Ce roman est très court. Il serait décent que je puisse aussi me restreindre dans l'écriture d'un commentaire. Mais comment faire, lorsqu'on a conscience d'avoir entre les mains le fruit cultivé par un génie, Goncourt 2003?
Cela vous dirait de vous laisser entraîner dans une Rome de fantasmes et de rêveries? Connaître les remous d'une relation inaboutie? Flirter avec un fantôme d'amour par excellence?
Mars 2005, Paul, envoyé spécial à Rome d'un hebdomadaire français, est chargé d'écrire «un papier d'ambiance», suite aux rumeurs annonçant la disparition prochaine de
Jean-Paul II. Situation cocasse (pas tout à fait d'actualité) pour celui qui se sent si peu, habité par la foi et qui s'avoue volontiers «escorté d'une traînée de concupiscence du matin jusqu'à soir».
Clémence est la jeune femme qui l'accompagne, partage sa furtive existence depuis huit ans. Il sait tout d'elle (ou presque), de sa nuque à son grain de peau, de ses lectures à ses silences répétés. Un jour, elle lui avoue dans une demi-candeur: «J'ai rencontré quelqu'un. Quelqu'un qui me parle gentiment.» Puis lui laisse un mot d'adieu. L'antique cité lui aurait-elle livré son vrai visage?
Désillusion et descente aux enfers. le narrateur fait l'amer constat qu'on ne connaît jamais personne, on cesse seulement de l'ignorer: «J'avais vécu à côté d'une étrangère que je croyais familière.» Á compter de ce jour, il n'arrive plus à écrire et se rêve en
Stendhal.
Dans cette ville de ruine où les funérailles se succèdent, la mort semble à ses aises: «Le murmure des prières s'élevait comme une rumeur marine pour accompagner le cadavre le long de la pente douce de la mort.»
Le «Le passeur de l'éternité»- ainsi qu'il nomme joliment le souverain pontife- a passé le pas et Constance vit désormais à Paris. du pont San Angelo au quartier de l'Eur, le narrateur traîne son chagrin dans les ruelles labyrinthiques, s'offre quelques mesures de vin blanc gouleyant sur les terrasses bondées, mais tout lui rappelle celle qu'il ne s'évertue même pas à oublier. Sa silhouette lui apparaît à chaque coin de rue, dans la foule des magasins et galeries. Il interroge les secrets de «l'immortelle bien-aimée» dans ses nuits sans sommeil et entretient une conversation en absence: «Depuis qu'elle m'avait quitté, elle se métamorphosait en un fantôme qui me harcelait.»
Dans ce dialogue interne, feutré, on perçoit deux voix, celle érosive du doute et cette autre qui maintient, en dépit de l'évidence du monde, que toute insatisfaction a sa beauté. En somme, le drame de la raison humaine saurait-il condamner à ne jamais pouvoir, savoir ou ignorer? Mais point de pathos ni d'attendrissement naïf pour cet opus de la littérature.
Je sais, on ne peut s'empêcher de penser à
Flaubert. La force de ce livre réside dans la majesté tranquille des phrases, l'immersion poétique d'un univers défunt, les mouvements accablés et funèbres qui installent le lecteur dans une intelligente intimité. Honnêtement, que peut-on demander de mieux?