Lu ces jours-ci la Vie de Rancé de Chateaubriand, - poussé sans doute par cet instinct divinatoire qui me mène toujours en aveugle vers le livre le plus singulièrement assaisonné à mon humeur. Livre étonnant, abruptement griffonné, je veux dire tracé de l'ongle négligent, fabuleux, du griffon, du monstre au coup de patte d'éclair qu'est l'écrivain-né. Branchu, hirsute, bossu, avertisseur, il est comme l'arborisation calcinée de cendres grises que laisse après lui un coup de foudre. Il a le goût de la cendre du Mercredi, la vigueur astringente de ces matières froides, lucides, emportantes de septembre qui semblent démeubler tout à coup la planète – dans le bruit clair des greniers et des pressoirs en font l'appartement visité par les déménageurs, où les pas résonnent. Puis on croit traverser à bride abattue des garnis de fantômes, des greniers de rêve où frissonnent des robes à paillettes, des envols de crinolines, des dentelles jaunies, incomparables, des pourpoints, des aigrettes – dans le cliquetis léger d'un attelage d'ossements -, dans ce mouvement rapide de farandole spectrale qu'évoque de Don Juan de Molière. De temps en temps, une phrase âcre, revenue de tout, à goût de feuille morte longtemps recrachée dans une vigne dépouillée par la vendange, remâche l'amertume comme un vieux cheval.
(un beau ténébreux)
> lire la suite