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3,9

sur 189 notes

Critiques filtrées sur 5 étoiles  
Formidable dystopie philosophique de cette auteure qui, ayant connu les spoliations de biens et de l'esprit par le communisme russe, s'exile aux USA en défendant l'individualisme et « l'égoïsme rationnel ». Ces mots sonnent pour vous comme des défauts ? C'est normal, la société nous a formatés pour ça. C'est pourquoi les valeurs défendues par les héros de ce livre, surtout si elles sont lues superficiellement, pourront piquer certains. Cependant, si cette oeuvre est intéressante sur le plan de la réflexion, pour découvrir la philosophie d'Ayn Rand, elle est avant tout, pour moi, une oeuvre puissamment romanesque, avec des personnages vibrants qui, je pense, me marqueront longtemps.
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L'histoire se déroule dans une mouture dystopique des USA des années 1950 encore très actuelle, obtenue en poussant à l'extrême les politiques d'assistanat que l'auteur sent émerger un peu partout. La pression fiscale, politique, économique et sociale sur les entrepreneurs, dont nous pénétrons les vies bien remplies, devient insupportable : spoliation de leurs biens pour redistribution aux plus incompétents, rémunération aux « besoins » quémandés hypocritement et non-plus au mérite, sollicitation pourtant permanente de leur force de travail et de leurs idées pour résoudre les problèmes découlant de cette politique qui, courant au fiasco, les condamne tous, etc… A tel point que ces hommes et femmes, sur qui repose le monde car ils créent de la richesse et du progrès... disparaissent !
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En réalité, comme le titre l'indique tout en jouant peut-être à nous induire en erreur, ils décident de faire grève et de laisser le monde voir comment il s'en sort sans eux, prendre conscience de leur valeur et des vraies vertus à défendre pour vivre dans la justice. Que se passe-t-il quand Atlas, las de porter le monde sur ses épaules, les hausse et le laisse s'écrouler ? Qui sait… Ou, comme on dit populairement en haussant les épaules lorsqu'on n'a pas la réponse à une question : Qui est John Galt ? Tiens mais oui d'ailleurs, qui est le fameux John Galt à l'origine de cette expression, qui crispe même ceux qui l'utilisent ? Voilà une autre énigme du livre, que vous résoudrez avec les personnages et qui vous donnera, peut-être, les clés d'une utopie insoupçonnée…
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Avec patience et pédagogie, les personnages, via leurs débats et actions, tentent de se convaincre mutuellement que leur vision de la vie est la meilleure. Ce faisant, ils amènent le lecteur à comprendre leur logique respective, leur philosophie de vie et plus que cela : leur morale. Ce roman comporte en effet des pro-capitalisme, des pro-assistanat mais aussi, et c'est ce qui rend le scénario intéressant, des personnages qui se réclament d'une idéologie économique, tout en n'ayant pas encore intégré que, pour qu'elle fonctionne, cette idéologie doit être une philosophie de vie plus globale, et donc être appliquée au quotidien à tous les pans de vie : politique mais aussi philosophique, morale ; à chacun de nos actes et pensées. Jusqu'à dans l'amour.
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Lorsque les personnages et les lecteurs seront mûrs pour le dénouement, cette logique dans sa globalité sera récapitulée avec force détails lors d'une longue intervention radiophonique du héros principal (60 pages sur 1200). Même si j'avais hâte de retrouver l'action laissée en plan par ailleurs, cette tirade m'a permis de comprendre ou de poser des mots sur la manière dont capitalisme, morale et justice pouvaient être liés et former un tout (non-pas que je pensais le capitalisme immoral mais plutôt amoral, sans y avoir vraiment réfléchi) (oui je sais, ayant fait un BAC éco, bravo^^, même en brune, j'ai des lacunes).
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L'histoire de cette grève éponyme, originale car inversant les idées bien-pensantes qu'on cherche de plus en plus à imposer, non par l'argumentation mais par la culpabilisation et la contrainte (preuve qu'elles ne semblent peut-être pas si justes ou morales au plus grand nombre), apporte une fraîcheur appréciable (avouez, au titre vous n'auriez jamais deviné qui allait faire grève^^).
