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Négar Djavadi : Complètement à l’Est

Interview : Négar Djavadi à propos de Arène

 

Article publié le 23/12/2020 par Anaelle Alvarez Novoa

 

Dans Arène, le second roman de Négar Djavadi tout juste sélectionné pour le Grand prix des lectrices Elle 2021, le lecteur prend part à une course folle au coeur de l’est parisien.

Rien ne laissait présager que Benjamin Grossman, « jeune cadre dynamique » fraîchement rentré de Los Angeles, serait la mèche qui ferait exploser le quartier populaire où il vivait petit garçon. Une bousculade au PMU en bas de chez sa mère, un banal vol de portable, et c’est toute une vie qui bascule… Puis tout un quartier qui s’embrase, choqué et meurtri par l’image d’une policière qui frappe le cadavre d’un adolescent du coin. Fresque parisienne mais surtout fresque sociale, Arène raconte la violence quotidienne d’une grande ville. S’il n’est pas un polar, ce roman, sombre et furieux, peut pourtant se lire comme tel tant le lecteur est embarqué dans une spirale inéluctable.

Nous avons souhaité en apprendre plus sur ce second roman mais aussi sur l'autrice et ses inspirations.

 

©Philippe MATSAS/Leextra/Éditions Liana Levi



L’intrigue d’Arène se déroule principalement dans l’Est parisien. Néanmoins, comme vous le précisez en préambule, vous n’avez pas voulu vous en tenir à un réalisme strict et avez préféré prendre des libertés dans les descriptions des lieux. Pourquoi ce choix ? Que vous inspire ce quartier parisien ?

 

Arène n’est pas un livre avec comme enjeu la description réaliste d’un quartier. Il ne s’agit pas d’un travail journalistique dont l’aboutissement serait cette histoire. Il s’agit résolument d’un roman, avec ses exigences narratives, son univers et son architecture propres. Si je prends cette liberté, c’est pour pouvoir créer cet univers et faire exister les personnages à l’intérieur. Néanmoins, ce quartier est le mien depuis pas mal de temps déjà. C’est un quartier très singulier, non seulement à cause de son histoire – passée comme récente –, des événements qui s’y sont déroulés, de sa géographie (le fait d’être sur 4 arrondissements), mais aussi parce qu’il a vraiment deux faces, une face apparente, que tout le monde connaît, et une face cachée. Beaucoup de choses s’y passent que même les habitants ne voient pas.

 

 

Votre livre s’intitule Arène. Pouvez-vous nous parler de ce titre ?

 

Ce titre a deux sens. Son premier sens est celui qu’on connaît tous : l’espace circulaire, au centre des amphithéâtres antiques où se déroulaient les combats des gladiateurs. Des combats qui étaient bien entendu des spectacles, puisque l’arène est entourée de spectateurs qui regardent, encouragent, tremblent, enragent… Bref, il y a dans ce mot à la fois un champ (le lieu du combat) et un contrechamp (les gradins). Il englobe le fait d’assister à un événement, de participer. Aujourd’hui, les réseaux sociaux peuvent ressembler à ce qui se passait dans ces gradins, aux spectateurs qui hurlent et attendent la mise à mort. Son second sens est lié à mon métier. En effet, dans le jargon des scénaristes, ce mot désigne l’espace où se déroule l’action de l’histoire. Cela peut-être la famille, un quartier, une entreprise, un hôpital, etc.

 

 

Vous ponctuez votre récit de références historiques et d’anecdotes liées aux lieux. La ville de Paris semble ainsi devenir au fil des pages un personnage à part entière. Plus qu’une arène qui abrite les combats de ses habitants, elle semble en être partie prenante. Quel rapport entretenez-vous avec Paris ? Avec les villes en général ?

 

Il est difficile d’écrire sur Paris sans faire référence à son histoire, et quand bien même on ne le voudrait pas, la ville nous rappelle cette histoire à chaque instant, par ses monuments, par les panneaux installés çà et là qui relatent le passé d’un quartier, d’un lieu, par les plaques sur les immeubles qui nous informent que telle personnalité a vécu là. Paris a aussi une longue histoire de révoltes et de tumultes sociaux, non seulement la Révolution française, mais aussi la Commune jusqu’aux manifestations récentes. C’est comme si la ville appelait à la résistance, à l’opposition, à l’insurrection. Elle aussi a deux faces : une lumineuse et une sombre.


