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ISBN : 2714303595
Éditeur : José Corti (1989)

Existe en édition audio



Note moyenne : 4.17/5 (sur 312 notes) Ajouter à mes livres
Résumé :
À la suite d'un chagrin d'amour, Aldo se fait affecter par le gouvernement de la principauté d'Orsenna dans une forteresse sur le front des Syrtes. Il est là pour observer l'ennemi de toujours, replié sur le rivage d'en face, le Farghestan. Aldo rêve de franchir la fron... > voir plus
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Critiques, analyses et avis

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    • Livres 3.00/5
    Par Nastasia-B, le 31 mars 2015

    Nastasia-B
    Comme il est difficile, parfois, d’avoir un avis et un seul concernant une œuvre. Mais il serait tout aussi ridicule d’avoir ¾ d’avis sur cette partie-ci et ¼ sur celle-là quand l’ouvrage est clairement identifiable comme un tout. Ô magie et difficulté de la nuance ! Si aisée en théorie, si difficile en pratique.
    Le Rivage Des Syrtes de Julien Gracq figurait depuis longtemps sur mon road book. Il était écrit que nous nous rencontrerions tôt ou tard à un carrefour, lui et moi. Je ne vous cacherai pas que j’avais placé en lui quelques attentes et que les belles et généreuses critiques que j’avais pu en lire y avaient passablement contribué.
    Eh bien…
    Pendant trois bons quarts du roman, je m’y suis ennuyée, et pas qu’un peu, oh oui, particulièrement ennuyée ! J’avais pourtant l’espoir au ventre à chaque nouveau chapitre — La Littérature À L’Estomac, pourrait-on dire — j’aurais souhaité m’enflammer ; j’aurais voulu vous en parler avec palpitation, mais de ceci : point.
    Grosse déception ou plutôt, pour être plus précise avec mon ressenti, grosse incompréhension. Vous savez, un peu comme à ces soirées où l’on rencontre des gens dont on a longuement entendu parler, dont on connaît par cœur les mérites, et avec qui, pourtant, l’on n’a rien à se dire. Eh bien c’est un peu ça pendant les 200 premières pages ; Le Rivage Des Syrtes et moi, on n’a rien à se dire. Pourquoi ?
    Parce que Le Rivage Des Syrtes m’a fait faire Le Virage Des Trystes, le virage de ceux qui avaient commencé enthousiastes et qui peu à peu deviennent mornes et las, hélas. Sur ces trois premiers quarts du bouquin, le moment qui m’a semblé le plus divertissant, c’est certainement quand vous vous amusez à découper les pages que l’éditeur Corti ne juge pas bon de désolidariser dans ses livres. Mais passé ce déCORTIcage de l’ouvrage, je vous conseille d’avoir sur vous des allumettes pour étayer vos paupières et les maintenir ouvertes car ce n’est pas cette lecture qui va vous y aider, bien au contraire.
    (À ce titre, il faudrait d’ailleurs sérieusement songer à inscrire ce livre sur la liste des remèdes faisant l’objet d’un remboursement sécu car il est régulièrement prescrit par les médecins pour soigner les incurables insomnies et, j’en atteste, il m’a permis de bien m’endormir pendant plus de deux mois malgré un nombre de pages que l’on peut qualifier de raisonnable et aucun effet secondaire constaté d’accoutumance. Donc, à vous, ministère de la santé et l’ordre national des médecins de voir ce que vous pouvez faire mais n’oubliez pas d’exiger l’inscription en quatrième de couverture du petit pictogramme spécifiant les risques d’endormissement liés à la prise de ce principe actif.)
    Blague à part. Pourquoi ce livre me tombe-t-il des mains au sens propre ? Une écriture très sophistiquée, très travaillée, mais également très ampoulée et parfois absconse. Je ne compte plus les fois où je suis retournée voir le début de la phrase à rallonges pour en mieux saisir la fin, si tant est que j’en ai réellement saisi la fin et sans garantie non plus quant au milieu.
    Julien Gracq est un écrivain peintre, pas du tout un écrivain musicien. C’est de la littérature en 2D, vous ne pénétrez jamais dedans. Pourtant, il y a du style, c’est indéniable, il y a des qualités d’écriture, mais cela m’a semblé totalement désincarné, totalement hermétique, totalement sans vibration, totalement hors moi.
    — Mais, où est-elle donc cette nuance dont tu nous parles si fort au départ ?
    — J’y viens, j’y viens. Juste le temps pour moi de préciser que comme je suis têtue et batailleuse, au lieu d’abandonner ma lecture comme l’aurait fait n’importe quelle personne sensée et saine d’esprit en regard du ressenti sur les trois premiers quarts, j’ai poussé la lutte au maximum, je me suis accrochée bec et ongles pour aller au bout coûte que coûte.
    Bien souvent, cette attitude est bête et infructueuse ; or ici, pour une fois, je ne l’ai pas regrettée. Je n’irai pas jusqu’à prétexter que cela a remboursé toutes mes longues heures d’ennui et de lecture végétative mais j’y ai trouvé un authentique intérêt. Le dernier quart de l’ouvrage est construit et écrit exactement comme tout ce qui précède ; il n’y a donc pas de changement fondamental page à page, mais un changement d’envergure qualitative.
