Freedom
Jonathan Franzen
L'Olivier
Patti Emerson est une ancienne championne universitaire de Basketball. Fille incomprise issue d'un milieu bourgeois-progressiste (son père, Ray, est avocat et sa mère, Joyce, députée démocrate de l'Etat de New-York), elle ne parvient pas à trouver sa place dans la famille.
A la fac, par l'intermédiaire d'Eliza (son amie toxico dépressive) elle rencontre Richard Katz (rocker ténébreux, un peu loser, qui ressemble à Kadhafi jeune) et son colocataire-meilleur ami Walter Berglund, gentil licencié en droit qui est de tous les combats. Bien qu'amoureuse du musicien, c'est l'avocat qu'elle épouse, parce qu'il est un homme bon et attentionné qui prend soin d'elle.
Les Berglund, nouvellement mariés, s'installent à Ramsey Hill, deviennent en apparence un couple exemplaire, envié par tous leurs voisins. Patty est mère au foyer dans une immense maison victorienne que Walter retape peu à peu; elle s'occupe de ses deux enfants Jessica et Joey.
Tout va pour le mieux jusqu'au moment où Joey, onze ans, devient l'amant de Connie, treize ans, la fille de leur voisine Carol Monaghan, une mère célibataire qui se met en couple avec un camionneur républicain aux idées rétrogrades.
Dès lors l'équilibre des Berglund est altéré; Patty commence à boire, tente de monter le voisinage contre les Monaghan.
Jessica, l'aînée des Berglund, est une fille studieuse, sérieuse et équilibrée, centrée sur ses études; elle a hérité du caractère de son père. Joey en revanche, trop couvé par sa mère, prend un malin plaisir depuis toujours à contredire son père et à adopter ses idées opposées. A seize ans, il quitte la maison pour s'installer chez les Monaghan, les ennemis jurés de sa mère.
Patty devient dépressive, sombre dans l'alcoolisme et s'éloigne de Walter qu'elle tient pour responsable du départ de Joey. Elle part à la campagne, dans la maison du lac qui appartenait à la mère de Walter et qu'elle entreprend de restaurer. Elle y vit une très courte idylle avec Richard le rocker à qui Walter offre un toit. C'est là qu'il écrit l'album Namesless Lake (il y parle de sa relation avec Patty) pour son groupe Walnut Surprise qui obtient un grand succès critique et populaire.
Joey ne cache pas son admiration pour le camp républicain. Il se lance dans des affaires juteuses, mais risquées, en Irak pendant l'invasion américaine en plaçant l'argent de Connie qu'il épouse. Il prend conscience trop tard d'être complice d'affaires troubles qu'il regrette et avoue ses remords à son père. Avec les gains faramineux qu'il engrange, il rembourse l'argent qu'il a emprunté à sa femme et distribue le reste à des associations caritatives.
Walter s'engage aux côtés d'un milliardaire proche du clan Bush/Cheney pour sauver une race d'oiseau en voie d'extinction, mais en contrepartie, il devient complice de l'exploitation par les compagnies houillères d'un territoire protégé, ce qui lui vaut un article très négatif dans le New York Times.
Les Berglund habitent désormais à Washington mais rien ne va plus dans le couple.
Walter organise chez lui un week-end de réflexion, sur les dangers de la surpopulation, au cours duquel nait le projet Free Space. Il réunit Jessica, Richard et sa très jeune et belle collaboratrice Lalitha, qui est aussi sa colocataire, de qui il tombe amoureux. Richard n'est venu à Washington que dans le but de reconquérir Patty qui refuse de s'offrir à lui. Elle lui montre son autobiographie, (Des erreurs furent commises) rédigée sous les conseils de son thérapeute, dans laquelle elle raconte son amour pour Richard, le choix de vie avec Walter par défaut et son infidélité dans la maison du lac. Richard quitte la maison des Berglund au petit matin en laissant le manuscrit de Patty sur le bureau de Walter. Ce dernier chasse sa femme de la maison et entame une relation avec Lalitha.
Lors de l'inauguration d'une usine de son patron, Walter tient devant les caméras un discours critique contre l'administration Bush et ses magouilles en Irak ainsi que sur la manipulation de la classe moyenne américaine. le public fou de rage se révolte et le frappe. Il devient ainsi une figure phare des mouvements écologistes et antimondialistes radicaux grâce aux vidéos qui circulent sur Internet.