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Cela dit, avant d'être ensevelie de commentaires anticapitalistes (je critique une oeuvre de fiction, pas une politique économique), l'auteure ne prétend pas ici que le capitalisme actuel est un modèle (on voit d'ailleurs les difficultés de cette utopie pour les personnages intermédiaires) : elle décrit simplement dans ce roman une idéologie qui a pu lui sembler plus juste que l'injustice de la politique inverse qu'elle a vécu, (niant tout droit de propriété même sur son esprit, alors même que c'est ce que l'homme a de plus précieux), l'absolu vers lequel, selon son personnage, il faudrait tendre pour que ça fonctionne, si tout le monde jouait le jeu. Peut-être même qu'elle tentait d'éprouver ses théories sur ses personnages ? Une manière de contrebalancer de tout son poids les spoliations vécues dans son passé. C'est la raison pour laquelle ce scénario demeure un roman, avec d'ailleurs une utopie dans la dystopie. Je l'ai adoré pour ça : un roman KINDER qui, certes, invite le lecteur à réfléchir à ses propres valeurs par des jeux de miroirs inversés, mais qui reste un roman avant tout, offrant un suspense, une action si rythmée et diversifiée qu'il m'était impossible de lâcher ce bouquin.
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Enfin, la qualité littéraire est bien présente, avec des scènes marquantes dont on se souvient 600 pages après lorsqu'un personnage y fait référence, des dialogues d'anthologie, des portraits émouvants, admirables ou détestables mais toujours réalistes (on reconnaît des connaissances dans chaque clan^^); des instants suspendus où tout bascule, des tas d'ambiances différentes mais toujours aussi bien décrites (de la vie sur les rails de chemin de fer aux réceptions new-yorkaises), car l'auteure a travaillé à connaître ce dont elle parle ; Sans oublier une émotion et une sensualité entre les personnages à toutes les pages, donnant une belle intensité à leurs relations.
Peut-être aurez-vous remarqué que, pour une fois, j'ai peu parlé de l'histoire des personnages car je n'ai pas réussi à les raconter à moitié sans les trahir. C'est probablement mieux pour ceux d'entre vous qui liront le livre, et je ne pense pas que ça aurait convaincu les récalcitrants.
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On ne peut évidemment pas aborder ici toutes les richesses et subtilités nichées dans les détails. Mais, même si ce roman plaira sûrement davantage aux lecteurs sensibles à l'argumentaire, peu importe d'adhérer ou non à chacune des idées de l'auteure, qu'on a souvent mal interprétées d'ailleurs (notamment sur le fait d'aider ou pas son prochain) : outre sa pédagogie, elle brosse le portrait de personnages qui tirent vers le haut, qui donnent envie de se prendre en main, de se comporter de manière à être fiers de nous et à avoir envie d'aller vers les autres, de porter notre part de fardeau avec la même droiture. Des héros de roman palpables dans lesquels, sous l'apparente froideur, bout la vie-même, son essence : l'esprit. Pas d'inquiétude, le coeur suivra. C'est du moins son postulat.
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« Si vous voulez avoir de l'estime pour vous, commencez par traiter en prédateur tout homme qui exige que vous l'aidiez. Cette exigence implique qu'à ses yeux votre vie lui appartient. »
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"Je jure, sur ma vie et sur l'amour que j'ai pour elle, de ne jamais vivre pour les autres, ni demander aux autres de vivre pour moi."
Profession de foi, substance essentielle du roman Atlas Shrugged (haussement d'épaules du Géant Atlas soutenant la voûte céleste) , La Grève en français.
Livre culte, (aux Etats-Unis et dans le monde), iconoclaste. Roman nietzschéen, apologie du Surhomme, fustigation du faible. Célébration de l'individualité créatrice dans une plénitude vitale prenant ses risques face à la soumission du troupeau assisté. On y dresse louanges à l'égoïsme dit rationnel, on y combat l'altruisme, on y abhorre le communisme, le sens du collectif.

