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Note moyenne 3.84 /5 (sur 198 notes)

Nationalité : France
Né(e) à : Chaville , le 25/08/1867
Mort(e) à : Paris , le 26/02/1905
Biographie :

Marcel Schwob naît dans une famille de lettrés (son père, George Schwob, était un ami de Théodore de Banville et de Théophile Gautier tandis que sa mère, Mathilde Cahun, appartenait à une famille d'intellectuels juifs originaires d'Alsace).

Les Schwob s'installent à Nantes à partir de 1876. George Schwob a acheté le quotidien républicain Le Phare de la Loire dont il est devenu rédacteur. Son autre fils, Maurice, lui succédera.

En 1881, Marcel est envoyé à Paris chez son oncle maternel Léon Cahun, bibliothécaire en chef de la Bibliothèque Mazarine, afin d'y poursuivre ses études. Il entre au lycée Louis-le-Grand, où il se lie d'amitié avec Léon Daudet et Paul Claudel. Il devient rapidement polyglotte. Il échoue au concours d'entrée de l'École normale supérieure, mais est reçu premier à la licence ès lettres en 1888.

En 1884, il découvre Robert Louis Stevenson, qui sera un de ses modèles.

Il se passionne également pour l'argot, et notamment pour le langage des coquillards utilisé par Villon dans ses ballades en jargon : contrairement à l'opinion répandue à l'époque (et qui avait été celle qu'avait développé Victor Hugo dans les Misérables), Schwob considère que l'argot n'est pas une langue qui se crée spontanément, mais qu'elle est en réalité un langage artificiel et codé.

Il se met à publier des séries de contes, à la limite du poème en prose, où il crée des procédés littéraires qui seront repris par d'autres ultérieurement. Ainsi Le Livre de Monelle, en 1894, annonce Les Nourritures terrestres d'André Gide (Marcel Schwob lui en voudra pour cela) ; La Croisade des enfants, l'année suivante, annonce William Faulkner dans As I Lay Dying ; Borges aussi lui avouera une grande dette.

En 1900, il épouse l'actrice Marguerite Moreno, l'amie incomparable de Colette, qu'il a rencontrée en 1895. Colette avait pour lui une affection particulière. Leur franche camaraderie était un mélange d'humour et de rosserie.

La santé de Marcel Schwob est des plus mauvaises. Il tente de fuir son destin en voyageant, à Jersey et jusqu'à Samoa, là même où Stevenson avait fini sa vie. Un peu à la manière des enfants de cette Croisade, qui furent massacrés avant d'atteindre le tombeau du Christ. Marcel Schwob eut cependant le temps de revenir en France, terminant sa vie en reclus, laissant une œuvre inachevée.

Il meurt d'une grippe le 26 février 1905, à l'âge de trente-sept ans.

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Source : Wikipédia
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Citations et extraits (113) Voir plus Ajouter une citation
lecassin   03 juillet 2014
Le livre de Monelle de Marcel Schwob
Ne sois l’esclave d’aucun vêtement, ni d’âme ni de corps.
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lecassin   03 juillet 2014
Le livre de Monelle de Marcel Schwob
Regarde toutes choses sous l’aspect du moment.
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Partemps   19 juillet 2021
Vies imaginaires de Marcel Schwob
Clodia.



Matrone Impudique.



Elle était fille d’Appius Claudius Pulcher, consul. À peine eut-

elle quelques années, elle se distingua de ses frères et de ses

soeurs par l’éclat flagrant de ses yeux. Tertia, son aînée, se

maria de bonne heure; la plus jeune céda entièrement à tous ses

caprices. Ses frères, Appius et Caïus, étaient déjà avares des

grenouilles en cuir et des chariots de noix qu’on leur faisait;

plus tard, ils furent avides de sesterces. Mais Clodius, beau et

féminin, fut compagnon de ses soeurs. Clodia leur persuadait avec

des regards ardents, de l’habiller avec une tunique à manche, de

le coiffer d’un petit bonnet en fils d’or, et de le lier sous les

seins avec une ceinture souple; puis elles le couvraient d’un

voile couleur de feu et le menaient dans les petites chambres où

il se mettait au lit avec elles trois. Clodia fut sa préférée,

mais il prit aussi la virginité de Tertia et de la cadette.

