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Nathalie Prince (Autre)
EAN : 9782080236470
192 pages
Flammarion (03/02/2021)
3.77/5   15 notes
Résumé :
Quand on a tout construit ensemble, quand tout vous a liés, quand on a cherché à ce point la joie et l'exclusivité amoureuse, comment continuer après la disparition de l'homme de sa vie ? Sur quatre saisons, le deuil s'apprivoise à travers les petites et les grandes ironies de la vie. Ce sont ces infimes détails qui nous poussent à aller de l'avant.
Avec un ton mordant et un humour noir, Nathalie Prince nous fait rire de ce qu'elle traverse et partage sans m... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (9) Voir plus Ajouter une critique

«Il est mort, l'été, l'amour et le soleil»

Dans un récit bouleversant, Nathalie Prince raconte le décès de Christophe, son mari, son amour, son co-auteur. Aux obsèques vont succéder quatre saisons d'absurdités administratives, de vie de famille chamboulée, de tentative de reconstruction…

La vie réserve quelquefois de très mauvaises surprises. Prenez le couple Prince. Nathalie et Christophe se sont rencontrés sur les bancs de la faculté, se sont aimés et ne se sont plus quittés. Mieux, ils ont conjugué leur talent pour nous offrir des livres aussi différents que formidables. C'est sous le pseudonyme de Boris Dokmak que j'ai fait leur connaissance, sans imaginer que derrière Les Amazoniques, ce polar paru en 2015 qui mêlait aventure et trafics en forêt amazonienne se cachait un prof de philosophie.

Un petit mot de Nathalie dans Nietzsche au Paraguay a levé le mystère quatre ans plus tard. «Vous avez aimé Boris Dokmak. Vous le reconnaîtrez. Vous comprendrez assez vite que ce roman me pèse et me porte, et j'espère que vous aurez envie de vous y plonger...» Signé cette fois Christophe et Nathalie Prince, ce formidable roman racontait comment, en faisant des recherches sur la vie et l'oeuvre de Friedrich Nietzsche, ils ont découvert que la soeur du philosophe allemand avait fait partie d'un groupe de colons bien décidés à créer une nouvelle Allemagne au Paraguay. Une histoire folle et très prenante. Un enterrement et quatre saisons vient subitement nous révéler que cette complicité ne verra pas naître de nouveau livre. Signé Nathalie Prince, il raconte la mort de Christophe, emporté par la maladie. Une issue qui devenait inéluctable, mais qui laisse derrière elle une épouse et quatre enfants désemparés. Avec beaucoup de pudeur, Nathalie raconte les derniers instants et les obsèques, ces moments cruels mêlés d'incongruité, ces préparatifs conçus dans un état second et ces mains tendues qui sont censées soulager mais ne font souvent que donner un écrin au chagrin. Elle dit aussi son amour absolu, tellement fort qu'il a besoin de vivre encore, de ne pas être pris sous une étouffante chape de plomb. «Tout tourne autour de la maladie, de la mort, de la douleur et de la tristesse de la vieillesse. Je ne veux plus les entendre. Je n'ai pas envie de rire, bien sûr, mais j'ai envie de parler d'autre chose, qu'on me serre fort et avec tendresse. Qu'on ne me propose pas de faire quelque chose pour moi. Qu'on fasse quelque chose pour moi. Qu'on pense à moi.»

Commence alors le premier jour du reste de sa vie, les saisons qui suivent cet hiver. Quand il faut jongler entre les difficultés des enfants, qui eux aussi ont du mal à gérer ce drame, et les courriers incompréhensibles des administrations, entre les profs dépassés et les services municipaux, entre le notaire et ses évaluations – ne ratez pas l'épisode du canon du siècle passé! – entre le tribunal et ses injonctions surréalistes et une réunion au sommet en mairie pour l'aménagement de la tombe du défunt. Des absurdités ponctuées aussi de moments de grâce comme la séance de course à pied où la rencontre avec sa fille le jour de la fête des pères.