Les riches industriels, ceux qui portent le monde, las d'être exploités, spoliés par les impôts, asservis par un système socialisant, des plans directifs, s'en éclipseront, celui-ci se délitera et s'effondrera (après les expériences totalitaristes, on pourrait l'actualiser au Venezuela de Chavez).

C'est un roman puissant, lyrique, envoûtant, exaspérant parfois, long (1337 pages de petits caractères), il a ses adorateurs et ses contempteurs. On y saisit les mécanismes du monde de l'entreprise par la richesse et la singularité des personnages, leur aptitude aux prises de risques ; l'industrie métallurgique y est admirablement décrite, et tout autant celle des réseaux ferroviaires (privés). La beauté du métal, des alliages y est célébrée ; je pense à Auguste Comte qui professait "la vie des moteurs".
Last but not least, d'ardentes et absolues passions amoureuses y sont convoquées...

Ayn Rand, profondément marquée dans sa jeunesse à Saint-Pétersbourg par les exactions de la révolution bolchevique nourrit un vif ressentiment à l'égard de l'omnipotence de l'Etat et du socialisme. Philosophe influencée par Aristote, elle élaborera une théorie dite "objectiviste" présente dans le mouvement libertarien américain s'inscrivant lui-même pleinement dans un roman qui lui demandera plus de dix années d'écriture.

Bref, un livre à lire et à offrir à chacun de nos amis entrepreneurs pour rendre hommage à leur courage opiniâtre et peut-être également à Messieurs Gattaz, Drahi, Niel, Bolloré, Bouygues et autres capitaines du CAC 40, afin que jamais ils ne nous abandonnent.
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Nous sommes aux Etats-Unis, vraisemblablement dans les années 50. le monde va mal, fort mal. Quelque chose ne tourne pas rond... Dagny Taggart, vice-présidente en charge de l'exploitation de la compagnie de chemins de fer Taggart Transcontinental, fondée par son ancêtre l'invincible Nat Taggart, s'efforce de comprendre ce qui cloche. Les usines ferment les unes après les autres, les grands industriels disparaissent les uns après les autres, pendant qu'un généreux gouvernement de bien-pensants et de philanthropes ne songe qu'à trouver de bonnes places pour les copains et à voter des lois au nom de l'intérêt du peuple qui, au final, crève de faim.
Pourquoi travailler? Quel est le sens de l'argent? Quel est le sens de la vie? Voilà autant de questions soulevées par Ayn Rand dans ce roman monumental, publié en 1957.
Car oui, dans ce monde dystopique, le mérite ne vaut plus rien. Seul prime le besoin. C'est très simple : les grands penseurs ont établi que vous ne devez plus rien gagner parce que vous l'avez mérité mais parce que vous en avez besoin. Au diable le génie ! Au diable l'inventivité ! Au diable la raison, l'intelligence, l'amour de la vie, la réussite ! Il suffirait de quémander pour obtenir, d'employer les mots souverains de "nécessité", "besoin" : "J'en ai besoin donc j'y ai droit, même si je ne lève pas le petit doigt". Devinez quoi? Ca ne peut pas fonctionner : "Un code moral fondé sur le besoin érige le vide - l'inexistence - en système de valeurs. Il récompense e manque : la faiblesse, l'inaptitude, l'incompétence, la souffrance, la maladie, un désastre, une pénurie, une faille, autrement dit, le zéro". Pourquoi donc travailler si mon voisin peut travailler à ma place? Pourquoi faire des efforts si la récompense est toujours la même?
Ces idées sont un peu celles déjà exprimées dans certains personnages de nos grands auteurs français. Ainsi, dans Le ventre de Paris, de Zola, la belle Lisa Macquart s'étonnait-elle : "Pour faire plaisir à ceux qui n'ont rien, il faudrait alors ne pas gagner sa vie..." ; ou encore Corinne, l'héroïne de Madame de Staël déclarait-elle : "Il n'y a rien de si facile que de se donner l'air très moral, en condamnant tout ce qui tient à une âme élevée. Le devoir, la plus noble disposition de l'homme, peut être dénaturé comme toute autre idée, et devenir une arme offensive, dont les esprits étroits, les gens médiocres et contents de l'être se servent pour imposer silence au talent et se débarrasser de l'enthousiasme, du génie, enfin de tous leurs ennemis. On dirait, à les entendre, que le devoir consiste dans le sacrifice des facultés distinguées que l'on possède, et que l'esprit est un tort qu'il faut expier, en menant précisément la même vie que ceux qui en manquent."
Tout s'effondre...
Ce roman, vieux de 60 ans mais pourtant toujours d'actualité, nous rappelle que sans patron, point d'entreprise ; sans entreprise, point de travail ; sans travail, point d'argent ; et sans argent, la guerre civile. Ce roman est donc un roman fort, exposant des idées bien arrêtées sur les dérives du monde, des idées qui, évidemment, ne plairont pas à tout le monde, un roman qui ne laissera personne indifférent. Certains y verront une apologie du capitalisme, d'autres seulement un hymne au goût de l'effort. Une chose est sure, ce livre, sorti en pleine Guerre froide, est encore totalement à sa place dans le monde d'aujourd'hui.
Voici donc pour le fond, je n'en dirai pas plus.

