1939, ce sont les premiers mois de ce que l'on appellera la drôle de guerre.
Période de suspens, d'attente particulièrement dans les Ardennes où l'aspirant Grange a pour mission d'arrêter les blindés allemands si une attaque se produisait. A la fois île d... > voir plus
Un très beau roman dans lequel le rythme du récit participe de l'intimité des personnages. Tout semble calme, reposant, idyllique dans cette forêt alors que la guerre menace et, le lecteur le sait (les personnages aussi, dans une moindre mesure), s'apprête à mettre fin à cette quiétude. Dans le blockhaus, la vie se poursuit sereinement. Cette impression est due en grande partie à la vie des personnages : chasse, couchers de soleil, femmes, peu d'obligations militaires et des veillées paysannes ; ainsi qu'aux descriptions de Gracq : descriptions visuelles et auditives d'un pays en attente. On se croirait aux côtés de Grange lorsqu'il se promène ou patrouille dans la forêt : les oiseaux sont bien présents, les feuilles craquent sous les pieds, un terrier est encore visible dans les fourrés.
Pourtant, il y a une attente de « quelque chose » qui se fait de plus en plus oppressante. Les premiers questionnements et incertitudes de Grange, la nervosité du supérieur, les bombes, au loin, qui se font voir deviennent de plus en plus oppressants. Et puis il y a le départ des civils, le silence des journaux et l'angoisse sourde des hommes qui se font les signaux d'une guerre inéluctable. Et l'attente toujours : attente des ordres, des voitures ennemies, du moment où on doit appuyer sur la gâchette et enfin de la mort. C'est un livre sur l'attente d'une guerre qui ne vient pas et qui surgit brusquement quand on ne voulait plus y croire.
Une très jolie découverte que "Un balcon en forêt" : je n'avais rien lu de Julien Gracq et j'ai été frappée par la beauté de son écriture.
Un récit d'atmosphère où le héros, Grange, attend sur le front, dans la forêt des Ardennes, qu'il se passe quelque chose. Plus qu'un récit de guerre (nous sommes en 39 avant l'offensive allemande) qui est peu évoquée, c'est plus un récit initiatique où Grange se découvre peu à peu dans cette "île-balcon" au milieu de la forêt, dans un espace-temps qui s'étire indéfiniment au rythme des saisons.
C'est avec un peu d'appréhension que j'ai commencé ce livre : je ne sais pas pourquoi mais julien Gracq me semblait être un auteur trop difficile pour moi. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que ce livre n'était pas difficile à lire, bien au contraire.Il paraît que ce livre est un peu l'histoire de l'auteur pendant la drôle de guerre. C'est sans doute pourquoi il s'est nous faire saisir l'ambiance de cette époque et de la région proche du conflit malheureusement attendu. Grange est un personnage attachant mais qui ne dévoile (presque) rien sur sa vie avant septembre la mobilisation.
Ce fut vers la fin de décembre que la première neige tomba sur l’Ardenne. Quand Grange se réveilla, un jour blanc et sans âge qui suintait de la terre cotonnait sur le plafond l’ombre des croisées ; mais sa première impression fut moins celle de l’éclairage insolite que d’un suspens anormal du temps : il crut d’abord que son réveil s’était arrêté ; la chambre, la maison entière semblaient planer sur une longue glissade de silence – un silence douillet et sapide de cloître, qui ne s’arrêtait plus Il se leva, vit par la fenêtre la forêt blanche à perte de vue, et se recoucha dans la chambre quiète avec un contentement qui lui faisait cligner les yeux. Le silence respirait autour de lui plus subtil sous cette lumière luxueuse. Le temps faisait halte : pour les habitants du Toit, cette neige un peu fée qui allait fermer les routes ouvrait le temps des grandes vacance
Quand Mona s'éveillait, avec cette manière instantanée qu'elle avait de passer de la lumière à l'ombre (elle s'endormait au milieu d'une phrase, comme les très jeunes enfants), cinglé, fouetté, mordu, étrillé, il se sentait comme sous la douche d'une cascade d'avril, il était dépossédé de lui pour la journée; mais cette minute où il la regardait encore dormir était plus grave: assis à côté d'elle, il avait l'impression de la protéger. Le froid se glissait dans la pièce malgré le feu mourant; à travers les volets mal joints suintait une aube grise; un instant, il se sentait porté au creux d'un monde éteint, dévasté par de mauvaises étoiles, tout entier couvé par une pensée noire: il promenait les yeux autour de lui comme pour y chercher la coûteuse blessure qui faisait le matin si pâle, refroidissait cette chambre triste jusqu'à la mort. «Qu'elle ne meure pas», murmurait-il superstitieusement, et le mot éveillait dans la pièce aux volets fermés un écho distrait: le monde avait perdu son recours; on eût dit que de son sommeil même une oreille s'était détournée.
Il y avait un charme puissant à se tenir là, si longtemps après que minuit avait sonné aux églises de la terre, sur cette gâtine sans lieu épaissement saucée de flaques de brume et toute mouillée de la sueur confuse des rêves, à l’heure où les vapeurs sortaient des bois comme des esprits.
Au soit tombant, après le dîner, l'équipage du fortin s'installa sur l'herbe, près de l'accotement, pour fumer et bavarder : on se sentait maintenant dans les pièces closes comme un poisson tiré sur la grève. Grange se souvenait que, encore tout enfant, le deux août 1914, la population du bourg s'était rassemblée au soir sur le quai, les assiettes sur les genoux, pour un gigantesque pique-nique.
… il la regardait un peu en dessous, la taille si mince dans on blouson étroit, avec une ombre de malaise ; il pensait à ces guêpes qui savent d’instinct la piqûre qui peut paralyser