Comme dans Avant que j'oublie, ce petit bijou signé Anne Pauly, on aura exploré ce curieux moment autour du deuil, ses surprises et ses moments forts, ses incompréhensions et ses aspects kafkaïens entre colère et compassion. Remercions Nathalie Prince pour ce livre qui aidera sans doute aussi tous ceux qui sont frappés par le deuil à relever la tête.


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Nathalie, ma soeur (permets-moi cela), je ne réfléchis pas, je laisse mes doigts courir sur le clavier et mon coeur s'affoler… Si tu savais comme j'ai aimé ton texte si plein de vie, d'énergie, de rires, de couleurs, de mouvements, de poésie, un texte qui pourtant parle de la disparition de l'être aimé, de ton homme adoré et de toi, de ton effondrement, de ta façon de t'accrocher aux branches si minces sur les bords des chemins, histoire de tenir debout, à peu près…

Tu n'as rien lâché, tu as su dire aux uns et aux autres leur inhumanité, leur médiocrité, leur petitesse. Tu leur as balancé ça à la figure, tu as pris ce temps, tu as eu ce courage, cette patience… Tu es une reine, Nathalie, et j'admire ta force, ta volonté, ta détermination, j'admire aussi les mots qui sont les tiens, emplis de grâce, d'humanité, de sincérité, de vérité, de poésie (le nom des fleurs, Nathalie, le nom des fleurs…) : « je ferai de ce double mètre carré (dis-tu de la « petite tombe avec un jardin ») un Terra Botanica en réduction, une tête de Jivaro, un jardin à la française en miniature, avec ses buis et sa symétrie, un minuscule jardin à l'anglaise avec des herbes folles et des collerettes d'ancolies ou de Coeurs de Marie. » Savoir que des gens comme toi existent, là, sur cette terre où rien ne tourne bien rond, me comble de bonheur… On peut encore y croire alors...

Une multitudes d'images me viennent à l'esprit dans un joyeux mélange : le petit lopin de terre (deux mètres carrés pour la sépulture de ton amour) où s'entremêlent dans une douce folie fleurs et plantes et la petite grille devant la tombe… Qu'est-ce que j'ai ri des courriers avec le maire au sujet de cette petite grille et de ses 12 cm de trop… Et cet inventaire absurde pour la succession… la découverte du canon dans le jardin… J'en pleurais (de rire), oui, vraiment! Et la prof de philo d'Armance avec sa robe « qui n'existe pas» et son écharpe en peau de chat... Incroyable récit de cette rencontre où tu te dis que pour la philo, c'est mort… Et puis, j'ai tellement aimé tout ce que tu dis sur les mots, la langue… J'y suis sensible aussi. L'insupportable « ça va ? » : «Où va-t-on dans « ça va » ? Pas de volonté géographique d'aller quelque part. Une débandade, même. Un fiasco sur toute la ligne. Rien ne va dans « ça va »... » Je te cite encore « ...je ne pose jamais cette question, parce que je sais trop combien chacun porte sa part de malheur, sa barre de fer dans le coeur, et parce que je sais que personne n'en a rien à cirer. » Et ta lettre à la greffière du juge des tutelles sur sa « ponctuation défaillante » et sa « syntaxe douteuse » : comme tu as eu raison de pointer leurs limites à eux, les pinailleurs, les chicaneurs, les ergoteurs, ceux qui croient être du côté du vrai, du droit, du juste… J'ai beaucoup aimé aussi (la liste est longue, je sais) ce que tu imagines derrière un « -oui ?» qui t'est adressé de derrière un bureau, la vie de celui ou celle qui balance médiocrement cette non-réponse, ce non-sens, à l'autre (toi en l'occurrence!) qui attend depuis longtemps, qui n'en peut déjà plus avant d'arriver et à qui on ne dit même pas bonjour…

Et puis, tes enfants... J'y ai retrouvé les miens, évidemment… Je tente, moi aussi, d'être une mère « possible », ce n'est pas facile et je trébuche souvent… Eux aussi me disent aussi parfois de me taire, gentiment bien sûr... On a trop de choses à raconter, nous. Et puis, on n'est pas des taiseuses, on aime trop l'existence pour ne rien avoir à en dire, pour cacher nos émotions ou nos larmes, pour taire nos envies et nos désirs.

