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Par letilleul, le 17/11/2010
Naissance d'un pont de
Maylis de Kerangal
C'est le premier jour du pont, le premier matin. L'aube polaroîde. Les noirs qui éclairent et les blancs qui foncent, la pigmentation progressive de tous les verts - fluo, émeuraude, pistache, vérinèse, amande, anis, absinthe, turquoise, hollywood chewing-gum, épinard et malachite, anglais, céladon -, bientôt fixé sur la rétine, et le fleuve est là, souple, les plis calmes, de longues herbes fluorescentes s'y étalent en surface, des taillis dérivent, des bidons, des bouteilles : l'eau est laiteuse et sale.
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Par brigetoun, le 22/12/2010
Naissance d'un pont de
Maylis de Kerangal
La première fois qu'ils se retrouvèrent au sommet de la tour Coca, ils se firent surprendre par le gigantisme du ciel, se reçoivent une claque violente, l'air était irisé, rapide, des milliards de gouttelettes microscopiques diffractaient le mouvement et la lumière, euphorisaient l'espace qui soudain se dilatait à toute vitesse, et ils rirent, saoulés.
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Par Seraphita, le 27/10/2010
Naissance d'un pont de
Maylis de Kerangal
Le pont inachevé est massif dans la nuit, une présence monstrueuse, très noire, Waldo le dévisage à voix basse, l’éclairage de nuit ne doit pas être trop fort, trop spectaculaire, Georges, je ne veux pas du sabre de flamme, de faisceaux qui sculptent, d’ampoules qui appuient, toute cette saloperie de grandiloquence, les tours ne seront pas éclairées jusqu’au sommet afin qu’on puisse penser qu’elles se prolongent dans la nuit, le tablier sera un simple trait comme une ligne de fuite, et on réglera la balance entre les ombres, entre les différentes qualités d’ombre, on fera toucher les matières, le fleuve, la ville, la forêt et, pour le pont, je veux seulement que l’on sente la force dans les câbles.
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Par jostein, le 23/11/2010
Naissance d'un pont de
Maylis de Kerangal
le pont contre la forêt, l'économie contre la nature, le mouvement contre l'immobilité
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Naissance d'un pont de
Maylis de Kerangal
On comprend que Summer, encouragée de la sorte, finisse par regarder les gamines de son âge comme des êtres mineurs. Elle s’empressa de fuir leur obsession de l’amour, leurs confidences interminables, leur lamento masochiste, la fragilité acidulée qu’elles endossaient si volontiers pour séduire. Se priva tout autant de leur peau, de leur rigolades, de leurs complicités nocturnes, de leur solidarité, se priva bêtement de leur douceur. Et décida pour elle-même, à treize ans, un jour où elle s’était laissé caresser au cinéma par un garçon qu’elle aimait mais qui se foutait d’elle, elle le savait – il lui pétrissait les seins sans vergogne, remontait la main entre ses cuisses, et lui raclait le palais d’une langue brutale –, décida que l’amour, d’accord, mais pas exagérément, pas à n’importe quel prix. Or décider ainsi quelque chose pour soi, le faire pour sa vie sans se goberger de balivernes comme quoi le cœur a ses raisons blablabla – l’amour autorisant toutes les conneries, que l’on y perde son temps, que l’on y laisse sa peau, que l’on se cogne pour se dévorer tout de suite après, que l’on hurle dans les cages d’escalier, que l’on se téléphone chaque heure de la nuit, que l’on roule bourré dans la campagne hostile, car c’est comme ça que ça se passe, pas autrement –, oui, statuer de la sorte, à froid les yeux en face des trous, chez une fille si jeune, avait de quoi surprendre.
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Par ChezLo, le 05/03/2011
Naissance d'un pont de
Maylis de Kerangal
La drague avance lentement dans le fil du fleuve, lourde et têtue, elle débarrasse, racle, aspire, décrasse le lit du fleuve de toute la merde qui s’y est déposée, qui s’y dépose, jour après jour; dérocte le chenal, saluée alors merveilleuse tâcheronne nécessaire bonniche, son énorme fraise à trois têtes – trois fois l’envergure et la puissance du bel outil de forage pétrolier en eau très profonde tout de même – fouraillant la roche pour conserver un passage aux coques des majestueux navires, cargos d’aventure, et pétroliers dernier cri. Les deux garçons marquent un recul devant les citernes où se déverse le fond du fleuve, vase noirâtre pâte sédimentaire remontée des profondeurs, alluvions sans âge, aucun scintillement là-dedans, rien, ils se mettent pourtant à y guetter la tranche d’une épave, un morceau de tôle, un débris humain, un os de crâne peut-être, (…) Ils s’excitent, rigolards, ne cherchent rien, n’espèrent rien, pas même la fortune, l’avenir n’a pas de forme pour ceux qui vivent au jour le jour, sans autre tension que celle de leur jeunesse, ils tendent les mains, paumes vastes et doigts habiles, toujours prompts à palper de quoi jour, de quoi se faire un peu de thune, toujours partant pour la première connerie.
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Par Seraphita, le 03/05/2009
Corniche Kennedy de
Maylis de Kerangal
Ils se donnent rendez-vous au sortir du virage, après Malmousque, quand la corniche réapparaît au-dessus du littoral, voie rapide frayée entre terre et mer, lisière d'asphalte. Longue et mince, elle épouse la côte tout autant qu'elle contient la ville, en ceinture les excès, congestionnée aux heures de pointe, fluide la nuit - et lumineuse alors, son tracé fluorescent sinue dans les focales des satellites placés en orbite dans la stratosphère.
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Par litolff, le 06/02/2012
Tangente vers l'est de
Maylis de Kerangal
Le premier couloir est vide, tout le monde dort là-dedans quand pourtant c'est dehors que ça se passe, l'aube qui relève la forêt, à toute allure, redresse chaque fût à la verticale, le sous-bois bleuté perforé de rayons chargés d'une lumière charnelle, la taïga comme un tissu magnétique que la nouvelle épaisseur de l'air module à l'infini.
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Naissance d'un pont de
Maylis de Kerangal
[…] il se recule juste assez pour qu’elle puisse lui déboutonner son jean et fléchir sur ses jambes pour lui rouler son caleçon au sol, puis rejette juste assez ses épaules en arrière pour qu’elle fasse coulisser sur ses bras les manches de sa chemise, un gymkhana qui accélère la cadence de leur respiration, accroît leur transpiration, et bientôt les vitres de la cabine se couvrent de buée, le gaz carbonique qu’ils expriment et l’effet Joule de leurs corps nus les enclavent dans une vapeur de sauna, nuée de condensation qui les soustraits au regard des hiboux, chauves-souris et papillons de nuit, à celui des aviateurs et des adolescents qui glandent la nuit sur les toits des buildings, un halo qui les tient ensemble, à l’abri au cœur des ténèbres, quand pourtant la cabine se dilate, mouvante, plastique, zone érogène illimitée […].
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Par Nadael, le 23/03/2012
Tangente vers l'est de
Maylis de Kerangal
Il soulève un pan du rideau et jette un oeil à travers la vitre, côté couloir. Dehors, c'est toujours la même nuit chromée et le train qui roule sans faillir, franchissant un à un le fuseaux horaires, désagrégeant le temps à mesure qu'il parcourt l'espace ; le train qui compacte ou dilate les heures, concrétionne les minutes, étire les secondes, progresse arrimé au sol et pourtant désynchronisé des horloges de la Terre : le train comme un vaisseau spatial.