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Note moyenne 3.74 /5 (sur 54 notes)

Nationalité : France
Né(e) le : 01/03/1970
Biographie :

Nathalie Prince est professeur de littérature générale et comparée à l'Université du Mans depuis 2003.

Agrégée de Lettres Modernes (2015), elle est Docteur en littérature générale et comparée de l’Université de Paris Sorbonne-Paris IV avec une thèse intitulée "Entre éros et effroi : les célibataires du fantastique : le célibataire dans la littérature fantastique de la fin du XIXe siècle", soutenue en 2000.

Ses orientations de recherche sont: La littérature fantastique ; Merveilleux et contes de fées ; Fin-de-siècle, décadence ; Écriture de la solitude ; Littérature de jeunesse.

Nathalie Prince a publié plusieurs essais sur la littérature jeunesse ou la littérature fantastique.

Mère de quatre enfants, elle a signé, avec son mari Christophe Prince (1967-2017), "Nietzsche au Paraguay", un récit qui s’inspire de faits réels.

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Citations et extraits (22) Voir plus Ajouter une citation

— Pouvez-vous nous dire qui était Christophe ?

Mais pourquoi je leur dirais quoi que ce soit sur toi ?

J’essaie. Je respire. Je croise les bras pour me donner une contenance. Je vais forcément dire quelque chose. Quelque chose va sortir de moi… Mais quoi ? Je sens que ça vient.

— Mais en fait, pourquoi vous voulez le savoir ?

Pas vraiment la réponse qu’ils attendaient… Mais pourquoi je reste sur la défensive ? Pourquoi je les agresse ? Je suis sûre que si tu me vois, tu te marres… Calme le jeu. Redeviens sociable, Nathalie. Sans eux, personne pour faire la cérémonie. Tu voulais pas de curé. Tu dois faire avec ces deux-là. On refait pas les équipes. Allez, Nathalie, tente autre chose. Dis-leur ce qu’ils veulent entendre… Tu dois quand même en être capable ?

— Il était professeur de philosophie. Un excellent père, un mari fidèle, un…

Encore une pause. Je réfléchis. Le couple se regarde, espérant peut-être que je vais lâcher du lest, leur faire des confidences, me mettre à fondre en larmes et leur reprendre la main… Je me ressaisis.

— Si vous voulez mieux le connaître, c’est pour parler de lui, n’est-ce pas ?

— Oui, nous savons d’expérience que vous ne pourrez pas parler de Christophe le jour de la cérémonie. C’est beaucoup trop difficile. Je ferai moi-même le discours d’hommage au défunt. Je suis compétent en la matière. Nous avons fait des dizaines d’enterrements… Je parlerai pour vous, et je dirai qui était Christophe, ce qu’il a fait.

Silence.

Jamais de la vie il ne dira un mot. Il n’articulera pas une syllabe. Il n’ouvrira même pas la bouche. C’est mon mari.

— Écoutez… C’est moi qui le connaissais le mieux. J’étais son épouse. Je le connais depuis que j’ai dix-sept ans, et on ne s’est jamais quittés. Ça fait trente ans. C’est donc à moi de faire ce discours.

— Ce sera très dur. D’expérience, nous savons que vous n’y arriverez pas…

— J’y arriverai.

Je me crispe.

— Bon, de toute façon, vous nous donnerez au moins quelques éléments par écrit afin que je puisse me substituer à vous si vous craquez.

Craquer ? Ça veut dire quoi ? Comme une noix qu’on place dans un casse-noix et qu’on écrase ? Mais moi, je ne suis pas une noix ! Alors, je ne craque pas…

Silence, encore.

— D’accord, faisons comme cela, mais je sais que personne ne parlera à ma place… Et sûrement pas vous, pardonnez-moi, c’est un peu blessant. Pas vous qui ne le connaissiez pas…

Une pause. Qui me paraît durer deux heures. Les deux se regardent, étonnés que je ne leur lâche pas le morceau, que je reste droite sur ma chaise. Pas de larmes. Plus de larmes… Étonnés que je ne m’effondre pas…

Je reprends, pour casser ce silence et ces échanges de regards surréalistes :

— Combien de temps puis-je parler ? Un quart d’heure ?