De tout coeur, merci pour toutes ces belles émotions et ce regard sur la vie...


Lien : http://lireaulit.blogspot.fr/
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Inutile de le cacher, il est ici question du travail de deuil après la mort d'un mari fort aimé. Mais ne fuyez pas tout de suite, ce témoignage ( non, ce n'est pas un roman) ne se vautre pas dans le pathos. La question du comment vivre après la disparition d'un grand amour, avance par des observations, des détails de la vie de tous les jours que beaucoup trouveraient un poil triviales mais qui, ici, forment un ensemble très vivant car Nathalie Prince ne manque pas d'humour. L'ouvrage est composé de chroniques variées, écrites au fil des quatre saisons suivant le décès de Christophe Prince. L'ensemble, assez disparate, fait passer le lecteur du chaud au froid, des larmes au rire voire à ... l'agacement.

Le chaud est bien évidemment, l'amour que porte l'auteure à son défunt mari, amour qui vit toujours en elle mais qui ne l'empêche pas de continuer courageusement sa route, comme si c'était un carburant inépuisable. Les larmes, c'est surtout le premier chapitre, très joliment écrit, avec un côté mystérieux, qui se dévoile peu à peu pour dire en quelques phrases très justes l'amour et la mort mêlés une dernière fois.

L'humour, c'est ce regard que porte Nathalie Prince notamment sur ses obligations de l'après. La préparation de la messe d'enterrement avec un couple de laïques nimbés d'évangiles est un régal, les courriers avec la mairie de son lieu d'habitation concernant la tombe un peu originale ( et son regard sur les cimetières) sont une friandise qu'on déguste. Cependant, plus loin, on sera assez gêné par la cruauté assez gratuite des portraits de fonctionnaires qu'elle croise et à qui elle invente des vies vraiment minables, alors qu'elle, en intello prof, elle a une vie pleine de culture ( qui s'étale un peu dans le livre) , d'enfants formidables et d'un parcours enviable. Je reconnais que toute personne ayant une fois dans sa vie surfé sur le portail ANTS pour vendre une voiture, peut éprouver de la haine pour ce système kafkaïen mis en place par les informaticiens de Bercy, mais pourquoi autant de haine envers les quelques fonctionnaires de préfecture ou des impôts ayant réchappé aux réductions d'effectifs qui, hélas, n'y peuvent rien ? Même mépris ( de classe ?) pour une psy, un greffier, une prof ( une collègue donc), voire une copine de longue date, le deuil aveugle parfois ou rend mauvais ( ou alors je n'ai pas saisi l'humour).

On peut s'interroger si cet agacement n'est pas induit à la lecture à cause des prénoms des enfants ( de l'auteur ou de ceux qu'ils fréquentent). Je ne sais si ce sont les vrais prénoms ou s'ils ont été choisis en hommage aux sketches de Sylvie Joly ( "La bourgeoise" avec ses enfants "détendus, intelligents et équilibrés" ) ou de Florence Foresti ( "La maman zen"), mais on sourit en croisant Ambroise, Armance, Adélie, Anselme et Marie-Capucine, très connotés "bobos" et qui, finalement, vont bien avec ce regard un peu hautain décrit plus haut.

Le livre, composé donc de chroniques que l'on peut qualifier d'honnêtes, une qualité de nos jours, se lit finalement sans déplaisir (libre au lecteur d'apprécier ou pas certaines saillies, mais au moins Nathalie Prince ose.),...

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Éditions Flammarion – 261 pages

Tout d'abord je tiens à remercier les Éditions Flammarion pour leur gentillesse et l'envoi de ce roman.