Lalitha meurt d'un accident de voiture pendant le festival Free Space. Walter se retire dans la maison du lac, devenant une sorte d'ermite aigri, défenseur de la nature.
Patty emménage avec Richard, mais elle le quitte très vite. Pendant un temps elle garde les enfants de Cathy, une ancienne amie basketteuse lesbienne dans le Wisconsin, puis elle se rapproche de sa famille dès qu'elle apprend que son père est condamné par un cancer.
Six années passent avant que Patty retrouve Walter dans la maison du lac et qu'ils réapprennent à vivre ensemble.
Cela fait plusieurs mois qu'on nous annonce la publication en France de
Freedom comme étant un événement littéraire majeur. Enorme succès commercial et critique aux Etats-Unis, Franzen signe un roman social très dense et ambitieux.
Il s'agit d'une fresque, écrite sans complaisance, qui dépeint la société américaine de ses trente dernières années à travers le portrait plutôt réussi de la famille Berglund.
L'auteur a fait le pari de présenter Patty et Walter avant même la genèse de leur couple. On a ainsi un aperçu de leur adolescence et des relations qu'ils entretenaient avec leurs parents, marquant au fer rouge leurs choix (pas si libres que ça!) de vie et leurs erreurs.
Franzen étudie avec justesse le délitement de la cellule familiale des Berglund en donnant au lecteur tous les éléments pour comprendre la chronique de ce chaos annoncé.
Le portrait de Patty Berglund est saisissant. L'auteur peint une femme jeune et dynamique, ancienne championne de Basketball universitaire, qui s'est en quelque sorte condamnée (ou punie) à devenir femme au foyer à la suite de son échec amoureux avec le rocker Richard et en réaction à l'éducation qu'elle a reçue de sa mère (toujours absente). En s'unissant par défaut à Walter, elle a choisi la sécurité, mais aussi l'inévitable enlisement menant à la dépression.
Le roman met l'accent sur les frustrations de chacun, sur les petites lâchetés quotidiennes des personnages qui les rendent profondément humains.
On peut parler de réalisme social pour décrire l'esthétique narrative de Franzen. le discours politique de ses personnages, notamment celui de Walter et de Joey, est un condensé des opinions politiques et des choix éthiques (progressistes démocrates ou ultraconservateurs) qui divisent les Etats-Unis depuis l'ère Bush; cependant l'auteur ne tombe pas dans le manichéisme, chacun en prend pour son grade, il montre les limites de chaque voie.
La construction du livre est cohérente et ambitieuse bien qu'elle ne présente rien de vraiment innovant d'un point de vue strictement littéraire.
Le roman met aussi l'accent sur le poids de l'éducation et ses conséquences; presque tous les personnages se construisent en opposition à leur vécu en famille (Patty par rapport à Joyce; Joey par rapport à Walter...).
Freedom est davantage une radiographie de trois générations (celle de Ray et Joyce Emerson; celle de Patty, Walter et Richard; celle de Jessica, Joey et Connie) de la société nord-américaine avec ses aspirations politiques et économiques, ses choix sociétaux, ses paradoxes, ses incohérences, ses rêves se transformant parfois en cauchemars, ses erreurs qui montrent un système hystérique qui nous mène droit au mur (cf. la partie sur le combat écologique et contre la surpopulation de Walter).
Franzen inclut les préoccupations environnementales qui secouent notre monde, de façon à donner un ancrage encore plus cohérent, réaliste sur le présent.
Le roman prend le temps, dans ses plus de 700 pages, d'expliquer sa thèse qui vise à nous montrer qu'il est impossible d'être libre ou tout du moins de s'affranchir de son passé, de son éducation, de ses névroses, de ces nœuds qui nous rendent tributaires de tant de choses;
Freedom devient ainsi un titre ironique voire sarcastique.
Il y a parfois quelques longueurs, mais tel est le risque lorsqu'on s'attaque à un livre si volumineux et ambitieux; néanmoins
Freedom remplit son contrat dans l'ensemble. Il ne s'agit certes pas du roman exceptionnel qu'on nous annonçait depuis que Franzen avait fait la couverture de Times, mais le livre fera très certainement date grâce à la lucidité avec laquelle l'auteur peint, avec une amertume non feinte, cette fresque de l'Amérique contemporaine.
A découvrir ! Un Franzen qui s'inscrit dans la lignée de ses œuvres précédentes.
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