Quand Clodia eut dix-huit ans, son père mourut. Elle demeura dans

la maison du mont Palatin. Appius, son frère, gouvernait le

domaine, et Caïus se préparait à la vie publique.

Clodius, toujours délicat et imberbe, couchait entre ses soeurs,

qu’on nommait Clodia toutes deux. Elles commencèrent à aller

secrètement aux bains avec lui. Elles donnaient un quart d’as aux

grands esclaves qui les massaient, puis se le faisaient rendre.

Clodius était traité comme ses soeurs, en leur présence.

Tels furent leurs plaisirs avant le mariage.

La plus jeune épousa Lucullus, qui l’emmena en Asie, où il

faisait la guerre à Mithridate. Clodia prit pour mari son cousin

Metellus, honnête homme épais. Dans ces temps d’émeute, il eut un

esprit conservateur et borné. Clodia ne pouvait supporter sa

brutalité rustique. Elle rêvait déjà pour son cher Clodius des

choses nouvelles. César commençait à s’emparer des esprits; Clodia

jugea qu’il fallait le défaire. Elle se fit amener Cicéron par

Pomponius Atticus. Sa société était ricaneuse et galante.

Auprès d’elle on trouvait Licinius Calvus, le jeune Curion,

surnommé la «fillette», Sextius Clodius qui faisait ses courses,

Egnatius et sa bande, Catullus de Vérone et Caelius Rufus, qui

était amoureux d’elle. Metellus, pesamment assis, ne disait mot.

On racontait les scandales sur César et Mamurra.

Puis Metellus, nommé proconsul, partit pour la Gaule cisalpine.

Clodia resta seule à Rome avec sa belle-soeur Mucia.

Cicéron fut entièrement charmé par ses grands yeux flambants.

Il songea qu’il pouvait répudier Terentia, sa femme, et supposa

que Clodia quitterait Metellus. Mais Terentia découvrit tout et

terrifia son mari. Cicéron, peureux, renonça à ses désirs.

Terentia voulut davantage, et Cicéron dut rompre avec Clodius.

Le frère de Clodia s’occupait cependant. Il faisait l’amour à

Pompéia, femme de César. La nuit de la fête de la Bonne Déesse, il

ne devait y avoir que des femmes dans la maison de César, qui

était préteur. Pompéia offrait seule le sacrifice.



Clodius s’habilla, ainsi que sa soeur avait eu coutume de le

déguiser, en joueuse de cithare, et entra chez Pompéia. Une

esclave le reconnut. La mère de Pompéia donna l’alarme et le

scandale fut public. Clodius voulut se défendre et jura qu’il

était, pendant ce temps, dans la maison de Cicéron. Terentia

obligea son mari à nier: Cicéron porta témoignage contre Clodius.

Dès lors Clodius fut perdu dans le parti noble. Sa soeur venait de

passer la trentaine. Elle était plus ardente que jamais. Elle eut

l’idée de faire adopter Clodius par un plébéien, afin qu’il pût

devenir tribun du peuple. Metellus, qui était revenu, devina ses

projets et se moqua d’elle. Dans ce temps, où elle n’avait plus

Clodius entre ses bras, elle se laissa aimer par Catullus. Le mari

Metellus leur semblait odieux. Sa femme résolut de s’en

débarrasser. Un jour qu’il revenait du Sénat, lassé, elle lui

présenta à boire. Metellus tomba mort dans l’atrium.

Désormais Clodia était libre. Elle quitta la maison de son mari

et rentra vite se cloîtrer avec Clodius sur le mont Palatin. Sa

soeur s’enfuit de chez Lucullus et revint avec eux. Ils reprirent

leur vie à trois et exercèrent leur haine.

D’abord Clodius, devenu plébéien, fut désigné comme tribun du

peuple. Malgré sa grâce féminine, il avait la voix forte et

mordante. Il obtint que Cicéron fût exilé; fit raser sa maison

devant ses propres yeux, et jura la ruine et la mort à tous ses

amis. César était proconsul en Gaule et ne pouvait rien.