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Quand on a tout construit ensemble, quand tout vous a liés, quand on a cherché à ce point la joie et l'exclusivité amoureuse, comment continuer après la disparition de l'homme de sa vie ? Sur quatre saisons, le deuil s'apprivoise à travers les petites et les grandes ironies de la vie. Ce sont ces infimes détails qui nous poussent à aller de l'avant.

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Comme on le comprend en lisant la quatrième de couverture, ce livre nous fait part du travail de deuil. Ce n'est pas vraiment un roman mais plutôt un témoignage au quotidien de ce que vit l'auteur après le décès de son mari qui était en quelque sorte son âme soeur.

On avance sur une année, saison par saison, à force de descriptions et de petites « chroniques de la vie quotidienne », en vivant avec elle les angoisses et les questionnements. Une sorte de journal intime, un peu décousu, dans lequel Nathalie Prince nous livre ses réflexions et son ressenti.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce récit est réellement vivant. On ressent toute sorte d'émotions ; c'est parfois triste, parfois optimiste, parfois cocasse, mais toujours émouvant. Il nous arrive de sourire ou d'avoir les yeux pleins de larmes, cependant, ce n'est à aucun moment mélodramatique. On devine l'amour incommensurable qu'elle portait à son mari et cet amour lui permet d'avancer pas à pas vers sa propre reconstruction.

Je suis cependant très perturbée par le cynisme de cette épouse endeuillée, et sa manière agressive de s'adresser aux autres. Tout le monde en prend pour son grade : l'employée de la CAF, le contrôleur des impôts, la greffière, le maire, et même les profs (pourtant la profession de son défunt mari). La narratrice est entièrement centrée sur elle-même et pense que personne n'a jamais vécu ce gendre de drame. Cette souffrance se comprend, mais n'excuse en aucun cas ce déchaînement.

Elle porte un regard très hautain sur la société qui l'entoure, et même si l'on convient des aberrations de l'administration française, ses employés n'ont pas à être méprisés de la sorte. À moins que cela soit de l'humour, dans ce cas, je ne l'ai pas compris.

Toutefois, si l'on peut ne pas être d'accord avec les réactions de la narratrice, il faut reconnaître que la lecture est très agréable et le style de Nathalie Prince est très fluide. J'aime beaucoup ses constructions de phrases. Les descriptions du cimetière sont un plaisir à lire. La petite grille en fer forgé (même si elle dépasse de 6 cm la taille de la concession) me paraît très jolie.

Pour conclure, je dirai que si ce texte est un peu agaçant, de par le caractère de son personnage principal, il est tout de même très plaisant à lire et je suis heureuse d'avoir pu le découvrir.


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Je voudrais vous présenter aujourd'hui une nouveauté française sortie chez Flammarion. Un enterrement et quatre saisons est une mosaïque, celle de la vie d'une femme, un récit intime de l'auteure, Nathalie Prince, qui parle de sa vie après le décès de son époux, Christophe Prince.

Nathalie Prince est une femme, mère de 4 enfants, écrivaine, professeure à l'université et… veuve. Son mari, Christophe Prince, est décédé à la fin de l'année 2017, et dans ce livre, nous accompagnons Nathalie pendant une année, ses 4 saisons, après l'enterrement.

Parfois, les lecteurs se plaignent de rester à l'extérieur d'un récit, de sentir une distance. Avec ce livre, c'est tout le contraire. En refermant Un enterrement et quatre saisons, j'ai eu impression d'avoir lu le carnet d'une amie, comme si Nathalie s'était penchée vers moi et me faisait des confidences dans une ambiance feutrée. Les phrases sont justes, elles coulent naturellement dès le début jusqu'à la fin et ne sonnent jamais faux.

Nathalie nous raconte le grand amour, la complicité qui ont duré une trentaine d'années et se sont terminés brusquement. L'amour maternel aussi, car il y a les 4 enfants qui sont son moteur. Et la volonté de se reconstruire, de continuer le chemin tout simplement.

