John Wayne doit se retourner dans sa tombe.
Tout se perd ma bonne dame. Déjà que les Thuram et autres Dorhasso nous ont dynamité l'image du footeux décérébré, voici que
Percival Everett, à la suite d'
Annie Proulx,
Tom Spanbauer et
Thomas Savage, fait à son tour un sort aux clichés qui ont fait de l'«Homo Occidensus» une vraie caricature à cheval.
A première vue,
Blessés se situe dans la lignée des romans du Grand Ouest. A première vue seulement. D'accord, John Hunt élève et dresse des chevaux (sans leur murmurer quoi que ce soit à l'oreille, soit dit en passant), dans son ranch, quelque part au fin fond du Wyoming. Depuis la mort accidentelle de sa femme six ans auparavant, il a son oncle vieillissant, Gus, pour seule compagnie et ses journées sont rythmées par un dur labeur "« Personne ne s'est jamais noyé dans sa propre sueur »."
L'art de vivre selon John Hunt se situe quelque part entre Vivre et laisser vivre et Chacun chez soi et les chevaux seront bien gardés (parce que les vaches, il ne les aime pas). Ce n'est pas qu'il soit misanthrope ; il entretient de bonnes relations avec ses congénères, mais moins il doit se rendre à la ville, mieux il se porte. Morgan, une cow-girl lui tourne bien autour depuis quelques temps, mais rien qui ne vienne troubler réellement son quotidien. Un cow-boy quasi mutique qui se tue au travail, transpirant la sueur et la virilité, si ça c'est pas cliché.
Sauf que John Hunt est diplômé de l'université de Berkeley en histoire de l'art. Ce n'est pas par naissance mais par choix qu'il est venu s'établir ici. "« Il y avait quelque chose de dramatique dans ces terres reculées, arides et sauvages. C'est ce que j'aimais dans l'Ouest. Je ne portais pas forcément grande affection à l'histoire de la population, et aucune au mythe de cet Ouest qui n'avait jamais eu d'existence. Mon amour, c'était la terre. Et peut-être ce qu'elle changeait en certains de ces habitants.»
" "«Voilà pourquoi je vis ici. Chaque fois que je contemple ce spectacle depuis ce point, je sais d'où je suis. On a le droit d'aimer quelque chose de plus grand que soi sans en avoir peur. De toute façon, tout ce qui vaut la peine d'être aimé nous dépasse. »
" Ce passionné de Klee et
Kandinsky est également végétarien. Incidemment, il est aussi noir (et là, patatras ! C'en est trop pour l'icône du cow-boy Marlboro qui se casse la gueule de son cheval). Au fin fond du Wyoming, ce détail est loin d'être insignifiant ; on comprend mieux pourquoi il ne tient pas à se faire remarquer. Retiré dans son coin de nature, il s'ingénie à n'avoir à s'occuper que de ses affaires, et surtout ne pas se mêler de celles des autres, même celles du vieux Gus, qu'il soupçonne d'être gravement malade, sans jamais s'en inquiéter ouvertement auprès de lui.
Alors, pas question de commencer quand Wallace, le simplet qui lui donne un coup de main au ranch, est accusé du meurtre d'un gay retrouvé sauvagement mutilé en pleine campagne (on ne peut s'empêcher de penser au meurtre de Matthew Shepard, perpétué sur ces mêmes terres du Wyoming, en 1998, à Laramie). Hunt reste délibérément sourd aux appels à l'aide de Wallace, qu'il sait pourtant, au fond de lui, innocent et qu'il laisse « à la dérive sur un flot de lave dans un canot en caoutchouc». le suicide de Wallace en prison sera le premier nuage à menacer le ciel bleu de l'Eden sauvage de John Hunt. D'autres vont s'accumuler qui vont l'obliger à sortir de sa réserve et à prendre parti.
I'm a poor lonesome cow boy. Il est plutôt sympathique ce John Hunt, cow-boy atypique dont le petit paradis terrestre va se trouver en proie à la bêtise et à la haine de l'homme. J'ai aimé ses doutes, son humanité. En revanche, j'ai trouvé peu crédible qu'il soit si bien et si facilement accepté dans cette petite communauté où tout le monde semble le respecter. D'ailleurs, l'esprit trop manichéen à mon goût du roman a gâché mon plaisir : les bons sont très bons, les méchants très méchants.
Les thèmes défendus par Everett sont tout à fait honorables - protection de la nature, dénonciation du racisme ordinaire et de l'intolérance sous toutes ses formes (homophobie, indifférence envers les autres…)- mais frisent parfois la limite du politiquement correct.
Il développe également un parallèle intéressant entre les hommes et les jeunes chevaux fous, aux réactions imprévisibles et parfois dangereuses, voire fatales comme ce fut le cas pour la femme de Hunt. "« le cheval n'est pas censé prendre de décision. C'est le premier point. le second est que le cavalier, lui, est censé en prendre. Si on se laisse dépasser par le cheval, on risque de ne pas reprendre le dessus, c'est ce que dit le vieux proverbe. Il faut imposer une autre direction à l'animal, briser la routine, le faire s'enfoncer dans des buissons sans raison apparente. Ne jamais le laisser s'emballer sur une colline pentue. »"
La grande force de
Blessés repose sur la qualité des dialogues et sur le suspense « à l'envers » entretenu tout au long du roman. Dès le début, on sait très bien qu'un événement dramatique va arriver, mais on ne sait pas de quelle façon, ni à quel moment. La tension monte et l'atmosphère ne cesse de s'alourdir à mesure que les incidents se multiplient dans cet environnement habituellement sans histoire, jusqu'à ce le pire arrive. Ce qui en fait un roman très agréable à lire.
A noter que
Percival Everett a reçu pour
Blessés le PEN USA 2006 Literary Award.
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