— Vous êtes bien délicat, mon père. Quant à moi, je ne sens
rien du tout.
— Est-ce que l’on flambe des cochons près de cette auberge ?
— Des cochons ? Ah ! voilà qui est plaisant ! Des cochons ?
Oui, à peu près ; ce sont bien des cochons, car, comme dit
l’autre, de leur vivant ils étaient habillés de soie ; mais ces cochons-là ça n’est pas pour manger. Ce sont des huguenots, révé-
rence parler, mon père, que l’on brûle au bord de l’eau, à cent
pas d’ici, et c’est leur fumet que vous sentez,
— Des huguenots !
— Oui, des huguenots. Est-ce que ça vous fait quelque
chose ? Il ne faut pas que cela vous ôte l’appétit. Quant à changer de salle pour dîner, je n’en ai qu’une ; ainsi vous serez bien
obligé de vous en contenter. Bah ! le huguenot, cela ne sent pas
déjà si mauvais. Au reste, si on ne les brûlait pas, peut-être
qu’ils pueraient bien davantage. Il y en avait un tas ce matin sur
le sable, un tas aussi haut… quoi ! aussi haut que voilà cette
cheminée.
— Et vous allez voir ces cadavres ?
— Ah ! vous me dites cela parce qu’ils étaient nus. Mais des
morts, mon révérend, ça ne compte pas ; ça ne me faisait pas
plus d’effet que si j’avais vu un tas de grenouilles mortes. Il
paraît tout de même qu’ils ont joliment travaillé hier à Orléans,
car la Loire nous en a furieusement apporté de ce poisson héré-
tique-là, et, comme les eaux sont basses, on en trouve tous les
jours sur le sable qui restent à sec. Même hier, comme le garçon
meunier regardait s’il y avait des tanches dans son filet, voilà-til pas qu’il trouve dedans une femme morte qui avait un fier
coup de hallebarde dans l’estomac. Tenez, ça lui entrait par là et
ça sortait entre les épaules. Il aurait mieux aimé trouver une
belle carpe, tout de même… Mais qu’avez-vous donc, mon révé-
rend ?… Est-ce que vous voulez tomber en pâmoison ? Voulezvous que je vous donne, en attendant votre dîner, un coup de
vin de Beaugency ? ça vous remettra le cœur au ventre.
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