Le couple se met à rire, carrément, avec un air entendu, le petit regard en travers, oblique, qui sépare. C’est comme si je leur avais dit que l’enterrement allait se dérouler sur la Lune…

— Non, non ! On vous arrête tout de suite ! Au bout de cinq minutes, les gens n’écouteront plus. Cinq minutes, vous avez cinq minutes. C’est déjà beaucoup trop. Les enfants pourront dire un mot aussi, s’ils le veulent. Y aurait-il quelqu’un d’autre qui voudrait parler ?

— Je ne sais pas. Je vous dirai. Je demanderai aux enfants…

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Comme son nom l'indique, a priori "la littérature de jeunesse" se pose comme un genre désignant un public particulier. Elle est une littérature destinée à un public identifié comme jeune. Ainsi, en matière de littérature de jeunesse, la bonne question apparaît très vite comme celle de son destinataire, plus que celle de son origine : non pas "qui a dit ?", mais "pour qui cela est-il dit ?". En ce sens, la littérature de jeunesse ne se reconnaît pas à quelque chose, mais à quelqu'un, le destinataire, ce que souligne, toujours, la construction prépositive : "pour la jeunesse" ou encore "de la jeunesse". L'originalité et la spécificité d'une littérature tiennent ordinairement à une esthétique, à une thématique, à une poétique, mais évidemment pas à un certain type de lecteur affiché dès sa désignation. La littérature de science-fiction, par exemple, désigne immédiatement ses thèmes, et notamment le basculement vers des univers imaginaires. Un texte détermine très tôt un pacte de lecture : un roman est romanesque, un ouvrage documentaire documenté, une poésie poétique... Mais l'expression "littérature de jeunesse" ne désigne rien de ce qu'elle est , de ce qu'elle dit, ni même de la forme générique qu'elle adopte. Elle privilégie un élément extérieur, étranger et hétéronome : le lecteur. Mais cette désignation et cette dénomination, en soi originales, posent plusieurs problèmes...

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Il faut sans soute insister alors sur cet élément : la littérature de jeunesse se destinant à un lecteur par défaut -- soit qui ne sait pas lire, ou qui lit peu ou qui peine à lire ou n'aime pas lire -- a su devenir le lieu d'expériences littéraires, poétiques et artistiques, absolument originales : jeu sur l'image et le support du livre, qui nous a forcé à nous interroger sur les limites de la littérature et du livre même ; jeu sur la lecture, et notamment sur le procédé de double lectorat -- supposant la médiation adulte -- qui permet de repenser l'acte de lecture et remet en question la catégorie sémiologique de "lecteur modèle" ; de même ne saurait-on pas la penser sans un jeu d'architextes, d'archétypes, de mythes et de stéréotypes qui n'ont de cesse que la littérature de jeunesse ne devienne littérature secondarisée, s'évoquant elle-même, se lisant elle-même, dans une sorte de jeu perpétuel de miroir et d'éternel retour sur soi...

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Il y a ainsi en quelque sorte trois espèces de livres d'enfants qui sont tous liés à une certaine idée de l'enfance. Il y a d'abord les livres que les enfants lisent alors qu'ils ne leur étaient pas destinés, comme des livres d'adultes volés pour les plaisirs de l'enfant. C'est là que se tiennent Perrault, La Fontaine et une première littérature de jeunesse informelle. Puis la littérature a cherché dans l'enfance un destinataire explicite, et c'est la grande période d'une littérature de jeunesse gouvernée par la morale et l'éducation. Mais ces livres, très souvent, peuvent être lus sans joie par des enfants contraints. Enfin, une littérature d'enfance et de jeunesse a su concevoir l'enfant pour ce qu'il est et non comme un adulte en devenir, et a su développer, très tardivement – à la fin de la deuxième moitié de XIXème siècle – une poétique et une rhétorique fondées sur un imaginaire proprement enfantin et dont les préoccupations morales et pédagogiques devenaient secondes. La plus récente littérature d'enfance et de jeunesse, forçant cette veine, a pris conscience de ses qualités, de ses mérites.

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Brusquement, la bascule joua, le carcan s'abattit, le bouton céda, la lueur du couteau passa. Un choc terrible secoua la plate-forme ; les chevaux se cabrèrent à l'odeur magnétique du sang et l'écho du bruit vibrait encore, que, déjà le chef sanglant de la victime palpitait entre les mains impassibles du chirurgien de la Pitié, lui rougissant à flots les doigts, les manchettes et les vêtements.