Pourtant Cicéron gagna des influences par Pompée, et se fit

rappeler l’année suivante. La fureur du jeune tribun fut extrême.

Il s’attaqua violemment à Milon, ami de Cicéron, qui commençait à

briguer le consulat. Aposté de nuit, il tenta de le tuer,

renversant ses esclaves qui portaient des torches. La faveur

populaire de Clodius diminuait. On chantait des refrains obscènes

sur Clodius et Clodia. Cicéron les dénonça dans un discours

violent: Clodia y était traitée de Médée et de Clytemnestre. La

rage du frère et de la soeur finit par éclater.

Clodius voulut incendier la maison de Milon, et des esclaves

gardiens l’assommèrent dans les ténèbres.

Alors Clodia fut désespérée. Elle avait pris et rejeté Catullus,

puis Caelius Rufus, puis Egnatius, dont les amis l’avaient menée

dans les basses tavernes: mais elle n’aimait que son frère

Clodius. C’est pour lui qu’elle avait empoisonné son mari. C’est

pour lui qu’elle avait attiré et séduit des bandes d’incendiaires.

Quand il fut mort, l’objet de sa vie lui manqua.

Elle était encore belle et chaude. Elle avait une maison de

campagne sur la route d’Ostie, des jardins près du Tibre et à

Baïes. Elle s’y réfugia. Elle essaya de s’y distraire en y dansant

lascivement avec des femmes. Ce ne fut pas suffisant. Son esprit

était occupé par les stupres de Clodius, qu’elle voyait toujours

imberbe et féminin. Elle se souvenait qu’il avait été pris jadis

par des pirates de Cilicie, qui avaient usé de son tendre corps.

Une certaine taverne lui revenait aussi à la mémoire, où elle

était allée avec lui. Le fronton de la porte en était tout

barbouillé de charbons, et les hommes qui y buvaient répandaient

une odeur forte, et avaient la poitrine velue.

Rome l’attira donc de nouveau. Elle erra aux premières veilles

dans les carrefours et les passages étroits. L’insolence éclatante

de ses yeux était toujours semblable. Rien ne pouvait l’éteindre,

et elle essaya tout, même de recevoir la pluie, et de coucher dans

la boue. Elle alla des bains aux cellules de pierre; les caves où

les esclaves jouaient aux dés, les salles basses où s’enivraient

les cuisiniers et les voituriers lui furent connues.

Elle attendit des passants parmi les rues dallées. Elle périt

vers le matin d’une nuit étouffante par un étrange retour d’une

habitude qui avait été la sienne. Un ouvrier foulon l’avait payée

d’un quart d’as; il la guetta au crépuscule de l’aube dans

l’allée, pour le lui reprendre, et l’étrangla. Puis il jeta son

cadavre, les yeux grands ouverts, dans l’eau jaune du Tibre.
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Partemps   19 juillet 2021
Vies imaginaires de Marcel Schwob
Lucrèce.



Poète.



Lucrèce apparut dans une grande famille qui s’était retirée loin

de la vie civile. Ses premiers jours reçurent l’ombre du porche

noir d’une haute maison dressée dans la montagne.

L’atrium était sévère et les esclaves muets. Il fut entouré, dès

l’enfance, par le mépris de la politique et des hommes. Le noble

Memmius, qui avait son âge, subit, dans la forêt, les jeux que

Lucrèce lui imposa. Ensemble, ils s’étonnèrent devant les rides

des vieux arbres et épièrent le tremblement des feuilles sous le

soleil, comme un voile viride de lumière jonché de taches d’or.

Ils considérèrent souvent les dos rayés des pourceaux sauvages qui

humaient le sol. Ils traversèrent des fusées frémissantes

d’abeilles et des bandes mobiles de fourmis en marche. Et un jour

ils parvinrent, en débouchant d’un taillis, à une clairière tout

entourée d’anciens chêneslièges, si étroitement assis, que leur

cercle creusait dans le ciel un puits de bleu. Le repos de cet

asile était infini. Il semblait qu’on fût dans une large route

claire qui allait vers le haut de l’air divin. Lucrèce y fut

touché par la bénédiction des espaces calmes.