Pour ce qui est de la forme, quand j'employai plus tôt le terme "monumental", cela faisait également référence à la taille de l'ouvrage : 1336 pages, l'un de plus longs romans jamais écrit ! 1336 pages, et pourtant, je n'en ai fait qu'une bouchée. La grève fait partie de ces livres qu'on a un mal fou à lâcher, dont l'histoire possède un pouvoir de fascination extrêmement puissant. J'y aurais passé des nuits entières s'il n'avait pas fallu aller travailler le lendemain. Un tel engouement pour un roman ne m'était plus arrivé depuis longtemps. On ne s'ennuie à aucun moment, au contraire, on n'a qu'une envie, celle de savoir ce qu'il adviendra de nos personnages à la page suivante, au chapitre suivant.
L'écriture est pragmatique autant que poétique. Certains passages sont d'une grande sensualité sans jamais sombrer dans la vulgarité. Aussi je salue la compétence de l'auteur autant que celle de la traductrice.

Enfin, avant de conclure, je voudrais vous raconter la façon inattendue dont ce roman s'est retrouvé entre mes mains. Début décembre, un colis est arrivé chez mes parents, à mon nom : il contenait ce livre, sans aucun indice sur l'identité de l'expéditeur. J'ai interrogé famille et amis proches, sans succès. Je ne sais pas "qui a fait le coup", je ne sais pas à qui je dois ces heures de lecture effrénées.
Qui que ce soit, MERCI !

Challenge XXème siècle 2020
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Lu il y a de cela plusieurs années en anglais (ce qui est préférable si possible).

Si les idées promues peuvent déranger aujourd'hui en Europe et en France, il ne faut pas oublier qu'elles ont été publiées en 1957 pour percevoir à quel point Ayn Rand avait bien identifié un certain nombres des rouages et dérives possibles des systèmes économiques qui régissent aujourd'hui encore le monde.

Que l'on partage ou non les idées, les personnages, leurs caractères et leurs destinées ne peuvent laisser insensible.

De mon expérience, Atlas Shrugged / La grève ne laisse pas indifférent et chacun devrait s'interroger, qu'il aime ou qu'il exècre, pourquoi ?
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Après Anthem, après The Foutainhead, je m'aventure à lire le monstrueux pavé qu'est Atlas Shrugged. Monstrueux par sa taille (1070 pages en petits caractères), mais aussi, selon les opinions du lecteur, par son contenu idéologique. le synopsis de départ est bien connu : les supercapitalistes qui portent le monde sur leurs épaules, lassés de se faire exploiter et maltraiter par les vils socialistes avides de sang et d'impôts sur le revenu, décident de faire grève. Ils arrêtent d'entreprendre, vont se planquer dans leur petite utopie libertaire à l'ombre d'une grande statue en or massif du signe de dollar (oui oui) et, conséquence logique, les États-Unis s'effondrent et retournent en quelques années au moyen-âge. Les personnages principaux, pendant la majeure partie du roman, sont Hank Rearden et surtout Dagny Taggart. le premier est un grand patron de l'industrie de l'acier, la seconde est une grand patronne des chemins de fer. Comme ils sont la vertu incarnée, ils ne réalisent pas que le monde est condamné à cause des vils socialistes : ils sont trop attachés à leurs industries. Leurs vies, c'est le travail, et donc ils refusent de partir en grève, du moins jusqu'à la fin. le roman est en bonne partie le récit de leur lutte contre les socialistes, parasites, communistes, pillards et autres travailleurs sociaux (ceux-là, chez Rand, semblent vraiment être l'incarnation du mal).