    Je m’explique : si vous observez un champ qui vient d’être labouré, l’intérêt est moindre. Si vous y fixez votre attention et patientez résolument jusqu’à voir poindre les minces plantules après germination, là encore l’intérêt est limité. Si vous poursuivez attentivement l’examen lorsque chaque pied de colza débutera sa lente ascension vers les cieux, il est encore probable que vous vous y ennuierez. Mais il existe un moment magique, celui où tout le champ de colza est fleuri et projette un jaune phosphorescent qui fait des merveilles s’il a le bon goût d’être associé à un ciel d’orage. Eh bien, c’est un peu ça Le Rivage Des Syrtes : il faut patienter longtemps et s’accrocher dru pour jouir d’un petit moment de grâce.
    En fait, il n’y a quasiment pas de mouvement dans ce roman, mais ce n’est pas du tout ce qui me dérange en soi (bien entendu, si vous êtes fan des polars qui remuent bien, je vous déconseille cette lecture). On y voit un personnage, Aldo, qui est aussi notre narrateur. Il est jeune et il suffoque à l’étroit entre les murs de sa ville d’Orsenna.
    L’auteur crée une chimère d’État ou de cité-état mais on y reconnaît plus ou moins Venise pour Orsenna et la longue péninsule dont l’extrémité sud semble si éloignée de sa capitale. Cette extrémité sud, ce sont les Syrtes, présentés comme de vastes platitudes semi désertiques, à mi chemin entre les steppes et les marécages infréquentables, manière de Camargue au Kazakhstan.
    Depuis des temps immémoriaux, Orsenna est en guerre avec le Farghestan situé de l’autre côté de la mer des Syrtes, pays tout aussi énigmatique mais qui pourrait avoir quelques ressemblances avec la Libye ou la Palestine. La guerre active est abolie depuis des lustres, c’est juste que les deux puissances n’ont pas signé de paix, si bien qu’il faut toujours continuer à faire semblant de surveiller les côtes alors qu’il y a des siècles et des siècles qu’on n’a pas vu une escarmouche.
    C’est à ce poste « avancé » qu’est envoyé Aldo, fils d’un haut dignitaire d’Orsenna, pour lui faire passer sa fougue et son désir de mouvement. Il y fait la rencontre d’un vieux capitaine, Marino, qui assure depuis des années la direction de la forteresse située en bord de mer. Rencontre de la sagesse et de la fougue, de l’inconscience et de l’immobilisme, ces deux personnages qui se respectent et s’estiment symbolisent pourtant deux axes majeurs de pensée humaine.
    Et c’est là que le roman de Julien Gracq prend tout son intérêt à mes yeux. Sans qu’il s’y passe jamais rien, seulement par le sourd travail de la rumeur, une sorte d’angoisse latente, indéfinie, sournoise — probablement née de l’ennui et du désir d’action subséquent —, on va voir s’opérer, peu à peu, des changements de paradigme.
    Le thème de ce roman me semble être, tout bien considéré, l’édification d’une construction mentale collective, née de rien, sauf peut-être de quelques obscurs qui tirent des ficelles en coulisse, mais dont les conséquences sont majeures.
    Dans la petite ville de Maremma qui jouxte la forteresse des Syrtes, tout d’abord, Aldo apprend qu’il y aurait des bruits. Quels bruits ? Nul ne sait le dire. Mais cela concerne le Farghestan. Ce faisant, une manière de fébrilité, d’excitation envahit progressivement tout et chacun. La rumeur court et s’enfle tout à la fois. En retour, elle appelle des réactions de la part des autorités d’Orsenna.
    De sorte qu’Aldo, en charge un moment du commandement de la forteresse tandis que Marino a été convoqué à la capitale, entreprend une expédition de reconnaissance — de curiosité serait le terme exact — dans les eaux territoriales du Farghestan. Je n’en dis pas davantage mais cette thématique dernière me semble réellement très intéressante.
    Comment forge-t-on l’opinion publique pour lui laisser entendre l’inévitabilité d’une guerre ? Marino me paraît symboliser la paix et Aldo, l’aiguillon de la guerre. Aldo est lui-même tout à fait manipulé, sans qu’il en soit conscient, car ce n’est pas, par nature, un farouche belliqueux.
    Bref, exactement à l’instar du cinéaste Wong Kar-wai qui a signé un très beau film sur l’étrange alchimie qui conduit ou non à l’amour sous le titre In The Mood For Love, on peut considérer que Julien Gracq a écrit une manière de In The Mood For War, que je trouve particulièrement d’actualité par les temps qui courent. Bien entendu, ce n’est que mon avis, c’est-à-dire vraiment pas grand-chose de ce côté-ci de la mer des Syrtes.
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    • Livres 5.00/5
    Par ibon, le 04 mai 2013