Avec Memmius il quitta le temple serein de la forêt pour étudier

l’éloquence à Rome. L’ancien gentilhomme qui gouvernait la haute

maison lui donna un professeur grec et lui enjoignit de ne revenir

que lorsqu’il posséderait l’art de mépriser les actions humaines.

Lucrèce ne le revit plus. Il mourut solitaire, exécrant le tumulte

de la société. Quand Lucrèce revint, il ramenait dans la haute

maison vide, vers l’atrium sévère et parmi les esclaves muets, une

femme africaine, belle, barbare et méchante. Memmius était

retourné dans la maison de ses pères. Lucrèce avait vu les

factions sanglantes, les guerres de partis et la corruption

politique. Il était amoureux.

Et d’abord sa vie fut enchantée. Contre les tentures des

murailles, la femme africaine appuyait les masses contournées de

sa chevelure. Tout son corps épousait longuement les lits de

repos. Elle entourait les cratères pleins de vin écumeux de ses

bras chargés d’émeraudes translucides. Elle avait une façon

étrange de lever un doigt et de secouer le front. Ses sourires

avaient une source profonde et ténébreuse comme les fleuves

d’Afrique. Au lieu de filer la laine, elle la déchiquetait

patiemment en petits flocons qui volaient autour d’elle.

Lucrèce souhaitait ardemment se fondre à ce beau corps. Il

étreignait ses seins métalliques et attachait sa bouche sur ses

lèvres d’un violet sombre. Les paroles d’amour passèrent de l’un à

l’autre, furent soupirées, les firent rire et s’usèrent. Ils

touchèrent le voile flexible et opaque qui sépare les amants.

Leur volupté eut plus de fureur et désira changer de personne.

Elle arriva jusqu’à l’extrémité aiguë où elle s’épand autour de

la chair, sans pénétrer jusqu’aux entrailles. L’Africaine se

recroquevilla dans son coeur étranger. Lucrèce se désespéra de ne

pouvoir accomplir l’amour. La femme devint hautaine, morne et

silencieuse, pareille à l’atrium et aux esclaves.

Lucrèce erra dans la salle des livres.

Ce fut là qu’il déplia le rouleau où un scribe avait copié le

traité d’Epicure.



Aussitôt il comprit la variété des choses de ce monde, et

l’inutilité de s’efforcer vers les idées. L’univers lui parut

semblable aux petits flocons de laine que les doigts de

l’Africaine éparpillaient dans les salles. Les grappes d’abeilles

et les colonnes de fourmis et le tissu mouvant des feuilles lui

furent des groupements de groupements d’atomes. Et dans tout son

corps il sentit un peuple invisible et discord, avide de se

séparer. Et les regards lui semblèrent des rayons plus subtilement

charnus, et l’image de la belle barbare, une mosaïque agréable et

colorée, et il éprouva que la fin du mouvement de cette infinité

était triste et vaine. Ainsi que les factions ensanglantées de

Rome, avec leurs troupes de clients armés et insulteurs il

contempla le tourbillonnement de troupeaux d’atomes teints du même

sang et qui se disputent uns obscure suprématie. Et il vit que la

dissolution de la mort n’était que l’affranchissement de cette

tourbe turbulente qui se rue vers mille autres mouvements

inutiles.

Or, quand Lucrèce eut été instruit ainsi par le rouleau de

papyrus, où les mots grecs comme les atomes du monde étaient

tissés les uns dans les autres, il sortit dans la forêt par le

porche noir de la haute maison des ancêtres. Et il aperçut le dos

des pourceaux rayés qui avaient toujours le nez dirigé vers la

terre.

Puis, traversant le taillis, il se trouva soudain au milieu du

temple serein de la forêt, et ses yeux plongèrent dans le puits

bleu du ciel. Ce fut là qu’il plaça son repos.

De là il contempla l’immensité fourmillante de l’univers; toutes

les pierres, toutes les plantes, tous les arbres, tous les

animaux, tous les hommes, avec leurs couleurs, avec leurs

passions, avec leurs instruments, et l’histoire de ces choses

diverses, et leur naissance, et leurs maladies, et leur mort. Et

parmi la mort totale et nécessaire, il perçut clairement la mort

unique de l’Africaine, et pleura.