Notons en passant qu'Atlas Shrugged est aussi un roman d'amour. Dagny Taggart, le personnage principal, est un peu l'avatar d'Ayn Rand. Et comme elle est la seule supercapitaliste de sexe féminin, tous les supercapitalistes masculins sont fous amoureux d'elle. En gros, elle est successivement l'amante des trois hommes les plus parfaits du monde (selon les critère de Rand). Ainsi, non seulement Atlas Shrugged est clairement un fantasme idéologique, mais c'est aussi un fantasme amoureux (Rand le dit elle-même : « In a book of fiction the purpose is to create, for myself, the kind of world I want to live in. »). Et en créant son monde idéal, Rand se détache de la réalité : sa philosophie pousse en hors-sol, ses racines se balancent dans le vide. Enfin, pas un vide total : ses idées sont en bonne partie bâties sur la haine. D'ailleurs, j'aime beaucoup cette description des vils socialistes : « sub-animals creatures who crawls on their bellies, grunting that there is no mind. » (p.656)

Ce que j'avais écrit à propos d'Anthem et de The Foutainhead est toujours valable : la pensée de Rand n'a pas changée drastiquement. du coup, je ne vais pas m'épuiser à en dire du mal. Disons simplement qu'elle façonne l'exact opposé du communisme de l'URSS qui l'a tant fait souffrir. de la même façon que la propagande stalinienne inventait le prolétaire idéal, elle invente le capitaliste idéal. Face à la centralisation elle oppose le laisser-faire absolu. Face à la négation de l'individu elle développe une vertu de l'égoïsme.

Bien entendu, tout cela est hautement bancal. Et c'est un euphémisme. Il y aurait des supercapitalistes, qui le seraient de façon innée. Ils seraient plus beaux, plus intelligents et plus vertueux que les autres, et la morale du livre est plus ou moins qu'il faut exterminer tous les « parasites » pour que ces surhommes puissent enfin s'épanouir. Pas besoin d'être très imaginatif pour froncer les sourcils avec un certain scepticisme. Et Rand dépeint les capitalistes, grands patrons et autres millionnaires comme étant des victimes, des saints souffrant mille maux sous les coups des parasites. En URSS, soit, mais aux USA, vraiment ?

Notons néanmoins qu'elle offre encore une fois de belles clés de compréhension d'un certain communisme totalitaire. Sur la corruption du travail, par exemple : l'objectif de l'individu n'est plus recherche du résultat, mais, sous la crainte des conséquences de ses actions dans un système rigide et violent, c'est l'évasion des responsabilités. Ou encore, sur des techniques de manipulation des masses. :

You see, Dr. Sadler, people don't want to think. And the deeper they get into trouble, the less they want to think. But by some sort of instinct, they feel that they ought to and it makes them feel guilty. So they'll bless and follow anyone who gives them a justification for not thinking. Anyone who makes a virtue – a highly intellectual virtue – out of what they know to be their sin, their weakness and their guilt. (p.322)

There is no way to disarm any man exept through guilt. Through that which he has himself accepted as a guilt. […] If we teach a man that it's evil to look at spring flowers and he believes us and the does it – we'll be able to do whatever we please with him. (p.506)


Mais bref, passons à ce qu'on peut retirer de positif de la philosophie de Rand. Tout d'abord, une véritable apologie de l'énergie vitale. Une grande partie de la philosophie, de Socrate à Thoreau en passant par Pyrrhon, Lao Tseu ou Épictète, est consacrée au doute et au détachement (qu'il soit en opposition à la cité ou au contraire à son service). La vertu est souvent dans la retraite, qu'elle soit physique ou mentale (le jardin d'Épicure ou la citadelle intérieure). le christianisme a plus qu'amplifié ce rejet du corps, du physique. Mais ici, chez Rand, la vertu est la production, la capacité à transformer la nature pour la mettre au service de l'humain. En somme, la capacité à survivre, et, une fois la survie assurée, à augmenter le niveau de vie. Et pour ce faire, il faut un élan vital. Ainsi, le type d'humain le plus dépravé est « The man without purpose. » (p.98) Ou encore, sur la même idée :

