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L'annonce de
Marie-Hélène Lafon
«Tout à la fois, il faudrait devenir cette femme impossible qui n’existait pas et l’épreuve de la conduite dénoncerait l’imposture. On serait confondu, convaincu de fausseté, écrasé de n’avoir pas ouvertement, le droit d’être, ni là ni ailleurs. On serait annulé.».
Quelle force dans les mots! L’Annonce, un roman écrit tout en finesse…
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Par litolff, le 15/11/2010
L'annonce de
Marie-Hélène Lafon
La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l’assaut, elle prenait les maisons les bêtes et les gens, elle suintait de partout à la fois, s’insinuait, noyait d’encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait. Les phares des voitures et le réverbère de la commune la trouaient à peine, l’effleuraient seulement, en vain. Elle était grasse de présences aveugles qui se signalaient par force craquements, crissements, feulements, la n nuit avait des mains et un souffle, elle faisait battre le volent disjoint et la porte mal fermée, elle avait un regard sans fond qui vous prenait dans son étau par les fenêtres, et ne vous lâchait pas, vous les humains réfugiés blottis dans les pièces éclairées des maisons dérisoires.
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Par litolff, le 23/06/2010
L'annonce de
Marie-Hélène Lafon
A Nevers, le lundi 19 novembre, Annette avait vu sans le voir le corps de Paul. Toute son attention avait été happée, dévorée par les mots de Paul. Et par ses mains. Qui parlaient avec lui, soutenaient sa parole, la relançaient ou reposaient à plat sur la table, dans les creux de silence, et frémissaient comme mues de l’intérieur par de sourds tressaillements qui disaient ou tentaient de dire ce que Paul taisait, ce qu’il gardait tapi sous le flot des choses audibles. Ni Annette ni Paul n’iraient extirper ce qui restait, s’incrustait, dessous. On ne gratterait pas les vieilles plaies de solitude et de peur, on n’était pas armé pour ça, pas équipé ; on s’arrangerait autrement.
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L'annonce de
Marie-Hélène Lafon
Elle n’avait rien connu d’autre et comprit à Nevers, en novembre et plus encore en janvier, qu’avec Paul il faudrait tout inventer. Les corps aussi ; les corps surtout. Pas réapprendre, pas recommencer ; inventer. Dans le train du retour, en novembre, elle avait pensé aux mains de Paul dont l’image, très nette, flottait dans son demi-sommeil. Des mains larges et vives qui accompagnaient les paroles, des mains récurées, durcies par des travaux qu’elle ne connaissait pas. Ces mains seraient sur elle, posées, chaudes, appuyées ; ces mains avaient manqué, s’étaient ouvertes sur le vide, avaient attendu, et savaient vouloir. Après la première nuit en janvier à Nevers, dans la chambre minuscule et surchauffée, Annette avait eu un moment de découragement. Faire semblant, avoir l’air de redouter, s’acquitter de, ravaler sa peine, et sentir celle de l’autre rangée enkystée enfouie. Sentir aussi que c’était mieux que rien, sans doute. Annette secouait la tête dans le train du retour. C’était le prix, il y avait un prix, cet inconfort cette gêne moite. On n’avait pas seize ans, ni vingt ; on n’était pas des enfants, des jeunes premiers, des mariés du jour, des éblouis, des nantis de la vie. Il faudrait s’arranger. On s’accommoderait. Elle s’arrangerait de cet homme calme et décidé qui la prenait, elle avec l’enfant le fils, et lui faisait une place pour durer, peut-être. En juillet à Fridières, Annette avait connu le vrai corps de Paul, un corps en état d’urgence, aiguisé par les travaux immuables et les fenaisons pressantes, un corps d’homme qui court, qui lutte, entre les prés et l’étable, les bras le torse le dos le ventre les cuisses rompus à d’autres étreintes, aux bêtes rétives, aux outils, aux rouleaux de ficelle dure, aux écrous qui résistent dans les rouages chauds des machines. Elle avait senti au long d’elle le soir dans le lit sourdre de Paul cette tension nourrie des mille obstacles de chaque jour qu’il déposait comme il l’eût fait d’un vêtement usé. Par cet abandon, tandis que la fenêtre restait ouverte sur les fragrances têtues des nuits de juillet, sur leur ardeur crépitante de bêtes sonores, Annette avait été apprivoisée.