Les parties émouvantes alternent avec des situations grotesques, surtout là où l'administration française entre en jeu. Des lettres absurdes, la bureaucratie, le côté impersonnel font sourire ou même rire (surtout les réponses de Nathalie qui deviennent de plus en plus acerbes) mais ils montrent à quel point la machinerie administrative est déconnectée des gens en chair et en os. Mentions spéciales pour M. Ionescu ou alors pour Yves Delataille et les 6 cm qui dépassent au cimetière ! Les personnes en deuil doivent forcément se sentir comme des extraterrestres (ou prendre les autres comme des extraterrestres ?) en accomplissant des tâches administratives plus que compliquées ou en faisant face à des remarques maladroites.

Il est pour moi très difficile de vous résumer ce livre. Triste et lumineux à la fois, inspirant, il émeut et fait rire, il est très personnel mais touche à des questions universelles. Il est empreint de l'amour pour la vie, mais aussi pour la littérature. Un livre à lire absolument.


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critiques presse (1)
OuestFrance
01 mars 2021
La professeure de lettres à l’université du Mans (Sarthe) signe un roman poignant écrit à la mort de son mari. Un texte à la fois émouvant et drôle, avec parfois une pointe de méchanceté. À dévorer sans modération.
Lire la critique sur le site : OuestFrance
Citations et extraits (4) Ajouter une citation

— Pouvez-vous nous dire qui était Christophe ?

Mais pourquoi je leur dirais quoi que ce soit sur toi ?

J’essaie. Je respire. Je croise les bras pour me donner une contenance. Je vais forcément dire quelque chose. Quelque chose va sortir de moi… Mais quoi ? Je sens que ça vient.

— Mais en fait, pourquoi vous voulez le savoir ?

Pas vraiment la réponse qu’ils attendaient… Mais pourquoi je reste sur la défensive ? Pourquoi je les agresse ? Je suis sûre que si tu me vois, tu te marres… Calme le jeu. Redeviens sociable, Nathalie. Sans eux, personne pour faire la cérémonie. Tu voulais pas de curé. Tu dois faire avec ces deux-là. On refait pas les équipes. Allez, Nathalie, tente autre chose. Dis-leur ce qu’ils veulent entendre… Tu dois quand même en être capable ?

— Il était professeur de philosophie. Un excellent père, un mari fidèle, un…

Encore une pause. Je réfléchis. Le couple se regarde, espérant peut-être que je vais lâcher du lest, leur faire des confidences, me mettre à fondre en larmes et leur reprendre la main… Je me ressaisis.

— Si vous voulez mieux le connaître, c’est pour parler de lui, n’est-ce pas ?

— Oui, nous savons d’expérience que vous ne pourrez pas parler de Christophe le jour de la cérémonie. C’est beaucoup trop difficile. Je ferai moi-même le discours d’hommage au défunt. Je suis compétent en la matière. Nous avons fait des dizaines d’enterrements… Je parlerai pour vous, et je dirai qui était Christophe, ce qu’il a fait.

Silence.

Jamais de la vie il ne dira un mot. Il n’articulera pas une syllabe. Il n’ouvrira même pas la bouche. C’est mon mari.

— Écoutez… C’est moi qui le connaissais le mieux. J’étais son épouse. Je le connais depuis que j’ai dix-sept ans, et on ne s’est jamais quittés. Ça fait trente ans. C’est donc à moi de faire ce discours.

— Ce sera très dur. D’expérience, nous savons que vous n’y arriverez pas…

— J’y arriverai.

Je me crispe.

— Bon, de toute façon, vous nous donnerez au moins quelques éléments par écrit afin que je puisse me substituer à vous si vous craquez.

Craquer ? Ça veut dire quoi ? Comme une noix qu’on place dans un casse-noix et qu’on écrase ? Mais moi, je ne suis pas une noix ! Alors, je ne craque pas…

Silence, encore.