She understood that what she needed was the motion to a purpose, no matter how small or in what form, the sense of an activity going step by step to some chosen end across a span of time. The work of cooking a meal was like a closed circle, completed and gone, leading nowhere. But the work of building a path was a living sum, so that no day was left to die behind her, but each day contained all those that preceded it. (p.561)

Bien sûr, il y a du vrai là-dedans, et ça me touche. Étant généralement plus attiré par l'abstrait que par le concret (et de loin), je me suis souvent demandé : toutes ces philosophies qui m'attirent, antiques pour la plupart, ne me servent-elles pas de justification pour une certaine fuite du réel ? Ainsi, je ne suis pas mécontent de me heurter à pensée de Rand. C'est un outil mental supplémentaire, un peu inconfortable : une brutale invitation à l'action active, productive, plutôt qu'à la retraite.

Et aussi, sur un autre thème éternel :

Dagny, it's not that I don't suffer, it's that I know the unimportance of suffering. I know that pain is to be fought and thrown aside, not to be accepted as part of one's soul and as a permanent scar accross one's view of existence. (p.878)


Par contre, selon elle : « Every living thing must grow. It can't stand still. It must grow or perish. » (p.663) Évidemment, elle ne parle pas de croissance spirituelle, mais de croissance concrète, physique, technologique. C'est une idée assez tentante, et même aisément acceptable. Mais c'est surtout complètement faux. Toutes les espèces vivantes qui tiennent le coup longtemps ont une population assez stable, elles se trouvent une niche et s'y maintiennent : et pour cause, le monde est un système limité.

Enfin, avant d'être de la philosophie (et certains lui refuseraient ce titre), Atlas Shrugged est un roman. Et tout comme The Fontainhead, j'ai adoré. C'est, disons, de l'idéologie-fiction. Tous les personnages, toutes les trajectoires, tous les événements servent à illustrer sa pensée : c'est une exploration incroyablement minutieuse et détaillée d'un système idéologique. Les personnages les plus touchants sont ceux qui sont faillibles, ceux qui sont des germes de supercapitalistes mais qui se font écraser par les vils socialistes buveurs de sang. le Dr Sadler, brillant scientifique, se réfugie dans la recherche et oublie que le monde politique change autour de lui, jusqu'à ce qu'il accepte de céder aux vils socialistes et de leur servir de caution sous peine de perdre sa position. Ou encore cette jeune femme, qui épouse Jim Taggart, croyant qu'il est un supercapitaliste, alors qu'en fait c'est le plus vil de tous les parasites. le choc entre leurs conceptions de l'amour est particulièrement pertinent :

– I don't want to be loved for anything. I want to be loved for myself – not for anything I do or have or say or think. For myself – not for my body or mind or words or works or actions.
– But then... What is yourself ? (p.809)

Ou encore le grand Hank Rearden, le plus fier de tous les industriels, qui, une fois de retour au foyer, se fait dévorer par sa femme, sa mère et son frère. Il a accepté une partie de l'idée selon laquelle il a envers eux une sorte de devoir, et qu'il doit se sacrifier, alors qu'ils ont littéralement pour objectif de se nourrir de lui jusqu'à ce qu'il en crève. Sans la suivre jusqu'au bout, il y moyen de retirer des choses pertinentes dans l'égoïsme que défend Rand, notamment la défense de l'accomplissement de soi plutôt que le sacrifice aveugle. Mais, encore une fois, alors que les idées de Rand sont des extrêmes absolus, la réalité est bien plus nuancé, instable, insaisissable.

