duquel il est entendu que nous marchons, a peut-être été pendant un temps une chose réelle mais ne constitue aujourd'hui rien de plus qu'une représentation obligatoire à laquelle ne correspond plus qu'un contenu insaisissable.
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Le progrès est une espèce de fatalité à laquelle même ceux qui le voudraient le plus ne réussissent pas échapper.
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Habermas a, selon moi, entièrement raison de considérer que des penseurs comme Foucault, Deleuze et Lyotard sont des « néo-conservateurs », non pas, bien entendu, en ce sens qu’ils opteraient concrètement pour le conservatisme, mais parce qu’ils pourraient en fin de compte très bien le faire, parce que, comme le dit Rorty, « ils ne présentent aucune raison ‘’théorique’’ d’aller dans une direction sociale plutôt que dans une autre, et qu’ils abandonne la dynamique sur laquelle s’est fondée la pensée sociale libérale (comme celle que représentent Rawls en Amérique et Habermas lui-même en Allemagne), à savoir la nécessité d’être en contact avec une réalité obscurcie par l’ ‘’idéologie’’ et révélée par la ‘’théorie’’ » (Habermas, Lyotard et la postmodernité, p. 192). Je ne crois même pas qu’il soit nécessaire « de loucher un peu pouvoir en Foucault un observateur cynique de l’ordre social », plutôt qu’un critique soucieux de le réformer complètement, puisqu’en absence de toute idée de vérité, de justice et d’humanité qui ne serait pas simplement un produit de plus du pouvoir, l’exigence éthique que l’on pourrait invoquer pour justifier une tentative d’humanisation des institutions psychiatriques ou pénales ne peut être distinguée véritablement du désir de les rendre simplement plus fonctionnelles et mieux adaptées aux besoins de l’État moderne.

La critique totalisante du système supprime finalement toute espèce d’asymétrie réelle entre le changement effectif et la simple apparence de changement et, du même coup, entre les raisons qui incitent à essayer autre chose et celles qui suggèrent de se résigner simplement à ce qui est. (pp. 166-167)
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Aucune des réticences que j'ai exprimées n'est de nature à amoindrir de façon quelconque la reconnaissance que nous devons avoir envers Foucault pour la quantité énorme de choses nouvelles et essentielles qu'il nous a apprises sur certaines de nos institutions et de nos pratiques, et pour la façon dont il a montré l'exemple dans la lutte contre ce qu'elles peuvent avoir d'inacceptable et d'inhumain.
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