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Par luocine, le 10/11/2009
L'annonce de
Marie-Hélène Lafon
La nuit de Fridière ne tombait pas, elle montait à l’assaut, elle prenait les maisons les bêtes et les gens, elle suintait de partout à la fois, s’insinuait, noyait d’encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait.
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Par litolff, le 15/11/2010
L'annonce de
Marie-Hélène Lafon
Paul avait dit, une cuisine sans cloisons, ouverte, américaine ; et cet adjectif, relevé par Nicole sourdement effarée de l'invasion dont était menacé son territoire, fut aussitôt enrolé par les oncles pour désigner, au pluriel, les deux impétrants, les formidables, les Américains qui à l'avenir mangeraient avec Paul, dans une cuisine de même nationalité, tandis qu'eux, les trois, les frustes Gaulois, les Cantalous préhistoriques, n'en mangeraient pas moins, aux mêmes heures et en bas, dans leur cuisine française.
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Par oops, le 17/09/2011
L'annonce de
Marie-Hélène Lafon
En juin, le pays était un bouquet, une folie. Les deux tilleuls dans la cour, l'érable au coin du jardin, le lilas sur le mur, tout bruissait, frémissait, ondulait ; c'était gonflé de lumière verte, luisant, vernissé, presque noir dans les coins d'ombre, une gloire inouïe, qui les jours de vent léger, vous saisissait, vous coupait les mots, les engorgeait dans le ventre où ils restaient tapis, insuffisants, inaudibles. Sans les mots on se tenait éberlué dans cette rutilance somptueuse.
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Par litolff, le 15/11/2010
L'annonce de
Marie-Hélène Lafon
Annette et sa mère n’aimaient pas que les princesses souffrent aussi et pleurent l’œil battu et le cheveu terne, ou se tuent avec des compagnons tapageurs dans des accidents de voiture calamiteux.
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L'annonce de
Marie-Hélène Lafon
Nicole et les oncles étaient d'une autre eau. Eussent-ils perçu le plus mince écho des affres violentes traversées par cette femme et ce garçon dont Paul imposait la présence en leur pré carré qu'ils se fussent battus, becs et ongles, sans merci ni répit, pour expulser les créatures étrangères, les corps impurs, et conduire à résipiscence le frère égaré, Paul, le maillon faible. Une guerre couvait, qui, pour rester sourde, n'en serait pas moins longue et difficile, guerre d'usure et de patientes tranchées.
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Par litolff, le 15/11/2010
L'annonce de
Marie-Hélène Lafon
Il faudrait se montrer, se montrer, vouloir, être voulue, s'empoigner, au dessus, loin, loin de la fatigue épaisse du vivre. Annette avait lu l'annonce de Paul chez le dentiste, elle n'y serait pas allée pour elle, elle attendait Eric, elle était seule dans la petite pièce jaune et confinée ; elle avait pris la feuille, tant pis, l'avait déchirée, pliée en quatre, ce qu'elle ne faisait jamais d'habitude, jamais. Il faudrait lire plusieurs fois et bien comprendre pour savoir comment répondre au journal. Elle n'aurait répondu à aucune autre annonce dans ce journal. Elle aimait le mot agriculteur. C'était un vrai métier, pas une de ces misères à goût de vomi, Pas un boulot d'esclave à domicile, de chair d'usine, d'hôtesse de caisse. Il y avait le mot doux dans l'annonce, doux quarante-six ans cherche jeune femme aimant campagne. Aimait-elle la campagne. Elle était jeune. Plus jeune. Oui. Elle était plus jeune que l'agriculteur de l'annonce domiciliée numéro CF41418. Elle répondrait.
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