Atlas Shrugged est démesuré, stupide, brillant, grotesque, ridicule, important, dangereux, hypnotique, et mille autres choses encore. Il a inspiré Ken Levine pour créer le chef d'oeuvre qu'est Bioshock, il a une place stupéfiante dans le paysage politique américain (et donc mondial), il est aussi fascinant que repoussant. Enfin, vu le plaisir que j'ai pris à le lire, sans doute plus fascinant que repoussant. J'aimerais trouver d'autres livres du genre, des explorations idéologiques poussées de systèmes radicaux sous forme de fiction. Je conclus sur une citation que j'aime beaucoup, d'un certain John Rogers:

There are two novels that can change a bookish fourteen-year-old's life: The Lord of the Rings and Atlas Shrugged. One is a childish fantasy that often engenders a lifelong obsession with its unbelievable heroes, leading to an emotionally stunted, socially crippled adulthood, unable to deal with the real world. The other, of course, involves orcs.
Lien : http://lespagesdenomic.blogs..
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Ce roman de 1300 pages est un monument littéraire intemporel, universel. Il déploie des valeurs sociales, politiques, philosophiques qui sont ancrées dans une tradition historique. Les penseurs grecs ont influencé cette oeuvre. Les grands personnages du livre sont similaires à des héros, héroïnes de la mythologie.

Le contexte post guerre mondiale se fait sentir. le communisme est attaqué tout au long du roman. Les hommes de pouvoir qui prônent le sacrifice de soi au nom du sauvetage de la société dans son ensemble en sont le miroir.

Ce roman est empreint d'absurdité. Les hommes du pouvoir sont des marionnettes qui gouvernent sans bon sens, sans clarté, sans réflexion. Ce sont des êtres déshumanisés, désabusés. le parallèle avec notre société pourrait se faire tellement ce roman est actuel. Il pose des principes de base de l'être humain :

Quelle est la motivation d'une personne à vivre ?
Quel est le but de toute vie ?
Les biens terrestres sont-ils supérieurs à l'âme ?
Produire pour soi doit-il être un intérêt supérieur à produire pour autrui ?
Qu'est-ce qui pousse un individu à se sacrifier ?
Jusqu'à quand peut-on peut supporter l'insupportable ?


Le roman est sombre d'un bout à l'autre. Les personnages sont dans une lutte personnelle en laissant leur intérêt personnel de côté au profit d'un idéal supérieur (John Galt, Francisco D'Anconia, Ragnar Daskejold). Ils sont justement héroïques de par les épreuves qu'ils traversent.
Ils ont une force morale supérieure, y compris Hank Rearden et Dagny Taggart.

Le personnage d'Eddie Willers est le symbole du sacrifice jusqu'au boutiste. Il ne sait pas s'adapter, renoncer. Il le paiera de sa vie. Il est fidèle aveuglément à la compagnie de chemin de fer et surtout à Dagny dont il est amoureux.

La grève décrit une société totalitaire, où l'on dépèce les individus ; on les réduit à l'état de bêtes.
Le danger de la science mise entre les mains de fous est ici clairement démontré avec le projet X qui utilise les ondes sonores pour détruire toute trace de vie humaine et de biens matériels. Doit-on y voir un parallèle avec la solution nazie ou la bombe H ?

Le portrait de Dagny est remarquable : une femme intelligente, lucide, entrepreneure, ambitieuse, courageuse. A une autre échelle, Cherryl, la femme de Jim Taggart issue d'une famille modeste, garde son intégrité morale, ce qui la précipite vers sa fin. Elle ne sait pas s'adapter à la situation.

Dagny fait opposition à la femme de Hank Rearden, méprisable, dépendante, vile, calculatrice.

Ayn Rand fait montre d'ingéniosité et de connaissances poussées quand elle parle des inventions technologiques et des milieux d'acieries et des chemins de fer.

Enfin, les descriptions des affres morales et psychologiques autrement dit des luttes intérieures que vivent les principaux personnages est remarquable. Le(la) lecteur(trice) est tenu(e) en haleine tout au long du roman.. Il(elle) est happé(e) par les scènes où Francisco et Hank, renoncent à leur amour pour Dagny pour servir une cause supérieure. Les personnages font figure d'ascètes. Ici, vertus et vices sont portés aux extrêmes. La lecture du roman en est douloureuse et expressive.

Il en résulte un roman très puissant, qui tient en haleine (mythe de Atlantide ici en tant que nouvelle société), sidère (gouvernants), mobilise (discours ardu de 74 pages de John Galt), épuise même ! Il est exigeant.

La grève est un roman qui décrit une société en perdition, un train fou incontrôlable. C'est la folie contre la raison, l'amour contre la haine, le savoir contre l'inconscience.