— D’accord, faisons comme cela, mais je sais que personne ne parlera à ma place… Et sûrement pas vous, pardonnez-moi, c’est un peu blessant. Pas vous qui ne le connaissiez pas…

Une pause. Qui me paraît durer deux heures. Les deux se regardent, étonnés que je ne leur lâche pas le morceau, que je reste droite sur ma chaise. Pas de larmes. Plus de larmes… Étonnés que je ne m’effondre pas…

Je reprends, pour casser ce silence et ces échanges de regards surréalistes :

— Combien de temps puis-je parler ? Un quart d’heure ?

Le couple se met à rire, carrément, avec un air entendu, le petit regard en travers, oblique, qui sépare. C’est comme si je leur avais dit que l’enterrement allait se dérouler sur la Lune…

— Non, non ! On vous arrête tout de suite ! Au bout de cinq minutes, les gens n’écouteront plus. Cinq minutes, vous avez cinq minutes. C’est déjà beaucoup trop. Les enfants pourront dire un mot aussi, s’ils le veulent. Y aurait-il quelqu’un d’autre qui voudrait parler ?

— Je ne sais pas. Je vous dirai. Je demanderai aux enfants…

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INCIPIT

30 décembre 2017,

premier jour du reste de ma vie

Derrière la porte

Il est 5 heures. La nuit est absolument noire. De l’encre. Du goudron. Un noir mat. Je ne me rappelle plus si dehors il pleut. Ou s’il y a du vent. Ou s’il fait froid. Oui, sûrement, il fait froid. Il ne peut pas en être autrement. Un froid glacial même. Un froid de début d’hiver.

La chambre est à peine éclairée. Ce n’est pas le clair de lune qui nous éclaire. Non. Ce n’est pas ça. Je me rappelle. C’est la lumière du couloir qui passe, un peu, sous la porte, et la veilleuse, qui fait un petit bruit détestable. Un bruit d’insecte mécanique. Un bruit de misère, aussi, un peu.

Alors je te vois et je te regarde.

Tu es tellement beau. Je ne me lasse pas de te toucher, de t’embrasser, de passer ma main sur ta tête. Tu es là, et je me remplis de toi.

Je me dis que quelqu’un pourrait rentrer, là, à tout instant, nous surprendre dans ces baisers, dans ces caresses. Dans mes chuchotements. Mais ce ne serait pas vraiment grave, n’est-ce pas ? On est comme ces amoureux qui se frottent sur les bancs publics, tout près, si près. Ces amoureux qui exhibent leur amour. Oui, après tout, cela ne serait pas grave du tout.

Je te chuchote que je t’aime et que je suis là, pour toujours. Je te chuchote que je voudrais que cet instant dure, se prolonge, s’éternise. Je voudrais toujours sentir ta peau sous mes doigts. J’entends le bruit des larmes sur l’oreiller. Un petit ploc mat et creux, un petit bruit de rien du tout, qui finit presque par disparaître, parce que, sur le tissu mouillé, les larmes s’écrasent en silence. Mais la petite tache d’eau salée s’agrandit.

On est comme dans une de ces nouvelles que je te lisais, le soir. On est dans une histoire d’amour fantastique de Gautier, de Poe ou de Rodenbach. Oui, voilà, je suis dans une de ces histoires. Ça ne peut pas être mon histoire. Je te regarde et je te lis. Je suis passée dans un conte cruel. Je lis Villiers de L’Isle-Adam. Je suis mise en abyme.

Je te récite le début de la nouvelle de Gautier, La Morte amoureuse : « Vous me demandez, frère, si j’ai aimé ; oui. Oui, j’ai aimé comme personne au monde n’a aimé, d’un amour insensé et furieux, si violent que je suis étonné qu’il n’ait pas fait éclater mon cœur. » C’est ce que dit le moine, Romuald, à l’un de ses frères en religion. Il lui parle pour lui dire de ne pas succomber à l’amour d’une femme, pour le mettre en garde. Mais il n’est pas crédible. Ses paroles se déversent sans pause, d’une traite, sans s’arrêter. En face de lui, l’autre n’a pas le temps d’en placer une. On ne l’entend pas. Et toi, d’ailleurs, tu ne dis rien non plus. Tu écoutes. Plein de silence.

