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EAN : 9781534310452
168 pages
Éditeur : Image Comics (26/02/2019)
Résumé :
Endgame.
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Critiques, Analyses et Avis (1) Ajouter une critique
Presence
  27 juin 2020
Ce tome fait suite à Days of Hate Act One (épisodes 1 à 6) qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'un diptyque qui forme une histoire complète. Il contient les épisodes 7 à 12, initialement parus en 2018/2019, écrits par Aleš Kot, dessinés et encrés par Danijel Žeželj, et mis en couleurs par Jordie Bellaire. Žeželj a réalisé les couvertures et le design des numéros a été réalisé par Tom Muller.
Sept semaines plus tard, la nuit dans un motel à Washington DC, Huian Xing se tient nue avec un couteau à la main, devant le lit où dort Peter Freeman. Finalement elle se recouche. Freeman émerge un instant et lui adresse la parole. Elle répond qu'elle essaye de déterminer ce qui se passe, ce à quoi correspond le fait qu'ils soient amants. Elle ajoute qu'il ne la trouble pas : elle sait exactement qui il est, et il ne serait pas capable de le gérer si elle lui disait. À l'extérieur, les phares des voitures continuent de tracer des arabesques lumineuses sur les autoroutes urbaines et les échangeurs. À Pittsburgh en Pennsylvanie, Amanda Parker et Arvid Nafisi sont assis à même le sol dans la cafétéria vide d'un immeuble de bureau désaffecté, dans un étage élevé. Ils regardent la ville en contrebas, elle aussi plongée dans la nuit. Elle lui demande s'il a déjà lu du Samuel Beckett (1906-1989) : il comprend qu'elle veut parler de En attendant Godot (1952). C'est effectivement le cas : elle se dit qu'avec l'avènement de l'anthropocène, tout est déjà arrivé et l'humanité va s'autodétruire devenant folle à cause de son incapacité à éviter d'aller à sa perte. Arvid lui répond qu'il a une vision totale de ce qui se passe et que les mots lui manquent pour s'exprimer.
Peter Freeman est de retour chez lui et il enserre sa femme en lui disant qu'il souhaite qu'elle vienne avec lui à une soirée. Il monte voir son fils dans sa chambre : il est en train de jouer avec un gros dinosaure en peluche. Son téléphone sonne : il répond que ce n'est pas le bon moment. Huian veut savoir s'il viendra ce soir. Il ne sait pas encore. Il regarde son fils. le soir venu, Huian se retrouve seule dans la chambre du motel, et elle se met à récupérer les mouchards électroniques qu'elle avait placés sous le lit, sous le lavabo, sous une dalle de faux-plafond. À Pittsburgh, Arvid Nafisi se réveille en sursaut et pointe son arme à feu sur le cou d'Amanda Parker qui essaye de le réconforter. Toujours la nuit, dans une banlieue pavillonnaire, un groupe de gendarmes pénètrent une maison et arrêtent Taranen Nafisi, l'épouse d'Arvid. Elle demande à savoir où est son fils. de l'autre côté, une voisine a tout observé.
Le premier tome se terminait sur une révélation concernant les plans d'Amanda Parker et de Huian Xing, changeant la manière dont le lecteur perçoit les personnages. Pour autant, l'histoire continue sur la même thématique : 3 terroristes continuent de planifier et d'exécuter des poses de bombes ou des assassinats dans des lieux fréquentés. S'il a gardé à l'esprit l'influence revendiquée par le scénariste (en particulier L'Armée des Ombres, 1969, de Jean-Pierre Melville), le lecteur regarde le récit sous l'angle de la résistance. Il voit Amanda Parker et Arvid Nafisi, isolés, angoissés pour leurs proches, s'interrogeant de plus en plus sur la futilité de leurs actions, leur manque d'impact réel, une résistance de principe face à un gouvernement omniprésent avec les forces de l'ordre à sa disposition et une capacité d'interpeller n'importe quel citoyen pour des raisons de sécurité nationale. Les dessins montrent bien comment les 2 terroristes / résistants s'installent dans des bâtiments désaffectés, vivent en marge de la société, focalisés sur leur objectif, totalement en opposition avec la loi, les forces de l'ordre, mais aussi la vie quotidienne des citoyens ordinaires. Les couleurs de Jordie Bellaire montrent des scènes crépusculaires, avec quelques zones de couleur fondues dans la grisaille maronnasse. Les dessins de Danijel Žeželj montrent des personnages sculptés, comme s'ils étaient un peu rigidifiés par leurs convictions et par le poids de leur transgression. Comme dans le premier tome, le scénariste a placé une ou deux citations en ouverture de chaque épisode. Il y en a une de Kathy Acker qui indique que les révolutions commencent souvent avec le terrorisme. Elle incite ainsi le lecteur à réfléchir sur le positionnement moral d'individus tuant pour résister, mais aussi sur le fait que L Histoire jugera leurs actions en fonction de leur réussite (résistance) ou non (terrorisme). La citation de Sylvie Plath évoque la rigidité des os, comme s'il se produisait une calcification de l'individu qui continue de se tenir droit. Enfin celle de John Berger (le passé n'est pas fait pour y vivre) indique que l'individu ne peut pas non plus rester passif, figé dans le passé.