    ibon
    Ce Rivage est un dépaysement. Il y a volontairement peu d'éléments pour situer l'action dans le temps et dans l'espace. le roman se concentre sur l'attente d'un événement bizarrement salutaire: la guerre.
    Le narrateur est Aldo, un homme d'une vingtaine d'années de la jeunesse dorée d'Orsenna, ville et état en guerre - guerre que l'on dira passive - avec le Farghestan depuis 300 ans! Il est chargé d'une mission d'observation sur une forteresse en piteux état dans une région tout aussi inhospitalière, au bord de la mer: l'Amirauté.
    Cet endroit est en première ligne, bien que séparé de l'ennemi par deux jours de mer.
    Aldo évoque cet environnement comme dans un songe, le paysage et les ruines inspirent ses réflexions. La longueur exceptionnelle des phrases, heureusement ponctuées et poétiques, donne d'ailleurs l'impression que le temps se fige.
    Pourtant, imperceptiblement et à mon avis de façon magistrale, l'auteur distille le changement.
    Le catalyseur de cette réaction est Aldo, personnage romantique, contemplatif mais aussi impétueux. En effet , son action est susceptible de perturber un équilibre de 300 ans.
    Julien Gracq décrit cette atmosphère surréaliste avec bien peu d'événements - et pourtant à mon avis sans ennuyer le lecteur - grâce à son style.
    Des phrases étirées dans lesquelles je me suis baigné avec délice, sans me noyer.
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    • Livres 5.00/5
    Par JS-KM, le 11 novembre 2011

    JS-KM


    Le rivage des Syrtes est un territoire éloigné, aux confins sudistes de l'état d'Orsenna, évocation brumeuse d'une Italie appartenant probablement au XVIII ème, voire XIXème. Un état jadis puissant, assis sur son ancienne notoriété conquérante, qui perpétue son existence de grand fauve endormi à travers le corps civil et les institutions qui le décrivent.
    Aldo, le jeune narrateur du récit qui, avec un style à l'autorité palpable, nous invite dès les premières pages à la découverte sensuelle comme intellectuelle d'Orsenna, appartient à une famille de noble ascendance. Presque hautain, quoique superbe, le style agit à ce stade comme un repoussoir pour certains, ou révèle sa vertu hypnotique pour d'autres. Je fais partie des seconds ; en tant "qu'auteur" (ma régularité dans la pratique ne me dispense pas encore des guillemets) j'ai été proprement soufflé par cette entrée en matière. Il y a là, concentrés en deux pages, les affres d'un ennui affleurant pleinement à la conscience du narrateur, tandis qu'il convoque le souvenir, dans son quotidien, des quelques évènements qui le verront prendre la route des Syrtes. C'est déjà, en un rien de lignes, d'une richesse et d'une expressivité extraordinaires...
    Des raisons qui feront, finalement, demander à Aldo d'être muté en service dans la région des Syrtes, la plus notable sera certainement l'ennui, donc, et le besoin de s'éloigner des cercles dorés qu'il fréquentait, ses études achevées, à la capitale ; il deviendra Observateur dans ces terres reculées, lesquelles font face, par delà les mers, aux côtes du Farghestan, un pays d'un lointain Orient ; trois cent ans en arrière, celui-ci connut, aux prises avec Orsenna, un bref épisode de guerre où s'échangèrent, avant sommations, plusieurs faits d'armes maritimes. Depuis, malgré la pérpétuation de cette mémoire, un véritable status quo a, de fait, transformé la région des Syrtes en un désert, où rien ne semble pouvoir seulement advenir. La guerre, et l'ancien ennemi avec, sont eux mêmes devenus des lointains, sans forme ni consistance.
    Lorsqu'Aldo débarque à l'Amirauté, la forteresse à flanc de rivage qui abrite les officiants de l'Etat, il se pénètre des habitudes locales, fait connaissance avec Marino, son supérieur... un homme qui semble, plus que tout autre, appartenir à ces lieux d'où s'élève un chant morne, celui de l'existence comme un préliminaire à l'oubli.

