
Une mère écrit à sa fille pour lui dévoiler son passé et décharger son cœur des lourds secrets dont il est le dépositaire. Son long monologue, qui sonne comme une confession, débute avec l'évocation de la mort de l'amour de sa vie, son cousin Randall, décédé au Japon pendant la Seconde Guerre mondiale. Autour de cet événement majeur, dont elle ne se remettra jamais complètement, s'organisent les éclats épars de son existence brisée ; la chronologie chaotique des chapitres épouse les soubresauts de sa conscience et reflète son impuissance à trouver le bonheur hors des rêves les plus improbables. Loin de la sérénité zen dont le titre est porteur, ce roman bouillonne d'une violence latente, d'autant plus vive qu'elle contraste avec les rares moments d'apaisement : violence de la guerre, du racisme, de la folie, par opposition à la douceur trompeuse des souvenirs et des fantasmes vénéneux. Kate Walbert, dont c'est là le premier roman, ne cesse ainsi de signaler le danger à vivre dans les chimères, hors de toute réalité ; elle dresse le portrait émouvant d'une femme qui prend conscience, avec une acuité proche de la démence, qu'elle a échoué à construire sa vie, qu'elle a tout perdu, y compris sa propre identité. Son désespoir tragique sonne comme une invitation à aller toujours de l'avant, sans jamais se figer dans un passé délétère. --Nathalie Gouiffès