Il savait que les pleurs viennent d’un mouvement particulier des

petites glandes qui sont sous les paupières, et qui sont agitées

par une procession d’atomes sortie du coeur, lorsque le coeur lui-

même a été frappé par la succession d’images colorées qui se

détachent de la surface du corps d’une femme aimée. Il savait que

l’amour n’est causé que par le gonflement des atomes qui désirent

se joindre à d’autres atomes. Il savait que la tristesse causée

par la mort n’est que la pire des illusions terrestres, puisque la

morte avait cessé d’être malheureuse et de souffrir, tandis que

celui qui la pleurait s’affligeait de ses propres maux et songeait

ténébreusement à sa propre mort. Il savait qu’il ne reste de nous

aucun double simulacre pour verser des larmes sur son propre

cadavre étendu à ses pieds.

Mais, connaissant exactement la tristesse et l’amour et la mort,

et que ce sont de vaines images lorsqu’on les contemple de

l’espace calme où il faut s’enfermer, il continua de pleurer, et

de désirer l’amour, et de craindre la mort.

Voilà pourquoi, étant rentré dans la haute et sombre maison des

ancêtres, il s’approcha de la belle Africaine, qui faisait cuire

un breuvage sur un brasier dans un pot de métal. Car elle avait

songé à part, elle aussi, et ses pensées étaient remontées à la

source mystérieuse de son sourire. Lucrèce considéra le breuvage

encore bouillonnant. Il s’éclaircit peu à peu et devint pareil à

un ciel trouble et vert. Et la belle Africaine secoua le front et

leva un doigt. Alors Lucrèce but le philtre. Et tout aussitôt sa

raison disparut, et il oublia tous les mots grecs du rouleau de

papyrus. Et pour la première fois, étant fou, il connut l’amour;

et dans la nuit, ayant été empoisonné, il connut la mort.
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Partemps   19 juillet 2021
Vies imaginaires de Marcel Schwob
Empédocle.



Dieu Supposé.



Personne ne sait quelle fut sa naissance, ni comment il vint sur

terre. Il apparut près des rives dorées du fleuve Acragas, dans la

belle cité d’Agrigente, un peu après le temps où Xerxès fit

frapper la mer de chaînes. La tradition rapporte seulement que son

aïeul se nommait Empédocle: aucun ne le connut.

Sans doute, il faut entendre par là qu’il était fils de lui-même,

ainsi qu’il convient à un Dieu. Mais ses disciples assurent

qu’avant de parcourir dans sa gloire les campagnes de Sicile, il

avait déjà passé quatre existences dans notre monde, et qu’il

avait été plante, poisson, oiseau et jeune fille. Il portait un

manteau de pourpre sur lequel retombaient ses longs cheveux; il

avait autour de la tête une bande d’or, aux pieds des sandales

d’airain, et il tenait des guirlandes tressées de laine et de

lauriers.



Par l’imposition de ses mains il guérissait les malades et

récitait des vers, à la façon homérique, avec des accents pompeux,

monté sur un char, et la tête levée vers le ciel. Une grande

troupe de peuple le suivait et se prosternait devant lui pour

écouter ses poèmes. Sous le ciel pur qui éclaire les blés, les

hommes venaient de toutes parts vers Empédocle, leurs bras chargés

d’offrandes. Il les tenait béants en leur chantant la voûte

divine, faite de cristal, la masse de feu que nous nommons soleil,

et l’amour, qui contient tout, semblable à une vaste sphère.