    De l'autre côté, des terres inconnues, qui ne tardent pas, en un filet de voix éteintes, à attirer l'attention d'Aldo. Le Farghestan.


    Je préfèrerai ne pas m'avancer beaucoup plus. Ce roman développe, durant ses trois cent vingt pages, des ambiances tout simplement sublimes, et un envoûtement certain. Lisez, prenez le temps de vous y engluer, car ici pas de façades, de savants aménagements concédés à ceux qui pourraient se sentir d'humeur un peu pressée, pour le coup !

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    • Livres 5.00/5
    Par vincentf, le 24 juin 2010

    vincentf
    Livre d'un presque rien qui dévaste un empire, où le rien qui se passe se fait tout, Le Rivage des Syrtes fascine. Quelque chose d'antique, ce vieux bouquin jauni, cette guerre larvée qui, mine de rien, se délarve, ces paysages vides, cette atmosphère floue d'une vieille de combat, ce non-dit qui se confesse, ces désirs qui tournent autour d'un pot qui se dévoile presque, quelque chose qui donne un je-ne-sais-quoi. Ce livre ne ressemble à aucun autre. On se dit donc que l'auteur est grand, que du vrai se cache sous ce style pas tout à fait précieux, un style noble et vaguement dérisoire (quelque chose de Proust, mais ailleurs). Quelque chose (le mot quelque chose se répète parce qu'il est le seul qui convient) a lieu, dans cette ville sclérosée d'Orsenna, sur ces rivages flous des Syrtes, dans les populations qui se moyenâgent à Maremna. Un homme (un héros ?) provoque une guerre qui existe déjà, un rouage déborde le vase d'attente, le pouvoir secret se dévoile vaguement, les hordes du Farghestan menacent. Un empire va tomber, on s'en doute, mais le génie de Gracq, c'est de ne pas dire la chute mais ce qui la précède. Quelque chose d'antique, de déjà mort et l'appel de plus en plus net d'une renaissance, alors qu'étrangement, le royaume d'Orsenna, qu'on imagine peut-être italien, fait très Renaissance, on pense à la Venise des Doges, à une Florence empaillée. L'appel de l'inconnu, la frontière dont on sait très vite, dès la scène de la salle des cartes, qu'elle devra, malgré les siècles, être transgressée, la frontière que l'on désire ardemment, avec Aldo, franchir, ce monde inconnu, ennemi qui fascine comme fascine, et c'est sans doute là qu'aboutira ce roman qui se termine au moment où tout va commencer, la mort, tout, dans Le Rivage des Syrtes est tendu vers demain, un demain d'autre vie qui changera tout, Marino est mort, les temps anciens seront balayés, Orsenna court heureuse à sa perte, comme la vieille Europe, du temps de Gracq s'était jeté dans la gueule-aimant de la baleine guerre. On s'y jettera encore souvent.
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    • Livres 5.00/5
    Par bvb09, le 20 mars 2015