C'était une face sombre, horriblement blanche, aux yeux rouverts et comme distraits, aux sourcils tordus, au rictus crispé : les dents s'entrechoquaient ; le menton, à l'extrémité du maxillaire inférieur, avait été intéressé.

Villiers de L'Isle-Adam, "Le secret de l’échafaud"

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La preuve irréfutable de la survie des têtes guillotinées ne me semble donc qu'une question de temps. En attendant que cette preuve soit faite pour tout le monde, je partage avec beaucoup de physiologistes cette conviction profonde, à savoir que ces têtes vivent aussi longtemps qu'elles ne sont pas vidées du sang qu'elles contiennent. La tête qui roule dans le panier voit ce panier, elle entend les rumeurs de la foule, elle comprend qu'elle est séparée de son corps.

Dr. De Lignières, "La tête des guillotinés", Le Figaro, 27 avril 1885

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La littérature de jeunesse, qui aime les créatures hybrides et étonnantes, s'est laissé contaminer par cette hybridité : elle est d'une part jeu de reconnaissance, mais d'autre part travail expérimental, elle est d'un côté refuge, rémanence et écho, et de l'autre audace, imprudence et création.

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Une question essentielle surgit ici à propos de la littérature de jeunesse : que devient-elle lorsque, justement, elle n'est plus seulement un objet de lecture pour cette jeunesse, mais qu'elle s'expose à une entreprise critique ? La question de la lecture critique en matière de littérature pour la jeunesse est déterminante à deux titres : d'un part, on y pose la question de sa légitimité littéraire ; d'autre part, la lecture critique reste absolument hors de portée des compétences de son lectorat de principe. Est-ce une lecture légitime alors ?

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La simplicité, qui est au principe de cette littérature enfantine, fonctionne comme une "médiation" : alors qu'elle apparaît d'abord comme une contrainte ou comme un obstacle poétique dû à l'incompétence fondamentale et fondatrice de l'enfant, elle devient la clef et le moyen même d'un dépassement vers un monde poétique neuf. Cette simplicité occasionne une oralité et un effort d'expérimentation, qui origine la poétique enfantine dans un fonds d'archétypes remarquables, qui remotive la narration en y mêlant étroitement l'image, et qui permet finalement aux livres de jeunesse d'accéder à la littérature proprement dite.

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INCIPIT

30 décembre 2017,

premier jour du reste de ma vie

Derrière la porte

Il est 5 heures. La nuit est absolument noire. De l’encre. Du goudron. Un noir mat. Je ne me rappelle plus si dehors il pleut. Ou s’il y a du vent. Ou s’il fait froid. Oui, sûrement, il fait froid. Il ne peut pas en être autrement. Un froid glacial même. Un froid de début d’hiver.

La chambre est à peine éclairée. Ce n’est pas le clair de lune qui nous éclaire. Non. Ce n’est pas ça. Je me rappelle. C’est la lumière du couloir qui passe, un peu, sous la porte, et la veilleuse, qui fait un petit bruit détestable. Un bruit d’insecte mécanique. Un bruit de misère, aussi, un peu.

Alors je te vois et je te regarde.

Tu es tellement beau. Je ne me lasse pas de te toucher, de t’embrasser, de passer ma main sur ta tête. Tu es là, et je me remplis de toi.

Je me dis que quelqu’un pourrait rentrer, là, à tout instant, nous surprendre dans ces baisers, dans ces caresses. Dans mes chuchotements. Mais ce ne serait pas vraiment grave, n’est-ce pas ? On est comme ces amoureux qui se frottent sur les bancs publics, tout près, si près. Ces amoureux qui exhibent leur amour. Oui, après tout, cela ne serait pas grave du tout.

Je te chuchote que je t’aime et que je suis là, pour toujours. Je te chuchote que je voudrais que cet instant dure, se prolonge, s’éternise. Je voudrais toujours sentir ta peau sous mes doigts. J’entends le bruit des larmes sur l’oreiller. Un petit ploc mat et creux, un petit bruit de rien du tout, qui finit presque par disparaître, parce que, sur le tissu mouillé, les larmes s’écrasent en silence. Mais la petite tache d’eau salée s’agrandit.