Tous les êtres, disait-il, ne sont que des morceaux disjoints de

cette sphère d’amour où s’insinua la haine. Et ce que nous

appelons amour, c’est le désir de nous unir et de nous fondre et

de nous confondre, ainsi que nous étions jadis, au sein du dieu

globulaire que la discorde a rompu. Il invoquait le jour où la

sphère divine se gonflerait, après toutes les transformations des

âmes. Car le monde que nous connaissons est l’oeuvre de la haine,

et sa dissolution sera l’oeuvre de l’amour. Ainsi il chantait par

les villes et par les champs; et ses sandales d’airain venues de

Laconie tintaient à ses pieds, et devant lui sonnaient des

cymbales. Cependant de la gueule de l’Etna jaillissait une colonne

de fumée noire qui jetait son ombre sur la Sicile. Semblable à un

roi du ciel, Empédocle était roulé dans la pourpre et ceint d’or,

tandis que les pythagoriciens se traînaient dans leurs minces

tuniques de lin, avec des chaussures faites de papyros. On disait

qu’il savait faire disparaître la chassie, dissoudre les tumeurs,

et tirer les douleurs des membres; on le suppliait de faire cesser

les pluies ou les ouragans; il conjura les tempêtes sur un cercle

de collines; à Sélinonte, il chassa la fièvre en faisant déverser

deux fleuves dans le lit d’un troisième; et les habitants de

Sélinonte l’adorèrent et lui élevèrent un temple, et frappèrent

des médailles où son image était placée face à face de l’image

d’Apollon.



D’autres prétendent qu’il fut divinateur et instruit par les

magiciens de Perse, qu’il possédait la nécromancie et la science

des herbes qui rendent fou. Un jour où il dînait chez Anchitos, un

homme furieux se rua dans la salle, le glaive levé.



Empédocle se dressa, tendit le bras, et chanta les vers d’Homère

sur le népenthès qui donne l’insensibilité. Et aussitôt la force

du népenthès saisit le furieux, et il demeura fixe, le glaive en

l’air, ayant tout oublié, comme s’il eût bu le doux poison mêlé

dans le vin mousseux d’un cratère.



Les malades venaient à lui hors des cités et il était entouré

d’une foule de misérables. Des femmes se mêlèrent à sa suite.

Elles baisaient les pans de son manteau précieux. Une se nommait

Panthea, fille d’un noble d’Agrigente. Elle devait être consacrée

à Artemis, mais elle s’enfuit loin de la froide statue de la

déesse et voua sa virginité à Empédocle. On ne vit point leurs

marques d’amour, car Empédocle préservait une insensibilité

divine. Il ne proférait de paroles que dans le mètre épique, et en

dialecte d’Ionie, quoique le peuple et ses fidèles ne se

servissent que du dorien. Tous ses gestes étaient sacrés.

Quand il s’approchait des hommes, c’était pour les bénir ou les

guérir. La plupart du temps, il demeurait silencieux. Aucun de

ceux qui le suivaient ne put jamais le surprendre pendant son

sommeil. On ne l’aperçut que majestueux.



Panthea était vêtue de fine laine et d’or. Ses cheveux étaient

disposés à la riche mode d’Agrigente, où la vie coulait mollement.

Elle avait les seins soutenus par un strophe rouge, et la semelle

de ses sandales était parfumée. Pour le reste, elle était belle et

longue de corps, et de couleur très désirable. Il est impossible

d’assurer qu’Empédocle l’aimât mais il eut pitié d’elle. En effet,

le souffle asiatique engendra la peste dans les champs siciliens.

Beaucoup d’hommes furent touchés par les doigts noirs du fléau.

Même les cadavres des bêtes jonchaient le bord des prairies et on

voyait çà et là des brebis pelées, mortes la gueule ouverte vers

le ciel, avec leurs côtes saillantes. Et Panthea devint

languissante de cette maladie. Elle tomba aux pieds d’Empédocle et

elle ne respirait plus. Ceux qui l’entouraient soulevèrent ses

membres raidis et les baignèrent de vin et d’aromates. Ils

délièrent le strophe rouge qui serrait ses jeunes seins, et la

roulèrent dans des bandelettes.
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PiertyM   22 avril 2017
La croisade des enfants de Marcel Schwob
On dit que saint Jean se nourrissait de sauterelles dans le désert. Il faudrait en manger beaucoup. Mais saint Jean n’était point un homme fait comme nous.
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Partemps   19 juillet 2021
Coeur double - Mimes de Marcel Schwob
Mime IV



Auberge, pleine de punaises, le poète mordu jusqu’au sang

te salue. Ce n’est pas pour te remercier de l’avoir abrité une

nuit, au bord d’un chemin obscur; la route est boueuse comme celle

qui mène chez Hadès -mais tes grabats sont cassés, tes lumières

fumeuses; ton huile est rance, ta galette moisie, et, depuis

l’automne dernier, il y a des petits vers blancs dans tes noix

vides. Mais le poète est reconnaissant aux vendeurs de porcs qui

venaient de Mégare à Athènes, et dont les hoquets l’empêchèrent de

dormir (tes cloisons, auberge, sont minces), et il rend grâce

aussi à tes punaises, qui le tinrent éveillé en le rongeant tout

le long du corps, tandis qu’elles avançaient par bandes pressées

sur les sangles.



