Une écriture de l'urgence, un peu comme dans les meilleurs Hemingway, faite de détails, réflexions, récits, dialogues compressés et mêlés, formant un courant qui fermement, sans autorité apparente, va à l'essentiel qui en fait est un questionnement
Les gars se sont arrêtés nets, eux aussi (deux ou trois ont continué de jouer pendant quelques mesures, comme un train qui freine avant de s’immobiliser). Johnny se frappait le front et répétait : « ça, je suis en train de le jouer demain, c’est horrible, Miles, ça, je l’ai déjà joué demain. » On ne pouvait pas le sortir de là. La séance était fichue. Johnny se remit à jouer sans entrain, il avait envie de s’en aller (se droguer, dit l’ingénieur du son, mort de rage) et quand je le vis partir, vacillant, le visage cendreux, je me demandais si cela pouvait continuer encore longtemps.
et j'ai montré comment le renoncement à la satisfaction immédiate avait amené Johnny à l’élaboration d’un nouveau langage qu’il poussait aujourd’hui, avec d’autres musiciens, jusque dans ses derniers retranchements. C’est un jazz qui rejette tout érotisme facile, tout wagnérisme, si je puis dire, et qui se situe sur un plan désincarné où la musique se meut enfin en toute liberté comme la peinture délivrée du représentatif peut enfin n’être que peinture.
On attaque tous du mieux qu'on peut. Johnny se plante sur ses jambes écartées comme s'il était sur un bateau qui tangue et il se met à jouer comme je ne l'ai jamais entendu jouer de ma vie, je le jure. ça a duré trois minutes après quoi il nous a lâché un de ces couacs à faire frémir Dieu le père et il est allé s'asseoir dans un coin en nous laissant nous démerder tous seuls.
Je souris de mon mieux, comprenant vaguent qu'il a raison. Mais ce qu'il pressent et ce que je devine de son pressentiment va s'effacer, comme toujours, dès que je serai dans la rue et que j'aurai repris contact avec ma vie de tous es jours.