On est comme dans une de ces nouvelles que je te lisais, le soir. On est dans une histoire d’amour fantastique de Gautier, de Poe ou de Rodenbach. Oui, voilà, je suis dans une de ces histoires. Ça ne peut pas être mon histoire. Je te regarde et je te lis. Je suis passée dans un conte cruel. Je lis Villiers de L’Isle-Adam. Je suis mise en abyme.

Je te récite le début de la nouvelle de Gautier, La Morte amoureuse : « Vous me demandez, frère, si j’ai aimé ; oui. Oui, j’ai aimé comme personne au monde n’a aimé, d’un amour insensé et furieux, si violent que je suis étonné qu’il n’ait pas fait éclater mon cœur. » C’est ce que dit le moine, Romuald, à l’un de ses frères en religion. Il lui parle pour lui dire de ne pas succomber à l’amour d’une femme, pour le mettre en garde. Mais il n’est pas crédible. Ses paroles se déversent sans pause, d’une traite, sans s’arrêter. En face de lui, l’autre n’a pas le temps d’en placer une. On ne l’entend pas. Et toi, d’ailleurs, tu ne dis rien non plus. Tu écoutes. Plein de silence.

Alors je reprends mon histoire. Tôt ou tard, Romuald devait dire son histoire. Comme je dois raconter la mienne. Il devait la faire sortir de lui. Parce que l’amour le brûle toujours. C’est un récit de la brûlure amoureuse. Il n’a plus Clarimonde, alors il la raconte. Un requiem, un chant d’amour. La seule chose qui lui reste, c’est la parole. Il faut ressusciter Clarimonde, lui offrir un tombeau. Un tombeau de mots. Qui dit que l’amour est plus fort que la mort, et qu’il finira par la vaincre.

Alors oui, c’est ce que je te raconte, là, maintenant, dans cette chambre blanche où manquent, sur les murs, des miroirs et des tableaux. Je lève les yeux. Je regarde la pièce autour de moi, à la lueur de la veilleuse qui clignote. J’ai un crochet dans le ventre. Tu le sais, ça ? Un putain de crochet qui ne me lâche pas. Un nid de douleur.

À quel moment dans ma tête je me dis que j’ai encore de la chance d’être avec toi ? Là, maintenant. Mais que tout va s’éteindre ! Pas les néons du couloir. Non, ceux-là, ils ne s’arrêteront jamais. Ils seront là pour d’autres couples qui se séparent, d’autres histoires qui s’arrêtent, d’autres ruptures indicibles. Non, ce qui va s’éteindre, ce sont ces moments de toi, ces caresses, cette douceur, ce temps suspendu. Je me serre contre toi. Tu deviens de plus en plus froid sous mes doigts. Je voudrais te réchauffer, mais en vrai, ça ne sert à rien. Tu ne bouges pas. Je voudrais enlever la nuit dans tes cheveux. Mais elle s’accroche. Alors je m’allonge sur ce petit lit qui fait un bruit métallique. Sur ces draps jaunes. Oh ce jaune ! Il me renvoie à ces sept années où je suis venue dans d’autres chambres, toutes pareilles, et toujours avec les mêmes draps jaunes. Et pourtant, enveloppée dans la laideur de cette chambre sans soleil, à côté de toi, je crois que je suis bien. Oui, quelqu’un pourrait entrer. Mais on s’en fout un peu, là, non ?

Alors j’ai eu une envie. Folle. Déplacée. Mais qui m’a submergée. Une envie de toi, de garder en moi cette image, pour qu’elle ne disparaisse pas de moi. Je n’ai pas assez confiance en moi. Je t’aime, cela est sûr, mais je sais que cette image va finir par disparaître. Vois-tu, quand je serai vieille. Mon corps va t’oublier. Ma mémoire va te trahir. Mais je ne la laisserai pas t’oublier. Je veux pouvoir te regarder sans relâche et quand je veux. Je fais ce que je veux. Je le fais parce que je le veux.

Alors, après avoir couvert ton visage de baisers et de larmes, après avoir bu ma honte, j’ai allumé la lumière de la chambre, une lumière inhumaine et barbare. Des néons d’hôpital. J’ai sorti mon portable de ma poche et j’ai fixé ta dernière image pour mon éternité. Pas de retouches. Toi à jamais suspendu dans le temps.