Car il voulut, faute de sommeil, respirer par une baie de la

muraille la lumière blanche de la lune, et il vit un marchand de

femmes qui frappait à la porte, très tard dans la nuit. Le

marchand cria: «Enfant, enfant!» mais l’esclave ronflait sur le

ventre et de ses bras croisés bouchait ses oreilles avec la

couverture. Alors le poète s’enveloppa d’une robe jaune, dont la

couleur était celle des voiles de noces; cette robe teinte de

crocos lui avait été laissée par une jeune fille joyeuse, le matin

où elle s’était enfuie, vêtue du manteau d’un autre amant. Ainsi

le poète, semblable à une servante, ouvrit la porte; et le

marchand de femmes fit entrer une troupe nombreuse. La dernière

jeune fille avait les seins fermes comme un coing; elle valait au

moins vingt mines.



-O servante, dit-elle, je suis lasse; où est mon lit?



-O ma chère maîtresse, dit le poète, voici que tes amies sont

couchées dans tous les lits de l’auberge; il ne reste plus que le

grabat de ta servante; si tu veux t’y étendre, tu es libre.



L’homme misérable qui nourrissait toutes ces fraîches jeunes

filles éclaira le visage du poète avec la grosse mèche de la

lampe, couverte de lumignons; et comme il aperçut une servante ni

trop belle ni trop soignée, il se tut.

Auberge, le poète mordu jusqu’au sang te remercie. La femme qui

coucha cette nuit avec la servante était plus molle que le duvet

d’oie, et sa gorge parfumée comme un fruit mûr. Mais tout cela fût

resté secret, auberge, sans le bavardage criard de ton grabat. Le

poète craint que les petits porcs de Mégare n’aient appris ainsi

son aventure. O vous, qui écoutez ces vers, si les «coï, coï» des

petits porcs à l’agora d’Athènes vous racontent faussement que

notre poète a des amours viles, venez voir à l’auberge l’amie aux

seins durs comme des coings qu’il a su prendre, mordu par les

bienheureuses punaises, dans une nuit de lune.
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Partemps   19 juillet 2021
Coeur double - Mimes de Marcel Schwob
Mime II



a. Je te ferai frapper, oui, frapper de verges. Ta peau

sera couverte de taches comme un manteau de nourrice. -Esclaves,

emmenez-la; battez-lui d’abord le ventre; retournez-la comme une

limande, et battez-lui le dos! Ecoutez-la; entendez-vous sa

langue? -Ne cesseras-tu pas, malheureuse?



b. Et qu’ai-je fait, pour être livrée aux sycophantes?



a. C’est une chatte qui n’a rien volé; elle veut digérer à son

aise, et se coucher moelleusement. -Esclaves, emportez ces

poissons dans vos paniers. -Pourquoi vendais-tu des lamproies,

puisque les magistrats l’ont défendu?



b. J’ignorais cette défense.



a. Le crieur public ne l’a-t-il pas annoncé à haute voix dans le

marché, en commandant: «Silence?»



b. Je n’ai pas entendu le «silence».



a. Tu railles, coquine, les ordres de la cité. -Cette femme aspire

à la tyrannie. Dépouillez-la, que je voie si elle ne cache pas un

Pisistrate. -Ah! ah! tu étais femme tout à l’heure. Voyez donc,

voyez donc. Assurément voilà une marchande d’une espèce nouvelle.