Le lecteur est également venu pour découvrir la suite et la fin de l'intrigue. Au vu des forces en présence, il se doute bien qu'il est en train de lire un drame, que 3 individus ne suffiront pas pour renverser un gouvernement légitime et démocratique. Aleš Kot prend le parti de ne pas montrer l'acte terroriste perpétré par Parker et Nafisi. le lecteur les voit se déplacer jusqu'à arriver à Washington, et réaliser quelques préparatifs. En alternance, il voit comment Huian Xing résiste à la pression de plus en plus dure que lui fait porter Peter Freeman, responsable de la cellule antiterroriste. le lecteur remarque que les auteurs reprennent la disposition de l'épisode 5, le temps de quelques pages de l'épisode 10 : une case de la largeur de la page consacrée à Amanda Parker & Arvid Nafisi, une autre de la largeur de la page consacrée à Huian Xing, et une autre à Peter Freeman. À nouveau, les faits et gestes de ces 4 personnages sont entremêlées, ayant des conséquences les uns sur les autres, quand bien même ils se trouvent à des endroits différents. le récit présente une forte dimension psychologique, chaque individu agissant en fonction de la manière dont il interprète la réalité, dont il agit en son âme et conscience en fonction de ses expériences personnelles, de ses convictions associées à des émotions. La mise en couleurs très élaborée montre que ces personnages évoluent dans un monde d'un seul tenant, dans un état émotionnel qui ne permet qu'une vision monolithique de la réalité : le bleu feutré et impersonnel de la chambre d'hôtel où se rencontrent Peter & Huian, le brun ou le gris ou le rouge des discussions d'Amanda et Arvid, le gris froid des locaux professionnels de Peter Freeman. Les décors sont majoritairement industriels et urbains, froids et impersonnels. Les visages montrent des personnages ressentant le poids de leur pensée, d'individus ayant choisi une route à suivre et ressentant profondément ce que ça leur coûte.
Cette histoire est également un thriller psychologique d'une rare intensité. Amanda Parker a convaincu Arvid Nafisi de l'assister dans un acte terroriste et il a dû abandonner sa femme et son fils. Elle se débat avec la responsabilité d'avoir ainsi embarquer cet homme dans son projet risqué, dangereux, sûrement sans retour, et probablement faisant courir un risque mortel à sa famille. le comportement et le regard d'Amanda Parker montre qu'elle sait qu'elle est condamnée, que leurs actions ne sont qu'une goutte d'eau et n'amèneront pas de changement radical, ne provoqueront pas une rupture. Les postures et les expressions d'Arvid montrent qu'il est moins radicalisé, qu'il lui reste une attache émotionnelle positive quand il pense à sa femme et son fils. Contrairement à toute attente, Peter Freeman s'avère plus ambigu. le lecteur en prend conscience quand le personnage sort de la lumière blafarde et retrouve une lumière normale, en rentrant chez lui, et même des couleurs vives lorsqu'il se tient devant son fils de 4 ou 5 ans, dans une chambre joyeusement colorée. le lecteur ressent encore plus cette connexion avec la vie normale, lorsque Peter discute avec sa femme dans son bureau, et que les couleurs s'assombrissent et se ternissent au fur et à mesure.
Cette histoire est également un discours politique en sourdine. Il y a un premier degré évident : la lutte contre une dictature qui sait utiliser les outils de la démocratie pour en conserver l'apparence, à commencer par une force de l'ordre instrumentalisée sous prétexte de sûreté nationale. Danijel Žeželj rend admirablement bien la terreur qui prend le citoyen ordinaire quand un groupe de 6 agents en tenue pénètre dans son foyer pour l'arrêter sans autre forme de procès. Glaçant. le lecteur se rappelle le thème principal du premier tome et du titre en lisant deux autres citations, celle de Marie Howe et celle de Nick Cave. La première indique que le mal ne va pas envahir vos maisons en portant des grosses bottes noires, le Mal commence avec le langage. Nick Cave chante dans Fifteen feet of pure white snow que son voisin est son ennemi. le titre évoque la haine comme dynamique de la vie d'un individu. le jeu des couleurs montre que la haine a pris le dessus comme moteur émotionnel de Peter Freeman : la haine du non-conformisme par rapport à des lois plus ou moins explicites, en fait la haine de l'autre, et au fond la peur de la différence. En se rattachant au jeu des couleurs, le lecteur voit qu'elles illuminent les souvenirs communs d'Amanda Parker et de Huian Xing. Il est difficile de le concilier avec leurs actes, jusqu'à l'épisode 11 où Huian Xing indique à son interlocuteur que c'est l'empathie qu'elle éprouve qui l'a contrainte à se rebeller contre une société fonctionnant sur la haine, contre un système répressif, qui l'a amenée à utiliser elle aussi la haine pour répondre. Dans l'épisode 7, Peter Freeman discute avec un technicien chargé d'assurer la surveillance de Huian Xing. La scène dure 7 pages : le lecteur en déduit qu'elle est importante. Il se rend compte qu'il voit comment le mode de raisonnement de Peter Freeman finit par s'imposer à l'agent Kozlowski, comment ce dernier se retrouve pris dans une double contrainte entre les exigences de son supérieur et le fait de s'occuper de sa mère handicapée, un conflit entre la haine de l'un et la solidarité de l'autre. le dernier épisode offre un soupçon d'espoir, contrastant avec le destin des individus focalisés sur leur haine.
Au sortir de ces deux actes / tomes, le lecteur est encore en immersion dans ce récit psychologique, dans cette histoire d'amour, dans ce thriller politique, dans cet élan vital. Danijel Žeželj a réalisé des planches à la fois dures et à la fois très animées par les émotions, superbement rehaussées par la mise en couleurs qui participe formidablement à la narration visuelle, sans écraser les dessins. Aleš Kot a fait connaître au lecteur quatre individus impliqués, tiraillés par les conséquences de leurs actes et de leurs responsabilités, certains intimement conscient de n'être qu'un seul individu qui ne changera pas grand-chose, tout en montrant la responsabilité individuelle de chaque être soumis à un système qu'il n'a pas à accepter comme inéluctable ou éternel. Chef d'oeuvre.
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