Je suis un monstre.

Je ne serai plus jamais la même.

Son herbe à soi : la concession

Il y a quelques années, mon neveu a offert à Anselme, mon fils aîné, un cadeau « original et personnalisé », un petit bout de terrain des Highlands écossais qui lui permettait en sa qualité de propriétaire de devenir Lord1. Un petit bout de terre de rien du tout : 0,093 m2 exactement, et la possibilité de savoir que l’on a son herbe à soi, son petit coin d’ailleurs, son utopie. Eh bien pour moi aussi, c’est fait, je l’ai, mon petit coin de terre. Pas très grand. Juste un mètre sur deux. Avec une terre bien noire dans un espace arboré, plutôt calme et tranquille. J’ai pris une concession « cinquantenaire », comme moi, qui vais sur mes cinquante ans, histoire de faire la paire. On verra où j’en suis dans cinquante années. Là, pour moi, c’est carrément de la science-fiction. Et puis, les quatre enfants en hériteront, en indivision, quand l’heure sera venue. Un mètre sur deux, c’est beaucoup plus qu’un pied carré à Glencoe Wood et puis l’avantage, pour moi, c’est que c’est tout droit, à moins d’un kilomètre de la maison. Pratique pour aller se balader… Ce lieu a reprogrammé mon centre de gravité. Le centre de gravité, appelé G, est le point d’application de la résultante des forces de pesanteur. Mon corps est dépendant de ce point. Il m’attire et m’enferme, bouleversant mes repères et mon équilibre. La loi de l’aimantation.

Et c’est quoi cet espace, au juste ? De la terre à peu près meuble… Je dis à peu près parce qu’on n’y ferait pas pousser des carottes ni même des radis. Il faudrait une terre plus sableuse, plus fine. Mais c’est quand même une terre correcte, qu’on peut émietter avec la main, sans trop de glaise ni de silex. Et autour de la terre, des petits graviers. Des petits graviers tout gris et tout moches, tout proches aussi, d’un autre petit rectangle de terre tout pareil au mien, mais qui, lui, déborde de fleurs coupées, de fleurs colorées, de fleurs qui embaument et avec des rubans partout et de toutes les couleurs, comme on mettrait sur une voiture pour aller à un mariage. Et puis après les fleurs, les petits cailloux, encore, et puis les fleurs, et plus tu remontes la petite allée, tout doucement, plus tu t’aperçois que les lots de terre d’un mètre sur deux font place à des plaques noires ou anthracite, bien propres, et qu’il y a de moins en moins de fleurs et de moins en moins de couleurs, et que les rubans disparaissent. Et puis, encore plus loin, il y a de la mousse sur les petits coins de terre, et des orties qu’il faudrait arracher, avec des vases qui ont fini par se détacher de leur socle, et qui n’attendent plus de fleurs. Et puis il y a ces mots qui vont par groupes de trois, toujours impairs : « À notre papa », « À notre ami », « À notre fils », des mots qui pleurent, emmurés dans le silence et dans le gris. Des mots par-ci et des mots par-là, des mots immobiles et inconsolables, posés là pour l’éternité. Enfin, du moins pour quelque cinquante ans ! Parce que quand il s’agit de sa mort, on a du mal à envisager plus loin que le bout des cinquante ans de la concession qu’on a signée. On signerait n’importe quoi à ce moment-là. Pour avoir ce petit lopin de terre qui nous appartient comme rien dans notre vie ne nous a appartenu. Ce petit monde de deux mètres carrés avec lequel on fera corps, un jour.

Mon amour, ce terrain est à nous. Tu as gravi les plus hautes montagnes et tu es arrivé au sommet. Et tu y es resté. Tu n’es pas redescendu dans la vallée, avec les vaches bariolées et les mouches bourdonnantes. Tu as fui l’universel reportage du monde et tu m’as bien plantée là. C’est vrai, je n’ai pas eu le courage de faire la balade avec toi, mais je viendrai te rejoindre aussi souvent que possible, demain dès l’aube ou peu s’en faut, parce que les grandes grilles du cimetière ne s’ouvrent pas si tôt !

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