Alors je reprends mon histoire. Tôt ou tard, Romuald devait dire son histoire. Comme je dois raconter la mienne. Il devait la faire sortir de lui. Parce que l’amour le brûle toujours. C’est un récit de la brûlure amoureuse. Il n’a plus Clarimonde, alors il la raconte. Un requiem, un chant d’amour. La seule chose qui lui reste, c’est la parole. Il faut ressusciter Clarimonde, lui offrir un tombeau. Un tombeau de mots. Qui dit que l’amour est plus fort que la mort, et qu’il finira par la vaincre.

Alors oui, c’est ce que je te raconte, là, maintenant, dans cette chambre blanche où manquent, sur les murs, des miroirs et des tableaux. Je lève les yeux. Je regarde la pièce autour de moi, à la lueur de la veilleuse qui clignote. J’ai un crochet dans le ventre. Tu le sais, ça ? Un putain de crochet qui ne me lâche pas. Un nid de douleur.

À quel moment dans ma tête je me dis que j’ai encore de la chance d’être avec toi ? Là, maintenant. Mais que tout va s’éteindre ! Pas les néons du couloir. Non, ceux-là, ils ne s’arrêteront jamais. Ils seront là pour d’autres couples qui se séparent, d’autres histoires qui s’arrêtent, d’autres ruptures indicibles. Non, ce qui va s’éteindre, ce sont ces moments de toi, ces caresses, cette douceur, ce temps suspendu. Je me serre contre toi. Tu deviens de plus en plus froid sous mes doigts. Je voudrais te réchauffer, mais en vrai, ça ne sert à rien. Tu ne bouges pas. Je voudrais enlever la nuit dans tes cheveux. Mais elle s’accroche. Alors je m’allonge sur ce petit lit qui fait un bruit métallique. Sur ces draps jaunes. Oh ce jaune ! Il me renvoie à ces sept années où je suis venue dans d’autres chambres, toutes pareilles, et toujours avec les mêmes draps jaunes. Et pourtant, enveloppée dans la laideur de cette chambre sans soleil, à côté de toi, je crois que je suis bien. Oui, quelqu’un pourrait entrer. Mais on s’en fout un peu, là, non ?

Alors j’ai eu une envie. Folle. Déplacée. Mais qui m’a submergée. Une envie de toi, de garder en moi cette image, pour qu’elle ne disparaisse pas de moi. Je n’ai pas assez confiance en moi. Je t’aime, cela est sûr, mais je sais que cette image va finir par disparaître. Vois-tu, quand je serai vieille. Mon corps va t’oublier. Ma mémoire va te trahir. Mais je ne la laisserai pas t’oublier. Je veux pouvoir te regarder sans relâche et quand je veux. Je fais ce que je veux. Je le fais parce que je le veux.

Alors, après avoir couvert ton visage de baisers et de larmes, après avoir bu ma honte, j’ai allumé la lumière de la chambre, une lumière inhumaine et barbare. Des néons d’hôpital. J’ai sorti mon portable de ma poche et j’ai fixé ta dernière image pour mon éternité. Pas de retouches. Toi à jamais suspendu dans le temps.

Je suis un monstre.

Je ne serai plus jamais la même.