    bvb09
    Avant de lire Julien Gracq, je pensais qu'il était français, comme moi.
    En fait, il l'est peut-être, mais il écrit dans une langue dont je n'arrive pas à définir ce qu'elle est.
    Trop différente, « trop de mots », trop riche.
    A vous dégoûter d'aller au cinéma par ce qu'elle déclenche en images et en sensations qui surchargent vos sens, engorgent vos synapses. Ce n'est pas du 3D c'est du 259D, une sorte d'IRM littéraire.
    Le problème, ou l'avantage, d'une telle écriture, c'est que peu de choses vous donnent une somme phénoménale d'informations. Cela suffit à créer une atmosphère dans les limbes du Monde, avec peu de personnages dont on ne connait pas les tourments profonds, une situation géopolitique fictionnelle vague mais pesante et un amour quelque peu clinique.
    Bref on est dans une autre dimension entre la 4 eme et la 259eme, mais on fait le chemin jusqu'à son terme, avec plaisir, on en sort un peu « chose », limite LSD, persuadé d'avoir vécu une expérience ésotérique.
    Je me suis réadapté à la vie en lisant l'Equipe.
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Citations et extraits

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  • Par Nastasia-B, le 14 avril 2015

    — On maintient toujours d'abord sur place, lorsqu'il survient un incident imprévu qui prend mauvaise tournure, l'homme par qui toutes choses ont commencé. Cela ne vous paraît pas étrange ? dit-il en cherchant tout à coup mon regard.
    — Il y a peut-être à cela des raisons que j'ignore, fis-je gêné et circonspect.
    — J'en vois plusieurs, dit-il d'une voix nette et lente. La paresse d'esprit naturelle aux bons gouvernements. L'instinct de se couvrir vis-à-vis de l'opinion, toujours prête à penser, quand on redresse les rênes trop tôt, que « si l'on avait laissé faire », mais à laquelle, si les choses tournent décidément mal, on aura alors à jeter un bouc émissaire bien noir. Non, je ne songe pas à vous…, sourit-il en voyant que je plissais le front sans agrément.
    Il parut réfléchir un instant avec cet air vague et presque absent qui me frappait tellement par instants sur ce visage aux puissantes mâchoires.
    — … Peut-être aussi y a-t-il une raison plus trouble, plus difficile à éclaircir. Quand un homme s'est trouvé une fois vraiment " mêlé " à certains actes trop grands pour lui et qui le dépassent, la conviction qu'une part de lui est demeurée méconnue, puisque de telles choses en sont nées — qu'il peut y avoir sacrilège à séparer ce que l'événement a uni. Ne pensez-vous pas, monsieur l'Observateur, qu'il y a des hommes qui appartiennent à certains actes, d'un accès particulièrement difficile et incompréhensible, parce qu'on a retiré " l'échelle ", parce qu'il n'y a plus d'échelle pour passer d'eux à lui.
    — Si j'appartiens à cet acte, je ne puis en tout cas lui appartenir seul, dis-je d'une voix blanche. Un mot clair de la Seigneurie eût tout empêché. Je ne crois pas avoir eu jamais l'occasion de le lire.

    Chapitre XII : Les instances secrètes de la ville.
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  • Par Nastasia-B, le 28 mars 2015

    Aldobrandi avait maintenant ses coudées franches, régnait un préjugé nouveau, dont il couvrait d'ailleurs ses agissements avec un cynisme consommé : le moindre blâme porté contre le comportement de ses bandes eût passé pour la marque du plus mauvais goût, d'un esprit incurablement "retardataire", condamnation sans appel à un moment où l'opinion à la mode était que maintenant « les temps avaient changé ». Pourquoi ils avaient changé, c'est ce que personne n'eût pu dire au juste, et peut-être fallait-il voir là, plutôt qu'une phrase en l'air, plutôt que le constat précis d'une altération dans l'ordre des choses, la revendication de ce toucher infiniment subtil qui nous lie à l'établissement du vent, à la pesanteur insensiblement accrue de l'air, et en l'absence de toute preuve matérielle nous avertit en effet sans hésitation possible d'un « changement de temps ». Et ce n'était pas seulement cette couleur imperceptiblement plus orageuse — venue assombrir pour chacun son paysage mental comme s'il eût lu l'avenir à travers des verres fumés qui l'enfiévraient — qui paraissait nouvelle : apparemment le rythme même du temps à Orsenna avait changé.