Est-ce que les poissons te préféraient ainsi, ou bien les

acheteurs? -Laissez ce jeune homme tout nu: les héliastes jugeront

s’il doit être puni pour vendre à l’étal des poissons interdits,

habillé en femme.



b. O sycophante, prends pitié de moi et écoute. J’aime à la mort

une jeune fille qui est gardée par le marchand d’esclaves des

Longs Murs. Il veut la vendre douze mines, et mon père refuse

l’argent. J’ai trop rôdé autour de la maison, et on l’enferme pour

m’empêcher de la voir. Tout à l’heure elle viendra au marché avec

ses amies et son patron. Je me suis ainsi déguisé pour pouvoir lui

parler; et, afin d’attirer son attention, je vends des lamproies.

a. Si tu me donnes une mine, je ferai saisir ton amie avec toi,

lorsqu’elle achètera ton poisson, et je feindrai de vous dénoncer

tous deux, toi comme vendeuse, elle comme acheteuse; puis,

enfermés chez moi, vous raillerez jusqu’à l’aube prochaine le

marchand avide. -Esclaves, rendez sa robe à cette femme -car c’est

une femme (ne l’aviez-vous pas vu? ) et ses lamproies sont de

fausses lamproies -par Hermès, ce sont de très grosses anguilles

luisantes (ne pouviez-vous pas me le dire? ). -Retourne,

insolente, à ton étal, et garde-toi de rien vendre, car je te

soupçonne encore. -Voici la jeune fille; par Aphrodite, ses reins

sont souples; j’aurai une mine, et peut-être, en effrayant ce

jeune homme, la moitié d’un lit.
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lecassin   19 janvier 2014
Le livre de Monelle de Marcel Schwob
Bonaparte le tueur, à dix-huit ans, rencontra sous les portes de fer du Palais-Royal une petite prostituée. Elle avait le teint pâle et elle grelottait de froid. Mais"il fallait vivre", lui dit-elle. Ni toi ni moi, nous ne savons le nom de cette petite que Bonaparte emmena, par une nuit de Novembre, à l'hôtel de Cherbourg.
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Partemps   19 juillet 2021
Coeur double - Mimes de Marcel Schwob
Mime III



Ouvre-nous! enfant, enfant, ouvre-nous! Ce sont les

petits de l’hirondelle de bois. Elle est peinte, la tête rouge et

les ailes bleues. Nous savons que les vraies hirondelles ne sont

pas ainsi; et, par Philomèle, en voici une qui tire sa ligne dans

le ciel; mais la nôtre est en bois. Enfant! ouvre-nous, ouvre-

nous! enfant!



Nous sommes ici dix, vingt et trente qui portons l’hirondelle

peinte pour vous annoncer le retour du printemps. Il n’y a pas

encore de fleurs, mais recevez ces rameaux blancs et roses. Nous

savons que vous faites cuire un estomac farci, des bettes au miel;

et votre esclave a acheté hier des loirs pour les confire dans le

sucre. Gardez votre festin; nous demandons peu de chose. Des noix

frites! des noix frites! Enfant, donne-nous des noix! donne-nous

des noix, enfant!



L’hirondelle a la tête rouge comme l’aurore nouvelle et les ailes

bleues comme le ciel du nouveau mois. Réjouissez-vous! Les

portiques donneront de la fraîcheur et les arbres peindront leur

ombre sur les prairies. Notre hirondelle vous promet beaucoup de

vin et d’huile. Versez l’huile de l’année passée dans nos cruches,

et le vin dans nos amphores; car -écoute, enfant -l’hirondelle dit

qu’elle veut en goûter! Verse le vin et l’huile pour notre

hirondelle de bois!



Vous avez peut-être autrefois, quand vous étiez enfants, mené

l’hirondelle comme nous. Elle fait signe qu’elle s’en souvient. Ne

nous laissez pas devant votre porte jusqu’aux torches de ce soir.

Donnez-nous des fruits et des fromages. Si vous êtes généreux,

nous irons à la maison prochaine, où demeure l’avare aux sourcils

rouges. L’hirondelle lui demandera son plat de lièvre, sa tarte

dorée, ses grives rôties, et nous le prierons de nous jeter des

pièces d’argent. Il haussera les sourcils et secouera la tête.

Nous apprendrons à notre hirondelle une chanson dont vous rirez.

Car elle sifflera par la ville l’histoire de la femme d’un avare

aux sourcils

rouges.
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