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Une vision lucide et terrible d'un monde où les forces vivres créatrices se voient inféodées, sous l'impulsion d'experts manipulateurs, à un fallacieux "bien commun / collectif". L'aboutissement des recherches de Rand (via ses romans, à lire de préférence dans l'ordre) sur la dialectique individu vs. collectif.
Indispensable.
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« La grève » d'Ayn Rand est un ouvrage publié en 1957 aux USA et traduit très tardivement en France. Il y est peu connu, alors qu'en Amérique il fait partie des livres qui ont eu le plus d'influence.

Dans une Amérique assez différente de celle que nous connaissons, trois cultures s'affrontent : celle des politiques et de l'establishment associés à ceux-ci, qui, sous couvert de partage et d'égalité, tirent le pays vers le bas à leur profit, celle des entrepreneurs qui croient au travail, à la réussite et à la juste réussite pour tirer tout le monde vers le haut, et enfin celle d'intellectuels ou d'industriels, comme John Galt, qui rêvent d'une autre approche de la réussite et du partage de la richesse.

La lutte entre les deux premiers clans va pousser de plus en plus de personnes vers le troisième clan, celui John Galt. Leur démarche se traduit par une grève (d'où le titre français) et un repli dans une zone protégé. En anglais, le titre est « Atlas shrugged ». Atlas, qui dans la mythologique antique porte le monde sur ses épaules : il évoque un Atlas qui en a assez de problèmes et lâche son fardeau.

Si ce livre décrit une Amérique qui ressemble plus à celle des années 30 qu'à celle de 1950 et encore plus d'aujourd'hui, il a un intérêt à être lu aujourd'hui.

Ce livre pose des questions toujours d'actualité :

1. Quels sont les retours des inégalités sociales grandissantes ? le roman critique le système économique où les grandes entreprises et le gouvernement collaborent étroitement pour leur propre bénéfice, au détriment de la liberté individuelle, de la concurrence et plus globalement d'une redistribution plus équitable des richesses. Cette emprise croissante sur le contrôle des affaires entraîne une diminution de la productivité sous couvert d'égalitarisme, d'où un nivellement par le bas. Les écarts grandissants entre salaires des PDG et salaire moyen en sont un exemple. La montée croissante des normes est aussi un indicateur.
2. Bâton ou carotte ? L'auteur souligne l'importance de reconnaître et de valoriser les individus talentueux et accomplis. L'auteur met en avant le rôle essentiel des entrepreneurs et des innovateurs dans la société. Ils sont les moteurs du progrès et de la prospérité. Il y a un véritable conflit dans le livre entre ceux qui considèrent que l'homme est paresseux de nature et qu'il faut le contraindre et ruser avec lui et ceux qui pensent que l'homme a des compétences et qu'il faut le motiver. Nous retrouvons là l'approche de Mc Gregor.
3. Quel est l'impact souhaité du progrès ? le livre explore les conséquences de la peur du changement et du progrès scientifique. Comment le gérer ? Comment en faire profiter un maximum de gens ? Comment récompenser les inventeurs ?
4. le repli, voire la passivité, sont-ils des solutions ? Les facteurs cités ci-dessus conduisent soit à des conflits contre ces formes d'exploitation, soit à un repli individuel et au désintérêt croissant de nombre de personnes de leur métier, voire de leur activité et la passivité qui s'installe.

A chacun de nous de choisir entre les trois voies.


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Il faut parfois s'accrocher sur des passages un peu long, et il m'a fallu un certain nombre de pages avant de réussir à accrocher, mais c'est le genre de livre, une fois passé la dernière page, on se sent vide, on aimerait le recommencer encore et encore pour rester dans cet univers incroyable. C'est un livre (un pavé) qui m'a beaucoup marqué. Et si je ne devais conseiller à quelqu'un qu'un seul livre, je crois bien que ce serait la Grève.
Mais comme souvent j'ai été déçue de son adaptation cinématographique, surtout par les changements d'acteurs pour les personnages principaux, en plein milieu de l'histoire.
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Livre décoiffant, qui replace la responsabilité individuelle au coeur des relations sociales et économiques harmonieuses.
J'ai adoré
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