J’ai passé mon enfance à Téhéran, mais mon adolescence à Paris. Je l’associe d’autant plus à son histoire et aux manifestations qu’à l’instar de tous les gens de ma génération, j’ai participé aux grandes manifestations contre la loi Devaquet, contre l’apartheid en Afrique du Sud, devant l’église Saint-Bernard, contre la guerre en Irak, et tant d’autres. Je me considère comme quelqu’un de très urbain. J’aime beaucoup les villes, les grandes villes, la foule, le bouillonnement, l’anonymat, les salles de spectacles à portée de main. Il y a une énergie qui me correspond et me donne envie de raconter des histoires.

 

 

La violence policière est centrale dans votre livre. Elle est capturée par le portable d’une lycéenne, reprise partout sur les réseaux sociaux et déclenche une série de violences en tout genre. Cette situation fait particulièrement écho à l’actualité. Quelle place a pris la réalité et notamment les histoires d’Adama Traoré, de Zineb Redouane ou de Théo Luhaka dans la construction de votre intrigue ? Pourquoi avoir choisi d’en faire l’un des points centraux de votre roman ?

 

La violence policière ne date pas d’aujourd’hui. On se souvient encore de Malik Oussekine, sa mort a été l’événement marquant et tragique pour toute une génération. Notre mémoire, à la fois individuelle et collective, est chargée des victimes de ces violences. En même temps, ces derniers temps, la violence policière est devenue, d’une certaine manière, un phénomène de société, la fracturant en deux camps : ceux qui la dénoncent continuellement, sur les réseaux sociaux entre autres, et ceux qui défendent les policiers coûte que coûte malgré les drames. De fait, l’émotion est devenue le langage de ce phénomène. Elle l’emporte sur les explications, sur le pourquoi de ce phénomène, mais surtout sur les solutions à trouver pour arrêter l’escalade. Désormais, cette émotion se manifeste quotidiennement à coup d’images, de photos, de témoignages, d’indignation, de coups de gueule, de menaces… En somme, la façon dont « la violence policière » est traitée et gérée, par les gens, comme par les autorités, symbolise parfaitement la société dans laquelle nous vivons : une société où l’image prime sur la réalité, où la vérité d’un fait disparaît derrière l’émotion.


Vous abordez d’autres thèmes particulièrement durs et actuels comme la place des réfugiés, la précarité, la délinquance, la prostitution, mais aussi l’omniprésence des smartphones et tout ce qu’elle implique… Souhaitiez-vous écrire un livre politique ?

 

Je n’aborde pas de thèmes qui n’existent pas autour de moi, auxquels je ne suis pas confrontée quand je sors de chez moi et que je traverse mon quartier. Tout ce que vous dites, précarité, drogue, etc., est visible, quotidien. Même la prostitution qui se fait au grand jour, et ce depuis au moins une vingtaine d’années. Il faut vouloir ne pas le voir. Et ne pas remarquer à quel point cette partie de la ville est abandonnée par les pouvoirs publics, ou bien à quel point la mairie et la police sont impuissantes face à ces situations et ces problèmes. Je n’ai pas volontairement exagéré la réalité pour en faire un roman politique. Je l’ai regardée sous cet angle-là et j’ai imaginé ce qui pourrait en sortir. Arène est un roman urbain, un roman qui s’inscrit dans la tradition d’histoires qui ont pour toile de fond le social, et bien sûr la politique n’est jamais bien loin.

 

 

On suit les aventures d’une galerie de personnages impressionnante par sa diversité et sa complexité, des personnages qui partagent tous le même espace, mais ne font souvent que se croiser. Pourquoi avoir voulu dépeindre toutes leurs réalités ? Provoquer leur rencontre ?

 

Il est difficile de vouloir parler de Paris, de rendre compte de son ambiance, de sa densité, sans faire intervenir de nombreux personnages. Des personnages qui se rencontrent, ou pas, mais qui du moins sont connectés, en réseau, d’une manière ou d’une autre. Bien qu’évoluant dans des milieux différents, ils partagent le même territoire, la même arène, donc sont tous impactés par les événements qui s’enchaînent.

