Il y a des signes qui ne trompent pas : quand, une fois entamée une lecture, la seule perspective de faire la queue à la préfecture ou à la sécu aurait plutôt tendance à vous enchanter ; quand vous prenez rendez-vous chez un médecin réputé pour son retard légendaire ; quand les personnages du livre en question se rappellent régulièrement à vous plusieurs fois par jours ; quand dans ces occasions vous vous surprenez à élaborer des hypothèses sur leur sort à venir ; quand, enfin, vous ne cessez de parler de cette lecture autour de vous, on peut penser que vous tenez là un bon, un très bon bouquin. De ceux qui comptent indéniablement. Comme
Remington.
Matteo Greco est un type sympathique, non dénué d'humour qui, quand il ne pointe pas aux ASSEDIC est vigile pour une société privée de gardiennage. Si ça n'avait tenu qu'à lui, il serait devenu boxeur ou écrivain, deux passions qu'il exerce régulièrement. C'est d'ailleurs en participant à un atelier d'écriture qu'il fait la connaissance d'Elsa, une jeune femme instable et calculatrice avec laquelle il va nouer une relation conflictuelle. Celle-ci lui confie un jour le manuscrit sur lequel elle a travaillé et Matteo, en virtuose des mots justes et d'un style qu'il ne se connaît pas brillant, Matteo, l'amoureux à sens unique, s'empresse de le réécrire. Quelques mois plus tard, le manuscrit remanié est édité sans qu'Elsa l'en ait informé...
Ainsi présenté, on serait en droit de penser : "Tout est dit". le titre, l'histoire, peu de surprises ou de découvertes en perspective, tout compte fait. Or, c'est bien tout le contraire qui se produit. Car
Joseph Incardona ne se contente pas de raconter une histoire et point barre. Avec humour, cynisme, amertume et une touchante humanité, il ouvre aussi une fenêtre sur notre époque où le quotidien - celui de Matteo, de ceux qui croisent sa route, le nôtre - est mis en relief pour disséquer les rouages d'un drame en devenir. C'est en ceci que la construction de
Remington est redoutable. A travers les faits divers qui ponctuent le roman et dont Matteo se sert pour composer ses écrits, le lecteur perçoit, pressent, sait, qu'il est en train d'assister à la création de l'une de ces tragédies vouées à figurer dans les entrefilets des journaux, et sur lesquels on ne s'attarde qu'avec la curiosité des accidents de bord de route.
Cette focalisation sur le quotidien combinée à des personnages subtilement dépeints n'enlève en rien à la qualité de
Remington. Profondéments humains, je l'ai dit, dans leur détresse, dans leur relative banalité comme dans leur plus totale perfidie, aucun ne laisse indifférent. Chacun à sa manière contribue même à ce que le lecteur vibre au staccato des mots, au rythme qu'insuffle
Joseph Incardona avec des phrases relativement courtes et des descriptions qui ne s'attardent qu'à l'essentiel.
"Meubler le vide est une imposture", dit Matteo en évoquant, comme parfois, le travail d'écriture.
Il n'y a aucune place au vide dans ce roman là. Pas de répit non plus. Ne reste que le coeur serré pour un fait...certainement pas divers.
Lien : http://bibliomanu.blogspot.com