Jean-Paul Kauffmann vous présente son ouvrage "
Zones limites" aux éditions Bouquins.
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zones-limites
Note de musique : © mollat
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La marche change radicalement la relation à l'espace et au monde.
Et, soudain, cette plénitude... Elle m'a envahi délicieusement. Plaisir d'être seul, dans une solitude recueillie, non pas replié mais rassemblé en moi-même au plus profond, dans un mouvement de confiance et d'intimité avec ce qui m'entourait : les nuages' l'air tiède, les saules blancs, les églantiers bordant la rivière.
Pour rendre hommage à un lieu attaché à un souvenir d'enfance, il faut se remémorer.
Marcher le long d'une rivière, ce n'est pas se délester, mais, au contraire, se charger du poids de cette eau qui vous tient sous son emprise.
Jamais, depuis mon départ, la beauté de la Marne ne m'est apparue avec autant d'éclat. Une beauté tragique, un air d'abandon : troncs morts, eau noire, silence oppressant. Les arbres aux ramures profuses plongent dans le courant. Négligée, mal entretenue. Violente. Il y a, dans ce déploiement souverain, une surabondance, une énergie destructrice, mortifère. La force du fleuve charrie dans ses fonds chocs et blessures, un monde nocturne d'anéantissement. La vie semble l'avoir déserté.
Remonter un cours d'eau abolit tout. Paysages, humains, sensations, ce qui est derrière soi se volatilise presque aussitôt au profit de ce qui va advenir.
En marchant, les pensées se transforment en idées fixes sans issue; les images, les impressions changeantes nées de la vue d'un feuillage, du vol d'un héron, d'un talus, n'aboutissent pas.
Je dois presque tout à l'Italie. Une idée du bonheur, mais je n'y jamais cru. J'aime la phrase de Bossuet: "Le bonheur est fait de tant de pièces qu'il en manque toujours une." Comme on dit ici:
"Le doge a ses chagrins, les gondoliers ont les leurs."
Au bonheur, je préfère l'allégresse que me procure chaque séjour dans ce pays. Vision d'un éternel été, sentiment d'une plénitude qui m'envahit aussi bien à la terrasse d'un restaurant le soir que dans un palais ou une église plongée dans la pénombre. J'aime presque tout.

C'est ce qui m'a attiré à Longwood : la révélation de l'homme désarmé au milieu d'un décor immuable. Longwood est un lieu vivant. Les fantômes de la captivité sortent des murs et repeuplent cette maison compliquée, embarrassée de corridors et d'appentis. Pourquoi cette étrange construction laissée à l'abandon a-t-elle l'air si vraie alors que le plancher, les menuiseries mangées par les termites ont été plusieurs fois remplacés ? Parce qu'elle est conforme à l'idée que l'on se fait de l'ennui, de l'exil et de la mort. Le passé n'y est pas aboli. On le sent accompagné d'idées fixes, de manies. La démence rôde dans ce décor absurde. Ce surgissement des temps anciens a quelque chose de terrifiant. L'histoire s'est déposée à la manière de particules solides en suspension. Ce précipité, phénomène chimique bien connu, est visible dans chaque pièce. Un secret se cache tel un corps insoluble dans la moiteur de Longwood. Les murs recèlent le mystère de la relation qui nous unit au passé.
page 21 - prologue
La France est au travail et je me promène, confiant, humant l'air tiède de cette fin d'été.