J’ai construit Arène comme une spirale, d’ailleurs à l’image de Paris qui se dessine comme un escargot, le 1er arrondissement au centre et le reste s’enroulant autour. Ici, le centre, le lieu de l’action, est le 10e arrondissement, et principalement la place du Colonel Fabien, vers lequel converge tous les personnages, car chacun a joué ou va jouer un rôle dans l’embrasement final.

 

 

L’un de vos personnages, Benjamin, travaille pour BeCurrent, une plateforme américaine surpuissante de streaming alors que sa mère est une spécialiste de la restauration de films anciens. Au-delà d’un choc des générations, on peut lire dans ces deux personnages, une forme de déclaration d’amour au cinéma. Vous êtes d’ailleurs vous-même scénariste. Aimeriez-vous voir Arène adapté ? Si oui, plutôt sous forme de série ou sur grand écran ?

 

Bien sûr, il y a une déclaration d’amour au cinéma. Ça a été une invention incroyable, à la fois art, langage et industrie. Aujourd’hui, les plateformes sont une autre forme de révolution qui change notre rapport à l’histoire, aux personnages, à la dramaturgie, mais aussi au réel. Je suis en effet scénariste, mais je n’ai pas écrit Arène en pensant série ou film, sinon j’aurais, dès le départ, envisagé l’histoire en scénario et j’en aurais parlé à une société de production, comme d’autres projets que j’ai écrits et proposés aux producteurs. Dans ce cas, je ne l’aurais pas écrit de la même manière, avec le même rythme.

Après, une adaptation découle toujours d’un désir, d’une rencontre, celle d’un producteur ou d’une productrice, d’un réalisateur ou d’une réalisatrice, avec un livre. Des êtres capables de voir le potentiel d’une histoire et sa capacité à pouvoir correspondre à la fois aux codes télévisuels ou cinématographiques, au désir du public et aux exigences d’un diffuseur. C’est une alchimie subtile et qui ne va pas de soi.

 

 

Votre livre a paru lors de la rentrée littéraire de l’automne 2020. Avez-vous lu certains livres publiés en même temps que le vôtre ?

 

Oui, j’ai lu plusieurs livres de la rentrée littéraire et j’en ai plusieurs à lire encore dans ma pile. 

 

 

 

Stalingrad, Bassin de la Villette

 

 

Négar Djavadi à propos de ses lectures

 

 

Quel est le livre qui vous a donné envie d’écrire ? 

 

Ce sont les écrivains qui m’ont donné envie d’écrire, plus que les livres. Leur capacité incroyable à s’emparer du monde, à créer des personnages, à mettre à nu les âmes. La magie de la création. Dostoïevski, Woolf, Proust, Kafka, Duras, Chandler, et tant d’autres.

 

Quel est le livre que vous auriez rêvé d’écrire ? 

 

Crime et Châtiment de Dostoïevski.

  

Quelle est votre première grande découverte littéraire ?

 

La chambre de Jacob de Virginia Woolf, à l’adolescence.

 

Quel est le livre que vous avez relu le plus souvent ?


Les livres de Henri Michaux.

 

Quel est le livre que vous avez honte de ne pas avoir lu ?

 

1984, de George Orwell. 

Quelle est la perle méconnue que vous souhaiteriez faire découvrir à nos lecteurs ?


Mon oncle Napoléon, d’Iradj Pezeshkzad (traduit du persan par S. Kasmaï). Ce livre est LE grand classique de la littérature contemporaine iranienne.

 

Quel est le classique de la littérature dont vous trouvez la réputation surfaite ?


Aucun.

 

Avez-vous une citation fétiche issue de la littérature ?


"Le simple fait de marcher dans le désert ne justifie pas de l’existence d’une Terre promise." Paul Auster

 

Et en ce moment que lisez-vous ?


Je lis Ohiode Stephen Markley, et La tyrannie des bouffons de Ch. Salmon.

 

 

 

Découvrez Arènede Négar Djavadi publié aux éditions Liana Levi.

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