Son herbe à soi : la concession

Il y a quelques années, mon neveu a offert à Anselme, mon fils aîné, un cadeau « original et personnalisé », un petit bout de terrain des Highlands écossais qui lui permettait en sa qualité de propriétaire de devenir Lord1. Un petit bout de terre de rien du tout : 0,093 m2 exactement, et la possibilité de savoir que l’on a son herbe à soi, son petit coin d’ailleurs, son utopie. Eh bien pour moi aussi, c’est fait, je l’ai, mon petit coin de terre. Pas très grand. Juste un mètre sur deux. Avec une terre bien noire dans un espace arboré, plutôt calme et tranquille. J’ai pris une concession « cinquantenaire », comme moi, qui vais sur mes cinquante ans, histoire de faire la paire. On verra où j’en suis dans cinquante années. Là, pour moi, c’est carrément de la science-fiction. Et puis, les quatre enfants en hériteront, en indivision, quand l’heure sera venue. Un mètre sur deux, c’est beaucoup plus qu’un pied carré à Glencoe Wood et puis l’avantage, pour moi, c’est que c’est tout droit, à moins d’un kilomètre de la maison. Pratique pour aller se balader… Ce lieu a reprogrammé mon centre de gravité. Le centre de gravité, appelé G, est le point d’application de la résultante des forces de pesanteur. Mon corps est dépendant de ce point. Il m’attire et m’enferme, bouleversant mes repères et mon équilibre. La loi de l’aimantation.

Et c’est quoi cet espace, au juste ? De la terre à peu près meuble… Je dis à peu près parce qu’on n’y ferait pas pousser des carottes ni même des radis. Il faudrait une terre plus sableuse, plus fine. Mais c’est quand même une terre correcte, qu’on peut émietter avec la main, sans trop de glaise ni de silex. Et autour de la terre, des petits graviers. Des petits graviers tout gris et tout moches, tout proches aussi, d’un autre petit rectangle de terre tout pareil au mien, mais qui, lui, déborde de fleurs coupées, de fleurs colorées, de fleurs qui embaument et avec des rubans partout et de toutes les couleurs, comme on mettrait sur une voiture pour aller à un mariage. Et puis après les fleurs, les petits cailloux, encore, et puis les fleurs, et plus tu remontes la petite allée, tout doucement, plus tu t’aperçois que les lots de terre d’un mètre sur deux font place à des plaques noires ou anthracite, bien propres, et qu’il y a de moins en moins de fleurs et de moins en moins de couleurs, et que les rubans disparaissent. Et puis, encore plus loin, il y a de la mousse sur les petits coins de terre, et des orties qu’il faudrait arracher, avec des vases qui ont fini par se détacher de leur socle, et qui n’attendent plus de fleurs. Et puis il y a ces mots qui vont par groupes de trois, toujours impairs : « À notre papa », « À notre ami », « À notre fils », des mots qui pleurent, emmurés dans le silence et dans le gris. Des mots par-ci et des mots par-là, des mots immobiles et inconsolables, posés là pour l’éternité. Enfin, du moins pour quelque cinquante ans ! Parce que quand il s’agit de sa mort, on a du mal à envisager plus loin que le bout des cinquante ans de la concession qu’on a signée. On signerait n’importe quoi à ce moment-là. Pour avoir ce petit lopin de terre qui nous appartient comme rien dans notre vie ne nous a appartenu. Ce petit monde de deux mètres carrés avec lequel on fera corps, un jour.

Mon amour, ce terrain est à nous. Tu as gravi les plus hautes montagnes et tu es arrivé au sommet. Et tu y es resté. Tu n’es pas redescendu dans la vallée, avec les vaches bariolées et les mouches bourdonnantes. Tu as fui l’universel reportage du monde et tu m’as bien plantée là. C’est vrai, je n’ai pas eu le courage de faire la balade avec toi, mais je viendrai te rejoindre aussi souvent que possible, demain dès l’aube ou peu s’en faut, parce que les grandes grilles du cimetière ne s’ouvrent pas si tôt !

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Je vois mon jardin et mes fleurs qui poussent sur toi. Je vois les roses qui embaument et le Cœur de Marie qui se secoue au vent. Je vois les buis qui te dessinent. Je ne viens pas me recueillir. Je viens pour te cueillir. Je te recueille au creux de ma main. C’est comme ça que je te parle, maintenant que je te garde en vie, pour moi, égoïstement, toute seule, triste à mourir dans ce désert d’âmes, dans ce désert de marbre où, sous le tombes, les morts attendent qu’on le rejoigne.

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Tu n'as rien trouvé de mieux que de me raconter ton mariage ? Je te rappelle que je viens parce que j'ai perdu mon mari. Que je suis veuve ...

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