    Chapitre XII : Les instances secrètes de la ville.
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  • Par Nastasia-B, le 20 janvier 2015

    C'était une sorte d'iceberg rocheux, rongé de toutes parts et coupé en grands pans effondrés avivés par les vagues. Le rocher jaillissait à pic de la mer, presque irréel dans l'étincellement de sa cuirasse blanche, léger sur l'horizon comme un voilier sous ses tours de toile, n'eût été la mince lisière gazonnée qui couvrait la plate-forme, et coulait çà et là dans l'étroite coupure zigzagante des ravins. La réflexion neigeuse de ses falaises blanches tantôt l'argentait, tantôt le dissolvait dans la gaze légère du brouillard de beau temps, et nous voguâmes longtemps encore avant de ne plus voir se lever, sur la mer calme, qu'une sorte de donjon ébréché et ébouleux, d'un gris sale, qui portait ses corniches sourcilleuses au-dessus des vagues à une énorme hauteur. Des nuées compactes d'oiseaux de mer, jaillissaient en flèche, puis se rabattant en volutes molles sur la roche, lui faisaient comme la respiration empanachée d'un geyser ; leurs cris pareils à ceux d'une gorge coupée, aiguisant le vent comme un rasoir et se répercutant longuement dans l'écho dur des falaises, rendaient l'île à une solitude malveillante et hargneuse, la muraient plus encore que ses falaises sans accès.

    Chapitre VII : L'Île de Vezzano.
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  • Par Nastasia-B, le 03 avril 2015

    Un besoin inouï s'était soudain emparé des cervelles, qui donnait dans cette capitale sceptique et vieillie comme une résonance plus sèche et plus dépouillée à la haute marée émotive qui submergeait Maremma ; il semblait que chacun jouissait, comme quand on pénètre dans l'air de la haute montagne, de se sentir les coudes plus libres et l'imagination plus alertée qu'il ne l'avait cru, et la dernière chose dont on se fût avisé de s'enquérir à propos des nouvelles fantastiques qui parcouraient la ville presque d'heure en heure était leur origine : la rapidité instantanée de leur transmission par des centaines de bouches leur donnait à elle seule comme une consistance solide qu'on ne s'avisait pas d'éprouver ; on eût dit qu'elles "prenaient" de minute en minute comme la glace d'un étang sur laquelle on peut marcher, et il était de fait qu'elles témoignaient d'un changement insolite de température. L'esprit intoxiqué réclamait à Orsenna, comme l'air qu'on respire, sa dose habituelle de "changement journalier" : l'absence de ce changement l'eût laissé dans un état de besoin qui ne risquait guère d'aller jusqu'à l'angoisse, car les pourvoyeurs de drogue ne manquaient pas.

    Chapitre XII : Les instances secrètes de la ville.
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  • Par Nastasia-B, le 11 novembre 2014

    Le cimetière s'élevait sur une éminence qui dominait la mer, une grossière enceinte carrée de murs bas, balayée de bout en bout par le vent du large et toute remplie du froissement de houle des roseaux. Les durs alignements à l'équerre des tombes sans fleurs, la nudité froide des allées sans arbres, l'entretien méticuleux et pauvre de cette nécropole réglementaire mettaient sur ces fosses perdues un surcroît de tristesse morne et revêche que n'ont pas les tombes isolées du désert. [...] On sentait que trois siècles de corvées anonymes s'étaient relayés, absorbés à leur tour dans l'anonymat des sables, pour égaliser là le lieu du parfait effacement.
    Ils pourrissaient à l'alignement, les défenseurs d'Orsenna. Comme si j'avais pu voir émerger de ses marécages, dressant ses cent mille bras au port d'armes, la forêt patiemment arc-boutée des pilotis qui soutenaient la ville, j'avais là sous les yeux en perspective cavalière trois siècles des fondements de la patrie. Les corps bus par le sable, l'un coiffant l'autre dans un aplomb rigoureux, enfonçant sous la terre à coups répétés de masses pesantes et molles leur forêt de piliers verticaux.

    Chapitre IV : Les ruines de Sagra.
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1001libraires.com - Bertrand Fillaudeau : les Manuscrits de guerre de Julien Gracq
Bertrand Fillaudeau, qui dirige les éditions José Corti en compagnie de Fabienne Raphoz, nous raconte l'histoire éditoriale des "Manuscrits de guerre" de Julien Gracq qui viennent d'être récemment publiés. L'occasion de mettre en perspective les deux textes qui le constituent dans l'oeuvre et la logique de création de l'auteur du Rivage des Syrtes.








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